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Title: Miracles - avec une introduction de Jacques Rivière
Author: Alain-Fournier, Rivière, Jacques
Language: French
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http://gallica.bnf.fr)



  ALAIN-FOURNIER

  MIRACLES

  AVEC UNE INTRODUCTION DE
  JACQUES RIVIÈRE

  Deuxième édition


  PARIS
  Librairie Gallimard
  ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
  3, rue de Grenelle (VIme)



DU MÊME AUTEUR

LE GRAND MEAULNES, roman. (EMILE-PAUL, 1913).



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES
IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE
DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H,
100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NUMÉROTÉS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION
ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES
HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET
30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE
CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE.


TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.



MIRACLES



INTRODUCTION


Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du
spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière
avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et
téméraire?

«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de
Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut
profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à
lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne
jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer
quelque chose de lui.

Je vois bien ce qui était dans sa pensée: «Il manque quelque chose à
tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais
aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le
vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il
n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre
ce monde et l'autre.»

Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux oeuvres
qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.

Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement d'abord
(jamais il ne sembla prendre à la nourriture le moindre plaisir, il ne
lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel:
j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et
c'était une surprise pour moi, à chaque fois, de voir de quelle
impondérable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.

Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique fragile, ni
aucune intolérance par débilité. Au contraire Fournier fut toute sa vie
robuste et bien portant. C'était son esprit tout seul dont l'aspiration
était ainsi prudente et réservée,--comme s'il eût eu ailleurs d'autres
sources où puiser, et une alimentation invisible.

Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée
par beaucoup des mêmes événements, m'apparaît affreusement positive.
J'ai saisi bien des choses qu'il laissa échapper; mais c'est lui qui
volait, moi qui reste...

Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontané, dans son
histoire, et celui qu'il y ajouta lui-même par la simple tournure de son
imagination. Elle reste, en tous cas, «à peine réelle», tissée des
aventures les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du fait
que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir
qui elles furent d'autre que les anges ou les démons qu'il vit.

Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puisée ailleurs que
dans ses contes et dans le _Grand Meaulnes_, ne sera-t-elle pas un
continuel mensonge, le récit des faits qu'il n'a pas vécus? Et comment
oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir
le visage qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette
maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre?


I

Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous nous étions liés
au lycée Lakanal, où nous étions entrés tous les deux en octobre 1903
pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge:
dix-sept ans.

Notre amitié ne fut d'ailleurs pas immédiate, ni ne se noua sans
péripéties; nos différences de caractère se firent jour avant nos
ressemblances. Fournier, animé de l'esprit d'indépendance qu'il devait
attribuer plus tard à Meaulnes, avait entrepris d'ébranler la vénérable
et stupide institution de la Cagne, c'est-à-dire l'organisation
hiérarchique qui réglait les rapports des élèves de rhétorique
supérieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les
anciens imposaient aux «bizuths». Il avait pris la tête d'une coterie de
révoltés, avec laquelle je sympathisais secrètement, mais que ma
timidité et mon désir d'éviter les distractions m'empêchèrent de rallier
tout de suite.

J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la bataille qui
opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intéressait pourtant
déjà vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs étaient comme lui
fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires
rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre
de jeunesse. Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu
pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser au
dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour
respirer.

Je le regardais combiner ses offensives contre le «Bureau», je lisais
les pétitions révolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'étude.
Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout
par son personnage.

Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit
le premier des avances, d'ailleurs mêlées de taquineries et de
moqueries, qui me furent, je l'avoue, très insupportables. De toute
évidence je l'agaçais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature
appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me
jouait des tours que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois,
en rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé, mes livres
en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon
coeur!

Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement
m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté
de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à
moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés,
je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse,
infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire,
devant la vie.

Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour
des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dévale lentement vers
Bourg-la-Reine. La grande allée vient aboutir à une grille qui donne sur
un chemin peu fréquenté; un banc la termine, où, parmi toute cette
banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce
banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation qui suivait le
déjeuner, je venais m'asseoir avec Fournier.

Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une
sorte de passion. Il était né[1] à la Chapelle-d'Angillon, un petit
chef-lieu de canton du Cher, à une trentaine de kilomètres au nord de
Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre
de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit
village encore, situé à l'autre extrémité du département, entre
Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient été longtemps
instituteurs et où il avait passé toute sa première enfance, qu'il me
faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je
reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans
pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'étaient comme
incorporés à son âme: je me rendais compte de ce qu'avait été cette
enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre paysage au
monde que celui qu'on pouvait découvrir des fenêtres de l'école. Quelle
estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination!

  [1] Le 3 octobre 1886.

En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée des
livres de prix que recevaient ses parents chaque année vers le début de
juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa soeur, il consommait
l'entière provision avant qu'ils ne fussent distribués, Fournier s'était
mis très tôt à imaginer l'inconnu et à le chercher. Comme il était
naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile,
il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il avait
décidé vers treize ans de se faire officier de marine. Après un séjour à
Paris, au lycée Voltaire, il avait été à Brest pour préparer l'examen du
Borda. Mais malgré les succès qu'il avait remportés en mathématiques, il
ne s'était pas senti dans sa voie, et comme, par surcroît, le milieu lui
déplaisait, au bout d'un an, laissant, le coeur gros, échapper, comme un
infidèle oiseau, son premier rêve d'aventure, il était rentré dans son
pays.

Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en
faire l'apprentissage.

Il ne les choisissait donc à ce moment que comme un pis-aller. C'est
qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs,
découvertes. Je date des environs de Noël 1903 la révélation qui nous en
fut faite en même temps à l'un et à l'autre. Pour nous remercier du
compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le départ en
vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon
éternelle reconnaissance soit ici exprimée, nous fit une lecture du _Tel
qu'en songe_ d'Henri de Régnier:

    _J'ai cru voir ma Tristesse--dit-il--et je l'ai vue
    --Dit-il plus bas--
    Elle était nue,
    Assise dans la grotte la plus silencieuse
    De mes plus intérieures pensées,... etc._

Puis:

    _En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses
    Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées..._

Et:

    _Les grands vents venus d'outre-mer
    Passent par la Ville, l'hiver,
    Comme des étrangers amers..._

Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme une lente pierre dans
une eau troublée:

    _Pauvre âme,
    Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!_

Nous nous étions déjà penchés sur des textes admirables; nous y avions
senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la
gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.

Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni même Flaubert ne
s'adressaient à nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient à l'humanité
universelle; ils n'avaient pas cette voix comme à l'avance dirigée vers
notre coeur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.

Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât de tels, sur des mots
choisis exprès pour nous et qui non seulement caressaient nommément
notre sensibilité, mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque
chose d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes; une harpe que
nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait; ses vibrations
nous emplissaient. Nous n'écoutions plus le sens des phrases; nous
retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques.

Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément; plusieurs
fois nous échangeâmes des regards brillants d'émotion. A la fin de la
classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème
ricanaient autour de nous, parlaient avec dédain de «loufoqueries». Mais
nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'un enthousiasme
si pareil que notre amitié en fut brusquement portée à son comble.

Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites sérieuses et
la préparation de l'«Ecole», nous achetâmes les oeuvres de Henri de
Régnier, de Maeterlinck, de Viélé-Griffin et nous les dévorâmes.

Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a été le
Symbolisme pour ceux qui l'ont _vécu_. Un climat spirituel, un lieu
ravissant d'exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis. Toutes ces
images et ces allégories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart,
flasques et défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous
assistaient ineffablement. Les «terrasses», nous nous y promenions, les
«vasques», nous y plongions nos mains et l'automne perpétuel de cette
poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre
pensée.

    _Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir?_

Nous y eussions conduit sans hésiter le premier de ces chevaliers
masqués, surgis aux lisières ou près des sources apparus, qui nous eût
demandé le chemin.

Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni
Baudelaire. C'était dans le monde plus vague et plus artificiel
construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans soupçonner
qu'il n'était qu'un décor qui nous cachait la vraie poésie.

                                   *

                                 *   *

Pourtant des différences non pas tant de goût que de prédilection ne
tardèrent pas à apparaître entre Fournier et moi. Tandis que je mettais
au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui
attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me
ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche Jules Laforgue
d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent
vers 1905, valent la peine d'être analysées, car elles sont révélatrices
de certaines tendances très profondes de son esprit.

Que n'ai-je pas dit et surtout écrit à Fournier contre Laforgue? Il
m'agaçait; je le trouvais pleurard et pédant; je ne comprenais rien à
ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le
défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il
découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des _Complaintes_.

«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des
nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais
orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de coeur. Blessé,
parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour
cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir
passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie:

    _Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir,
    Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir._

  [2] Lettre du 22 janvier 1906.

Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et
physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus
secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas
moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais
avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne
supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses
flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en
elle étaient indispensables à la formation de son amour.

Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain
absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il
les reconnaissait pour siennes.

Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte
confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait
d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se
tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.»

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette
étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée
encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des
relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante,
qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son
idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je
sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les
bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui
fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être.
Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant
d'injustices qu'elle eût commises envers lui.

Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le
scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses
chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce
moment contrepoids.

Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni
l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer,
c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des
pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres:

    _O cloîtres blancs perdus...
    --Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés...
              ... Paris! ses vieux dimanches
    dans les quartiers tannés où regardent des branches
    par-dessus les murs des pensionnats, etc._[3]

  [3] Lettre du 22 janvier 1906.

Dès ce moment il demandait à la poésie une certaine traduction, en
langage clair et insaisissable, de la plus humble réalité. C'est
pourquoi Jammes, que nous avions découvert dans _l'Angélus de
l'aube_..., l'avait du premier coup enchanté.

Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle où Fournier
était né et dont il sentait l'imprégnation, revivait dans ces lignes un
peu tremblantes, privées de toute architecture interne, que Jammes
traçait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et
maladroite exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place
physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les animaux,
les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur
ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre
et l'exacte déclivité des ombres; ces vers si tangibles que certains
pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froissés
dans les doigts comme une feuille de menthe,--toute cette poésie
matérielle et pure l'enchantait.

    _Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art._

Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadencé, et le
fit marcher longtemps à cloche-pied, en avant-garde de son oeuvre, comme
un chemineau et comme un guide.

Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre
l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des
idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut.
Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour
aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour
toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en
formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la
«mer méridionale éperdument bleue»--ou de la batteuse que j'entends
ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore
l'été--encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus
tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits
jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement,
longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et
légers qui disent le passé ou la vie.»[5]

  [4] Lettre du 23 septembre 1905.

  [5] Lettre du 22 janvier 1906.

Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les
chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver
une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre
découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus
curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma
honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation.

C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était
porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune
transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y
devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait
comme des fleurs intactes,--un courant facile et faible comme la
rêverie.[6]

  [6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même
    dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte
    extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de
    tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus... aubépine...
    après-midi... civière... ou voiture à chien.»

Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus
important--je dirai en quoi tout à l'heure--de ces poèmes:


À TRAVERS LES ÉTÉS

(A une jeune fille.)

    _Attendue,
    A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
    en silence
    et qui pleurent d'ennui,
    Sous le soleil ancien de mes après-midi
    lourds de silence
    solitaires et rêveurs d'amour_

    _d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour
    de quelque maison calme et perdue sous les branches,
    A travers mes lointains, mes enfantins étés,
    ceux qui rêvaient d'amour
    et qui pleuraient d'enfance,_

    _Vous êtes venue,
    une après-midi chaude dans les avenues,
    sous une ombrelle blanche,
    avec un air étonné, sérieux,
    un peu
    penché comme mon enfance.
    Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._

    _Avec toute la surprise
    inespérée d'être venue et d'être blonde,
    de vous être soudain
    mise
    sur mon chemin,
    et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
    avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._

                                   *

                                 *   *

    _Vous êtes venue:
    Tout mon rêve au soleil
    N'aurait jamais osé vous espérer si belle.
    Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
    Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle
    et une vieille dame gaie à votre bras,
    il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas
    lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
    à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,
    à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
    et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
    de la porte--Quelque maison à deux tourelles
    avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
    qu'on lisait en juillet, quand on était petit._

    _Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
    Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._

                                   *

                                 *   *

    _Vous entriez, là-bas,
    dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
    dans l'ombre de la grille qui se ferme.--Cela
    fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
    les pétales légers, embaumés et brûlants,
    couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
    sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
    et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

    _Puis recevoir, tous deux,
    dans l'ombre du salon,
    des visites où nous dirons
    de jolis riens cérémonieux._

    _Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
    sur un banc de jardin, et toute la soirée,
    aux roucoulements longs des colombes peureuses
    et cachées qui s'effarent de la page tournée,
    lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,
    un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._

    _Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,
    à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
    et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies._

                                   *

                                 *   *

    _C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
    je m'en allais,
    et vous n'alliez,
    avec mon rêve sur vos pas,
    qu'à mon rêve, là-bas,
    à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
    la châtelaine._

    _C'est Là--que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
    ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
    qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
    plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
    Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...
    Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
    qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._

                                   *

                                 *   *

Evidemment j'aurais dû comprendre; j'aurais dû démêler ce que Fournier
lui-même d'ailleurs n'apercevait pas encore à ce moment: que c'était là
l'exercice d'un conteur, et non d'un poète.

Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence sans doute
des Symbolistes, mais surtout comme un moyen de suivre exactement les
phases d'un récit. Il me semble qu'on le sent ici s'entraîner à conter.
Il ne s'est pas encore arraché à ses impressions; il cherche encore à
nous les imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y
réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent,
elles perdent la densité poétique et prennent la forme d'une
énumération. Des faits, des événements percent sans cesse au travers des
spectacles; un dynamisme se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des
moments sont distingués; le présent, le futur viennent tout
naturellement remplacer le passé:

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame l'allée, où doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une «aventure» déjà? Et
cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la
lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs
détails du récit définitif figurent déjà dans le poème: la vieille dame
dont la jeune fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci, sa
démarche, le titre de châtelaine qui lui est donné en passant; même, le
dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la _Promenade
sur l'étang_.

Une seule différence importante: au lieu de se passer entièrement dans
un «domaine mystérieux», la scène est d'abord située à Paris. Ce n'est
que par l'imagination que le poète la transporte par instants à la
campagne.

Ce point serait sans intérêt s'il ne nous permettait de remonter plus
haut que le poème ici analysé, jusqu'à l'origine dans la réalité de
l'aventure qui en fait les frais, jusqu'à l'événement de la vie
d'Alain-Fournier qui a donné naissance au _Grand Meaulnes_.

Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher avec des
mots; je crains de le briser en le racontant.

Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale et même
intellectuelle de Fournier furent infinies.

J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard des femmes et
quelle perfection il leur réclamait comme son dû. Il avait été bientôt
las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui
étaient à sa portée.

Est-ce une exaspération de son attente qui la lui fit croire tout à coup
comblée? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet
inaccessible qui ne pourrait le décevoir? Ou bien la vie vint-elle
réellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui
présenta-t-elle son rêve authentiquement incarné?

Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au
Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit,
dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et,
bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est
qu'il obtint d'elle quelques mots de réponse qui purent lui donner à
croire qu'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparition
devait faire un effort sur elle-même pour briser l'entretien et lui
dire: «Quittons-nous! Nous avons fait une folie.»

Des années passèrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que
Fournier en avait reçue; au contraire elle alla en s'approfondissant.

La jeune fille avait quitté Paris; Fournier eut beaucoup de peine à
retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut
pour apprendre, avec un immense désespoir, qu'elle était mariée.

Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu'à sa mort, je
puis dire que cet événement si discret fut l'aventure capitale de sa vie
et ce qui l'alimenta jusqu'au bout de ferveur, de tristesse et d'extase.
Ses autres amours n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois,
n'intéressèrent jamais les mêmes parties de son âme. Il voyait toujours
la parfaite jeune fille penchée sur lui; il ne lui demandait pas de se
caractériser ni de se révéler à lui dans sa différence; il n'avait aucun
besoin, dans le fond, de la connaître au sens complexe et dangereux du
mot; il lui suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non
plus, n'était «peut-être pas tout à fait un être réel»: c'est par quoi,
en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.


II

J'avais quitté Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse
de licence en province. Fournier était allé passer ses vacances en
Angleterre, puis était rentré au lycée pour une troisième année de
«cagne». Nous restâmes séparés pendant deux ans.

Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance, qui me permet
aujourd'hui de suivre rétrospectivement le développement de mon ami
pendant cette période.

Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus active, celle
où son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la
«préparation de l'Ecole», pour laquelle il n'était pas directement doué,
et qui était pour lui, par instants, un véritable cauchemar, ne
l'empêcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il
avait besoin.

Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digérer Laforgue
et Jammes. En Angleterre, il s'était épris des Préraphaëlites. La
peinture l'intéressait, mais par les côtés, il faut bien le dire, où
elle touchait à la littérature. A Paris, il se mit à visiter les salons:
Maurice Denis et Laprade lui donnèrent de grandes émotions. Il croyait
découvrir dans leurs toiles les paysages purs et désespérés qu'habitait
naturellement son âme, qu'il voulait à son tour évoquer.

En toutes ses admirations de cette époque, d'ailleurs, et même de
toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au
travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des
permissions.

Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit
d'une lettre à l'autre se démener sous l'énorme avalanche, se
rassembler, se saisir: «Claudel, s'écrie-t-il, apprends-moi à penser et
à écrire selon moi, à moi qui sens selon moi»[7]. Et dans la lettre
suivante, il note la leçon et l'encouragement qu'il croit avoir reçu du
poète de _Tête d'Or_: «Il m'a renforcé... dans cette conviction que j'ai
toujours eue... que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tête
une phrase de livre,--ou, plus exactement, que tout cela, littérature
classique ou moderne, n'a rien à voir avec ce que je suis et que j'ai
été. Tout effort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être
faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondément, sous
les voiles littéraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve
ma pensée à moi, et pour qu'alors à genoux, je me penche sur elle et je
transcrive mot à mot»[8].

  [7] Lettre du 7 mars 1906.

  [8] Lettre du 21 mars 1906.

Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en
ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur lui-même, ou plutôt
sur son talent et sur les conditions de sa création, pendant ces deux ou
trois années.

Les plus générales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'épanouir, au
milieu et par le moyen de la littérature la plus ésotérique, la plus
aristocratique peut-être qui ait jamais été,--il comprend que ses
sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à
son hérédité paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront
à son esprit les vrais thèmes de son oeuvre future. Toutes ses lettres
sont pleines de descriptions de son pays, de grands récits de
promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte
méticuleusement: «Il me répondait, dit-il de l'un d'eux, avec une
grossièreté, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le
coeur[9].» Et plus loin: «Je voudrais dire avec le même amour les
injures de celui qui veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui
n'est que haine déchaînée--et les paroles du braconnier que, revenant en
retard, nous avons rencontré, poussé, le long de la haie, par l'orage
menaçant et le vent rouge, vers la nuit d'août tombée, etc.»[10] Et dans
la même lettre encore: «Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les
Goncourt à Paris: «O Paris..., tu possèdes...» Je veux au moins dire que
si j'ai connu moins que les autres ces inquiétudes de jeunesse, ces
angoisses sur mon moi, ce désarroi du déracinement, c'est que j'ai
toujours été sûr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la
barrière--au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une herse...
Et jamais plus que cette année de douloureuse sécheresse, je ne l'ai
trouvée aussi compatissante, sympathisante... avec ses pardons pour ma
fièvre, ses airs de connaître mon mal comme la lavande connaît les
plaies, d'être accoutumée à moi comme je suis terrestrement accoutumé à
sa compagnie.[11]»

  [9] Lettre du 3 septembre 1906.

  [10] _Ibid._

  [11] Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à
    un passage des _Muses_ de Claudel.

Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui,
dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux prendre conscience, il
commence à l'éprouver comme une incitation à créer. Elle prend un sens
positif, actif; elle veut se développer et se dire.

Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre
et plus généralement du monde vivant, des êtres particuliers, de
l'immense règne du concret! J'ai déjà noté plus haut sa répugnance, sa
résistance à tout effort critique et l'espèce de mauvaise humeur avec
laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des
formules. Elles vont croissant.

Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui faire plaisir
en reconnaissant et en étiquetant chaque trait de lui-même qu'il lui
révélait, Fournier se révolte: «C'est moi-même qu'il veut à toute force
comprendre et même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition
à son égard.[12]»

  [12] Lettre du 17-19 février 1906.

Et en effet s'il écrit: «Le principal est évidemment mon horreur, ma
frayeur d'être classé»[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus
à cerner, à classer, ni même à situer dans le plan intelligible, ni les
autres, ni aucun aspect du monde: «J'ai le merveilleux pouvoir de
sentir. Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impression qu'elles
laissaient sur mon coeur. Aussi ne les ai-je pas distinguées.»[14]

  [13] Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de
    ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut
    fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous
    connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me
    laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).

  [14] Lettre du 9 novembre 1906.

Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de
discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact,
pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a
d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus
près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance
est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par
erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te
demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette
ignorance-là?»[15] Et dans la même lettre: «Ne rien--même au
fond--mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa
pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la
vie que notre, nos façons de la voir--quand nous y tenons.»

  [15] Lettre du 19 février 1906.

Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà,
au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute
perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend
s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau
avec les êtres particuliers.

«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16] écrit-il. Et déjà,
bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui
redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré
quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui
arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années,
avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que
je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où
les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par
l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18].»

  [16] Lettre du 23 septembre 1905.

  [17] Lettre du 15 août 1906.

  [18] Lettre du 21 avril 1906.

Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune
intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son
amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine
d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les
autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un
tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être
sous le soleil que tel ou tel autre[19].»

  [19] Lettre du 23 septembre 1905.

Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au
courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que
sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa
prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer.

Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit
aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il
s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration,
pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de
temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement
de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source
en lui.

C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile
devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les
profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé
par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don
prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa
dose latente de merveilleux.

                   *       *       *       *       *

Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son
talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il
pourra en tirer.

Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion
avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer
et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme
que lui a donné un moment _Germinie Lacerteux_, est sans lendemain.[20]

  [20] «Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois
    que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde.
    Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et
    courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le
    principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde
    pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde
    est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous
    laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que
    c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).

Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et
intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout
l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher
d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de
suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle.

L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le
plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne
sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été
douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait
idéal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement
exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les
bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de
saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement
particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le
regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je
ne sais quelle fibre de mon coeur.--Arriver à reconstruire ce monde
particulier de mon coeur qui ne sera compréhensible que quand il sera
complet--où toutes les réalités, à cause du coeur où elles sont passées,
seront pures comme des idées.»[21]

  [21] Lettre du 9 novembre 1906.

Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de
l'idéal, autrement dit: sublimation immédiate, sans le secours de
l'intelligence, de l'objet concret. Le résultat sera une transposition
comme automatique de tout le spectacle abordé par l'esprit du romancier
dans un monde quasi-surnaturel:

«Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou des Goncourt]
procéder de Laforgue, mais en écrivant _un roman_. C'est contradictoire;
ça ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages,
que des rêves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est
commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve: vision du passé,
espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui
s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une
ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée.--Il y a des erreurs de
rêve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout ça
qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le reste du
personnage est plus ou moins de la mécanique--sociale ou animale--et
n'est pas intéressant.

«Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires et banales
sous une forme tant soit peu différente.

«Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette _forme_, cette façon
d'énoncer la vie tangible dans des romans, d'arriver à ce que ce trésor
incommensurablement riche de vies accumulées qu'est ma simple vie, si
jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de
«rêves» qui se promènent[22].»

  [22] Lettre du 13 août 1905.

Aussi Fournier admire-t-il dans _Tess d'Urberville_ «ces trois filles de
ferme amoureuses, si simplement irréelles malgré les mille délicieux
détails précis[23]...»

  [23] Lettre du 24 janvier 1906.

Ailleurs: «Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune
puérilité (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les
mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient
insensible du rêve à la réalité: «Rêve», entendu comme l'immense et
imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise
en rumeur par les échos de l'autre[24].»

  [24] Lettre du 22 août 1906.

Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus
intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut
conserver comme principal moyen de connaissance--et de création--ce
regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde
et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir
loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et
pesante, par derrière, et souffre et désire.

Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais
non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout
occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est
beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou
plus généralement l'illusion[25].»

  [25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un
    peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je
    façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.

Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au
contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément,
couramment son esprit.

L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M.
Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément
frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son
intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être
d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés.

Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et
semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se
perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à
coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et
qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme
de ces campagnes... que j'invente tous les jours un peu plus.»[27]

  [26] Lettre du 9 décembre 1905.

  [27] Lettre du 4 octobre 1905.

On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin
d'oeil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un
aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas
tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il
n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle
ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de
sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre
d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme
amoureuse de son coeur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce
seul moteur, sur toutes les pentes du rêve.

Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la
sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage
venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une
manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la
sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que
j'ai cités, sur le rôle du «coeur» dans la transformation des choses en
«idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement
devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu
sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28] Parce
qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source
de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les
transfigurera.

  [28] Le 22 janvier 1906.

Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation d'un de ses
poèmes en prose, «il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette façon
de se tromper sur moi et de comprendre fantastique là où j'ai voulu
faire émouvant.»[29]

  [29] Lettre du 31 décembre 1908.

Oui, le fantastique,--mais qui n'est pour lui qu'une réalité plus
grande, plus essentielle du monde perçu,--est bien la fin suprême, et le
résultat dernier, de toute sa dévotion sentimentale. C'est à produire un
certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent
ses admirations et ses apitoiements.

Aux personnages de _Solness le Constructeur_ il reproche une allure trop
allégorique: «Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des
symboles fût plus mêlée. Je voudrais que _leur vie_ fût un symbole et
non pas _eux_... Je voudrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pense,
rien qu'à vivre avec eux.»[30]

  [30] Lettre du 17 février 1906.

Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité même, sous la
forme où il défie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif
du mot, le don d'allumer au sein des êtres et des choses, sans en rien
prendre de plus que «ce premier coup d'oeil qui dit tout», une sorte
d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini,--une clarté timide
faite de leur subite aliénation. Tout dérive, tout s'en va sous son
regard, tout se donne, en silence et sans drame, à l'abîme. «La vie
s'éclaire sans qu'on y pense.» Sa ténuité laisse entrevoir de pâles
foyers ravissants. Le monde est «joué» avec «une seule pensée.»


III

On peut se demander pourquoi Fournier qui semblait, ainsi, dès 1907, si
bien au fait de ses tendances et de ses dons, dut attendre encore
plusieurs années avant d'en trouver le véritable usage et avant
d'entreprendre le _Grand Meaulnes_.

C'est d'abord qu'il rencontra de nombreux empêchements matériels.

En octobre 1906, il s'était installé à Paris avec sa grand'mère et sa
soeur et était entré, comme externe, en rhétorique supérieure à
Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois, à tout prix, réussir au
concours de l'Ecole Normale, il avait dû suspendre complètement son
activité littéraire.

Ses incursions dans le domaine qu'il s'était défendu, se bornèrent,
cette année-là, à une prise de contact avec le groupe de _Vers et
Prose_, qui nous paraissait, à ce moment, résumer tout ce qu'il y avait
de vivant en littérature. Fournier fut présenté un soir, au Vachette,
par des amis, à Paul Fort, à Moréas, à Adolphe Retté. J'ai gardé et je
publierai peut-être un jour le récit homérique de la nuit qu'il passa
avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques désillusions. Il devait
pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a
dédié à sa mémoire un admirable poème.

Malgré tous ses efforts, handicapé d'ailleurs par une fatigue cérébrale
qui l'avait affligé au dernier moment, Fournier, admissible à l'écrit,
ne put réussir à l'oral du concours. Ainsi lui fut fermée définitivement
une porte qu'il était fou, quand j'y repense, de s'attendre à voir
jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui
ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplorés.

Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du régime des
«dispenses» qui venait d'être supprimé, et dut faire deux ans, avec
préparation obligatoire du métier d'officier. Ce fut une nouvelle
restriction à son essor d'écrivain: comme il n'avait jamais de loisirs
qu'imprévus et fort courts, il ne put travailler pendant cette période
qu'à des contes et à de brèves esquisses.

Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets
enrichissements; il l'employa à explorer la vie de cette façon étrange
et délicate que j'ai tâché de définir, et à en extraire ce minerai
subtil qu'elle recélait pour lui, dont lui seul savait repérer les
filons.

Pour la première fois il entrait en contact intime, familier, avec les
gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les
ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux à leurs défauts. Il sentit
l'immense misère et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il
traversa à pied, de la seule allure qui permette d'y adhérer vraiment,
une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas à pas; les environs
de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine,
puis la région de Laval, où il fut élève-officier, enfin le Gers et les
Pyrénées,--car il fut envoyé, pour ses six derniers mois, comme
sous-lieutenant, à Mirande.

Mirande me paraît marquer un moment important du développement de
Fournier: le moment--comment le bien définir?--où sa nostalgie déborde.
Jusque-là elle avait été quelque peu contenue et comme canalisée par ses
admirations littéraires: la voici tout à coup qui jaillit droite, à
l'état pur, du fond de son âme. Le souvenir de son amour, qui, à mon
avis, dans son essence, comme je l'ai déjà d'ailleurs insinué, était la
simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de
naissance, revient à cet instant le traverser d'une manière tout
particulièrement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec
la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'écrit: «Je reste tout ce jour
enfermé dans ma chambre pour souffrir plus à l'aise. Depuis des semaines
ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fièvre. La fatigue même
ne me fait plus dormir. La joie secrète de ces temps derniers est finie;
maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment
traverserai-je tout seul cette fête à laquelle je ne suis pas convié? De
grand matin le soleil est entré dans l'appartement par toutes les
fenêtres et m'a réveillé; le serviteur a tout préparé durant la nuit,
les haies de roses, la route brûlante..., pour quelque grand
anniversaire mystérieux; et au moment de révéler à tous le secret de sa
joie, il trouve son maître seul et en larmes et abandonné.»[31]

  [31] Lettre datée du Jeudi de l'Ascension 1909.

Oserai-je entrer dans le vif d'un caractère?--Pour Fournier, le moment
de la plus complète privation est aussi celui de la plénitude
intérieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est réelle, nous fasse
illusion. Fournier n'est lui-même et ne trouve toutes ses forces que
dans l'instant où il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin.

Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-être je ne
réussirai pas à faire comprendre. Tâchons seulement de le revoir dans
cette petite ville méridionale dont la grand'route, en la traversant,
forme la seule rue. Au loin, les Pyrénées aiguës sont encore blanches.
Le printemps chauffe pourtant déjà les maisons basses et a fait sourdre
dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures;
Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier étage de
la «Maison Hidalgo», sa table devant la fenêtre ouverte. Un seul livre
est posé devant lui: _l'Idiot_ de Dostoïevski; mais bientôt viendront
s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander à
l'aumônier de l'Hôpital.

Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore «se faire une situation»; il
sent très bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse à forcer
la vie; la dextérité, l'étude et la patience lui font irrémédiablement
défaut. Il n'est pas sans aucun désir du bonheur; mais il le voit si
difficile!

Alors--c'est ici que son caractère devient complexe et singulier--il se
sent pris à la fois de désespoir et d'audace; au lieu de rien résigner,
il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trésor
qu'il exige, qui lui est dû.

Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au
bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels
fiévreux sanglots ne déchaînerait-il pas![32]

  [32] Il écrivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): «Pour la
    dixième fois peut-être j'organise ma vie comme certain soir de mon
    enfance. Ce soir-là, j'avais fait une tache sur une page longuement
    travaillée et je me disais: «Ma foi, j'aimerais autant que mon père
    déchire la page, et je la recommencerais;»--mais quand il est venu
    et qu'il l'a déchirée, ç'a été une crise de sanglots et de
    désespoir.--Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.»

Mais cette âme est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse
grande de tout ce qui lui est refusé, de toutes ses déceptions, de
toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira
pas, fleurit en elle tout à coup, irréel et présent.

Jamais peut-être homme ne rêva semblablement la vie; son imagination
comble au fur et à mesure toutes les lacunes que son exigence y
détermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goûter un peu que
par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme
vengeance, son immense et douloureux reflet.

Fournier, si doux, si tendre, si facile à toucher, avait en même temps
une espèce de cruauté envers les êtres. Il se mettait de chacun à
attendre un certain nombre de joies définies, mais se gardait bien d'en
rien dire; et si elles lui étaient refusées, c'est presque avec triomphe
qu'il constatait le manquement et déclarait sa déception,--et ne
pardonnait pas.

«Seules les femmes qui m'ont aimé peuvent savoir à quel point je suis
cruel[33].» Il les appelait, les invitait, mais aussitôt leur
prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient à
entrer dans sa vie, un certain rôle qu'elles y devaient jouer. Et à la
moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait
de reproches, leur racontait méchamment, en détail, tout ce en quoi
elles étaient défaillantes à son idéal.

  [33] Lettre du 28 sept. 1910.

Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas
lui-même, on le voit, de cette dureté. Je veux seulement aider à
comprendre le caractère actif, presque agressif de sa nostalgie,--et
cette violence qui était au fond.

Je veux aussi faire épouser le mouvement qui, pendant ce même séjour à
Mirande, l'entraîna si fortement vers le catholicisme. L'origine en
remonte d'ailleurs à 1907. Dès ce moment, Fournier s'était trouvé en
butte à des sortes de tentations, qui venaient par accès:

«Désirs d'ascétisme et de mortifications: vieux désirs sourds.

Désir de pureté. Besoin de pureté. Jalousie poignante et saignante.

Vous vous seriez endormis et satisfaits dans le catholicisme.

--Insatisfaction éternelle de notre grande âme (Gide, Laforgue).

Amours sans réponse pour tout ce qui est.

Sympathies sans réponse avec tout ce qui souffre.

Vide éternel de notre coeur, le catholicisme vous eût comblé.

--Ambitions jamais lasses, ambitions de conquérir la vie et ce qui est
au delà.

Votre douleur se fût calmée et votre gloire exaltée à la promesse qu'on
vous eût faite du Paradis de votre coeur et de ses paysages.»[34]

  [34] Lettre du 26 janvier 1907.

Mais à ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui
apparaît qu'à la façon de ces oasis dont c'est toujours «la suivante»
qui est «la plus belle». Il la poursuit comme un lieu possible de repos,
mais sans désir profond de l'atteindre.

A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est présent, comme
un ange multiple et voilé, à toutes les portes de son âme. Dans un poème
en prose dont il trace à ce moment l'esquisse, il se représente sous les
traits de «l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes». «Et
tandis que les autres ont connu le triomphe mystérieux dans le pays
nouveau qui était comme l'expansion de leur coeur, lui, comme dans une
tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne
et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour sur un papier, comme
un homme perdu, il décrit les progrès de l'inondation mortelle. Dans sa
vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est
pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible dans les
discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa
tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à l'horizon fulgure la vie de la Joie
inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que
pourtant elle est là, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher
contre son coeur. Alors il meurt, en écrivant quelque chose, un nom
peut-être, qui n'est pas encore décidé--et sur chaque barrière des
champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perché, en robe
blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flûte d'or, à
intervalles réguliers.[35]»

  [35] Lettre du 26 juillet 1909.

Que cette métaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour
Fournier dans le plan purement littéraire. Il va à Lourdes et en
rapporte une grande émotion; il cherche à s'instruire du dogme; il
m'écrit: «Si tu as cru que mon amour était vain et inventé, si tu as cru
que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as
pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me
torturer--certes tu m'as méconnu--certes tu t'es beaucoup trompé. Si je
puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis dès ce moment
catholique[36].»

  [36] Lettre du 11 mai 1909.

Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait représenter pour
Fournier à cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter
au delà de ce qu'il ne pouvait maîtriser; cette résistance qu'offre la
vie quand on l'aborde avec de grands désirs et une insuffisante
application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de
dogmes et de prières. Son émotion religieuse («Il n'y a pas de mots pour
ces larmes») venait après «combien de démarches dans les ténèbres![37]»

  [37] Lettre du 2 juin 1909.

On lui promettait l'effraction des trésors qu'il ne savait pas
solliciter. C'est à un pillage magique du monde qu'il se sentait convié.

Ou, si l'on veut, la façon dont le monde, par le christianisme,
«s'éclaire sans qu'on y pense» devait être pour lui d'une immense
attraction. «Ce qui me séduit terriblement, écrira-t-il un peu plus
tard, dans les livres sacrés, c'est la simplicité du mystère qu'ils
révèlent. A chaque page, l'éclosion terrestre de l'événement merveilleux
me trouve aussi passionnément crédule que l'épanouissement d'une fleur
au coeur du pré de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela
est vrai et séduisant[38].»

  [38] Lettre du 4 avril 1910.

Une certaine immédiateté du prodige, la parenté du surnaturel avec
l'humble vie quotidienne, sa ressemblance avec les événements de tous
les jours: voilà ce qu'il reconnaît comme sien dans le christianisme et
ce qui le transporte. Dans la même lettre il m'écrit encore parlant de
l'Evangile: «C'est la perfection de mon art, le baiser de mon amour, la
consolation de ma peine, l'exaltation de ma joie. Ce n'est pas, comme je
l'ai cru..., le livre de la pureté, écrit pour les anges; c'est une
réponse inépuisable à toutes mes questions d'homme--c'est comme une
auberge, dont parle Jammes, une auberge bleue où je me suis assis sale
et fatigué; et, sur le coup de midi, je m'aperçois qu'elle m'a porté au
Paradis, où elle vient de s'envoler, les ailes repliées[39].»

  [39] Lettre du 4 avril 1910.

On voit dans _Madeleine_, qui est à mon avis la première réussite
positive de Fournier, une expression de tout ce qu'il recevait à la fois
et pêle-mêle, à ce moment, du christianisme. On sent son inquiétude, sa
charité, son impatience (à une certaine façon de bousculer, de retourner
les paysages), et la lueur que l'au-delà laisse filtrer jusqu'à lui. Il
y a de la pitié, de la dureté, du désir, beaucoup d'enfantillage encore,
dans ces pages, et pourtant une force de rêve, un besoin de s'arracher
aux lois physiques qui atteignent presque au drame.

De même, dans les petits poèmes en prose qui suivent, et qui sont
construits sur des impressions de grandes manoeuvres.[40] On y respire
déjà quelque chose de ce malaise si pur qui fera le charme incomparable
du _Grand Meaulnes_; il y veille une grande peine cachée, mais qui
n'accable pas l'âme, qui la laisse active et vagabonde; et sans cesse la
même lampe s'allume au sein de la nuit,--la même promesse diaphane, le
même visage limpide et sans péché.

  [40] Il fit les manoeuvres d'armée qui eurent lieu aux environs de
    Toulouse en septembre 1909 et fut libéré aussitôt ensuite.

Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque
chose à ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement
pour qu'ils nous émeuvent profondément, mais même pour qu'ils
ressemblent tout à fait à leur auteur et portent une marque
indiscutablement originale.

Lui-même n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiéter. J'ai dit que le
service militaire l'avait empêché de s'attaquer, dès 1907, à une oeuvre
de longue haleine. Il faut corriger cette affirmation. Tous les
obstacles qu'il rencontra, n'étaient pas extérieurs; il luttait aussi
contre une certaine faiblesse, ou erreur de son talent, qu'il n'arrivait
pas à se bien définir.

Dans presque toutes ses lettres, depuis 1907, il me parlait du _Pays
sans nom_; tout ce qu'il écrivait s'y rapportait, devait en faire
partie; mais ce n'en étaient jamais que des morceaux, et sans lien,
qu'il parvenait à réaliser; l'oeuvre ne «venait» pas dans son ensemble.

Le _Pays sans nom_, c'était le monde mystérieux dont il avait rêvé toute
son enfance, c'était ce paradis sur terre, il ne savait trop où, qu'il
avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n'admettait
pas qu'on pût avoir l'air de suspecter la réalité, qu'il sentait comme
unique vocation de rappeler et de révéler.

Le _Pays sans nom_, c'était, à ce moment, dans son esprit, non pas le
germe, mais la fleur trop épanouie, impossible à force d'extension et de
fragilité, de ce qui plus tard, dans le _Grand Meaulnes_, devait
s'appeler: le Domaine mystérieux.

Il cherchait à l'évoquer directement, par les seuls prestiges de la
poésie; il voulait y transporter sans avertissement son lecteur, l'y
faire s'éveiller comme Meaulnes enfant, un jour, s'éveilla dans la
«Chambre verte».

Aussi répudiait-il tout secours matériel, tout moyen épisodique et
concevait-il sa tâche comme celle d'un pur enchanteur.

Mais justement c'est là qu'il trébuchait. Plus il serrait de près sa
vision, plus il mettait à son service des phrases et des images qui
l'avoisinaient, plus il voulait utiliser, pour l'exprimer, son émanation
propre et le halo dont elle s'entourait, plus il cherchait, à son usage,
de ces mouvements muets qui partent du coeur et glissent comme des
anges,--et plus aussi il la sentait s'affaiblir, s'épuiser.

Son découragement, devant cette déception de ses efforts, eut, à
certains moments, un caractère tragique. Il m'écrivait: «Peut-être que
moi-même j'en suis déjà à la deuxième partie de l'_Esprit
Souterrain_--le moment où l'on aperçoit que peut-être on ne répondra pas
au crédit qui vous fut accordé; le moment de la banqueroute et du
«lébédévisme.»[41] C'est ici qu'il faudrait de l'aide. Mais à qui
s'adresser?»

  [41] Lettre du 22 mars 1910. Cf. le 28 août: «Il y a plus de courage
    et de travail à dépenser pour écrire un premier livre qui soit un
    livre, qu'il en faudrait à un homme ignorant pour construire tout
    seul une maison.»

Heureusement cette fois je ne lui fis pas défaut. Nous eûmes ensemble,
pendant l'hiver qui suivit sa libération et qui nous trouva réunis à
Paris, des conversations capitales, au cours desquelles je l'aidai à
débrouiller les embarras qui paralysaient son talent. Lui-même
d'ailleurs fit preuve dans cette enquête d'une extraordinaire
intelligence technique et finit par saisir le problème avec tant de
lucidité qu'il en força la solution. Car il avait beau mépriser
l'abstraction et les formules: il savait admirablement raisonner sur son
art et en découvrir les lois cachées.

Notre étude porta essentiellement sur la valeur du Symbolisme et nous
conduisit à mettre en jugement, et même en accusation, ce qui avait été
jusque-là l'objet de notre culte.

Un mot d'André Gide nous avait beaucoup frappés et travaillait depuis
quelque temps déjà notre esprit: «Ce n'est plus le moment d'écrire des
poèmes en prose», m'avait-il déclaré en me remettant un essai de
Fournier que je lui avais fait lire. Nous nous étions révoltés contre ce
décret dont la sévérité nous paraissait affreuse; mais en même temps
nous avions réfléchi et le sens en avait pénétré profondément dans notre
pensée et l'avait émue.

Nous distinguions maintenant, dans cette partie de nous-mêmes qui
s'éprouvait créatrice, ce que Gide avait voulu dire: une impuissance, en
effet, se trouvait correspondre en nous au genre qu'il avait
condamné,--une impuissance qu'il nous fallait bien à la fin reconnaître.

Le poème en prose, tel que le Symbolisme nous l'avait enseigné, était
devenu, par la simple faute des années, un instrument entre nos mains
complètement inefficace et ne pouvait plus nous permettre aucune prise
sur la sensibilité d'autrui. Il avait quelque chose de trop tacite; de
tous les éléments qu'il ordonnait à son auteur de sous-entendre sous
peine de grossièreté, il ne se pouvait pas qu'à la fin l'émotion du
lecteur ne se trouvât pas diminuée; il dispensait de trop de choses pour
qu'en le lisant on ne se sentît pas dispensé aussi d'en être touché.

Et du même coup une lumière éclatante jaillissait, qui nous montrait le
chemin. Fournier l'aperçut le premier et la suivit: il fallait rompre
avec le Symbolisme et avec tout l'arsenal trop «mental» qu'il proposait;
il fallait sortir de l'esprit et du coeur, saisir les choses, les faits,
les amener entre le lecteur et l'émotion à laquelle on voulait le
conduire: «Ce qu'il y a de plus ancien, de presque oublié, d'inconnu à
nous-mêmes,--c'est de cela que j'avais voulu faire mon livre et c'était
fou. C'était la folie du Symbolisme. Aujourd'hui cela tient dans mon
livre la même place que dans ma vie: c'est une émotion défaillante, _à
un tournant de route, à un bout de paragraphe_...»[42]

  [42] Lettre du 28 sept. 1910.

Fournier découvrait cette fois son aptitude et sa force véritables: il
se comprenait romancier. Il échappait d'un seul coup à la rêverie, à
cette vague intimité avec lui-même où il s'était si longtemps complu et
dans laquelle son manque de lucidité intérieure lui interdisait de faire
des progrès. Il replaçait la vie avec tous ses accidents devant ce songe
qu'il avait vainement essayé de modeler directement et il ne comptait
plus que sur des faits, que sur des gestes scrupuleusement décrits pour
faire entrevoir celui-ci à son lecteur, «à un tournant de route, à un
bout de paragraphe».

«Je travaille, m'écrivait-il.[43] J'ai parfois de grands désespoirs. Je
renonce à beaucoup d'impossibilités. Je travaille simultanément à la
partie imaginaire, fantastique de mon livre et à la partie simplement
humaine. L'une me donne des forces pour l'autre. Mais sans doute
faudra-t-il que je renonce à la première: La seconde va tellement mieux
et il faut que le _Jour des noces_ (titre qui avait succédé dans son
esprit au _Pays sans nom_) soit avant peu terminé.»[44]

  [43] Lettre du 24 août 1910.

  [44] Lettre du 24 août 1910.

Et peu de temps après:[45]

  [45] Lettre du 13 sept. 1910.

«Je travaille terriblement à mon livre... Pendant quinze jours je me
suis efforcé de construire artificiellement ce livre comme j'avais
commencé. Cela ne donnait pas grand'chose. A la fin j'ai tout plaqué
et... j'ai trouvé _mon chemin de Damas_ un beau soir.--Je me suis mis à
écrire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits
paragraphes serrés et voluptueux, une histoire simple qui pourrait être
la mienne... Depuis, ça marche tout seul.»

Ecrire une histoire, combiner ce piège où la curiosité se prend; faire
agir sur le lecteur cet infaillible instrument d'intérêt qu'est
l'événement; au lieu d'allusions, de tentatives directes sur sa
sensibilité, l'impliquer dans une suite organisée de péripéties, aussi
naturelles que possible: tel est le programme que Fournier tout à coup
se propose et à la réalisation duquel il sent que toutes ses forces vont
enfin pouvoir harmonieusement s'employer.

Car si éloigné semble-t-il, à première vue, de celui qu'il avait d'abord
envisagé, si modeste puisse-t-il paraître à côté de sa première ambition
poétique, l'étonnant, et ce qui va l'émerveiller lui-même, c'est que,
dans les premiers morceaux qu'il écrit en s'y conformant, «il y a _tout_
quand même, _tout moi_ et non pas seulement une de mes idées, abstraite
et quintessenciée».[46]

  [46] Lettre du 13 sept. 1910.

En somme nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l'école de Ste Agathe
surgir du domaine des Sablonnières, s'en détacher à notre rencontre et
venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus sûrement. Je ne
pense pas qu'on ait jamais assisté dans l'histoire des lettres à une
pareille génération du concret par l'abstrait, du réel par l'imaginaire,
d'êtres vus par des êtres rêvés,--ni à la fécondation en retour du plan
originel par le plan engendré. Car c'est à partir du moment où il s'en
écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à
vivre. Il suffit qu'il nous repousse loin de lui pour que naisse la
force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu'il ne veuille plus de
nous que comme de spectateurs relégués derrière une rampe, pour que tout
ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante,
prenne un mystère et un attrait imprévus: il n'exprimera plus rien de ce
qu'il porte et de ce qui l'agite, mais les chemins qu'il bâtit de nous à
lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son âme,
nous contraindront à jamais à la deviner de tout notre amour.

                   *       *       *       *       *

A cette transformation de son premier dessein Fournier fut assurément
poussé par une nécessité intérieure, mais par certaines influences
aussi, qu'il faut noter: les principales furent celles de Marguerite
Audoux, de Stevenson, et, dans une certaine mesure, de Péguy.

_Marie-Claire_ avait déchaîné en lui un enthousiasme que l'exquise
qualité du livre ne pouvait suffire à expliquer: il y voyait sans aucun
doute briller de ces trésors que les créateurs seuls distinguent, parce
qu'ils sont à moitié virtuels et n'existeront tout à fait qu'une fois
repris par eux et exploités.

Fournier a essayé de dire lui-même quelle sorte de nouveauté et
d'enseignement il apercevait dans _Marie-Claire_: «Tel est l'art de
Marguerite Audoux: l'âme, dans son livre, est un personnage toujours
présent, mais qui demande le silence. Ce n'est plus l'Ame de la poésie
symboliste, princesse mystérieuse, savante et métaphysicienne. Mais,
simplement, voici sur la route deux paysans qui parlent en marchant:
leurs gestes sont rares et jamais ils ne disent un mot de trop; parfois,
au contraire, la parole que l'on attendait n'est pas dite et c'est à la
faveur de ce silence imprévu, plein d'émotion, que l'âme parle et se
révèle.»[47]

  [47] Note sur _Marie-Claire_ dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er
    novembre 1910, page 617.

En d'autres termes, Fournier admirait la façon dont Marguerite Audoux
avait su insérer ses émotions dans un simple récit; le renoncement au
lyrisme pur, qu'il venait de consommer pour sa part, il le voyait ici
produire tous les merveilleux effets qu'il en espérait: le silence
lui-même, pourvu qu'il fût bien ménagé, et succédât à quelque geste bien
noté, pouvait parler, pouvait chanter même. Il n'y avait donc, à se
taire, ou plutôt à s'effacer derrière une histoire, que des avantages.
L'Ame «métaphysicienne», inspiratrice du Symbolisme, devait céder la
place à l'âme ignorante et sans voix, celle qui se raconte par les
faits.

Le _Miracle des Trois Dames de Village_, au moment où la _Grande Revue_
le publia (août 1910), apporta à Fournier une déception: «Mes dames de
village sont parues hier, m'écrivait-il.[48] On n'a pas gardé les
italiques qui enveloppaient plus doucement le texte et lui gardaient un
air de poème. Ecrit ainsi en romaine, il a l'air d'un mauvais conte et
je ne le relis pas sans agacement. Moralité: Ecrire des contes qui ne
soient pas des poèmes.»

  [48] Lettre du 11 août 1910.

Et en effet le _Miracle de la Fermière_, qu'il composa tôt ensuite, est
un conte bien caractérisé, mais où justement se marque très nettement
l'influence de _Marie-Claire_. On y déchiffre à vue d'oeil ce que
Marguerite Audoux lui avait entre temps enseigné, ou plutôt ce qu'elle
lui avait révélé de ses propres aptitudes, à l'exercice de quels dons
elle l'avait encouragé.

Comparés à ceux des _Dames de Village_, les paysages du nouveau
«miracle» se sont faits à la fois plus humains et plus insaisissables;
ils débordent à peine l'action; ils en naissent plutôt et n'en forment,
à la façon de la douce traînée des bolides, que le sillage: «Ce fut une
belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous
enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues
grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui
semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.»

On retrouve aussi cette façon discrète, pure et solennelle de faire
parler les paysans, que Marguerite Audoux avait inventée,--et plus
généralement le même sens que chez elle de la grandeur des moeurs
paysannes.

Aussi ce choix exquis des détails qui permet de peindre sans adjectifs
et de donner au lecteur des sensations comme immatérielles: «C'était
Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement
son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit
de chaînes.»

Enfin les quelques rares effusions de l'auteur dans son récit sont
pareillement amenées, et gardent la même retenue, ici et dans
_Marie-Claire_: «Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne
peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui
est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver,
dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente
et traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré
d'être seul.»

Il y a pourtant, dans le _Miracle de la Fermière_, quelque chose de plus
formé, de plus serré que dans _Marie-Claire_. Marguerite Audoux s'était
contentée de juxtaposer ses souvenirs, d'émouvoir doucement, à petits
coups, la cloche voilée de sa mémoire. Fournier, lui, cerne déjà un
événement, le circonscrit, le cultive, lui fait produire tous les
«effets» dont il est susceptible. Son récit est construit; il crée une
attente, une inquiétude, une surprise; il se dénoue.

En d'autres termes (il faut se souvenir qu'il fut écrit parallèlement au
début du _Grand Meaulnes_), c'est déjà le récit d'une aventure; c'est un
roman d'aventures en raccourci.

Et en effet l'évolution de Fournier se poursuit bien au delà de
Marguerite Audoux; il a reçu d'elle une impulsion au passage, mais il la
transforme, l'utilise pour des buts nouveaux; maintenant qu'il s'est
décidé à produire sous les yeux du lecteur une «action» proprement dite,
il cherche à l'agencer avec toute la perfection mécanique possible.

Il faut noter ici la grande impression que les commencements de
l'aviation et les premiers vols au-dessus de Paris produisirent sur son
esprit: «Samedi dernier, à 7 heures et demie, une clameur
terrible--faite d'acclamations--est montée de la rue tandis que je
terminais mon courrier à _Paris-Journal_. Un instant, avec Le Cardonnel
nous avons--comment dire--«supporté» cela sans vouloir y prendre garde.
Puis nous sommes allés à la fenêtre. Un monoplan, en plein ciel,
au-dessus de nous passait. Pour la seconde fois j'ai regardé _cela_,
au-dessus de Paris, avec une émotion sans mots.»[49]

  [49] Lettre du 11 août 1910.

Et ce n'était pas l'émotion, simplement, de voir un homme voler; il
percevait, entre l'engin savant et diaphane qui traversait le ciel et le
livre qu'il s'appliquait à construire, une ressemblance secrète. «Dans
un cas, m'expliquait-il, le prodige, la révélation d'un monde nouveau se
produit grâce à une combinaison de toiles tendues et de cordes; dans
l'autre, grâce à une «disposition» d'esprit, à une combinaison de
sentiments divers, à un choc moral.--De plus en plus mon livre est un
roman d'aventures et de découvertes.»[50]

  [50] _Ibidem._

Avec la minutie d'un ingénieur, Fournier se mit, vers cette époque, à
façonner et à monter les pièces de l'appareil avec lequel il voulait
enlever son lecteur et le transporter dans le domaine mystérieux. Il
tendit des toiles, installa des commandes; les chapitres se répondirent,
s'enchevêtrèrent; un long fuselage de menues circonstances étroitement
charpentées s'échafauda, dans lequel le lecteur ne devait plus avoir
qu'à s'asseoir, en simple passager.

Pour égarer Meaulnes valablement et le conduire sans à-coups jusqu'à
l'allée de sapins des Sablonnières, d'innombrables idées vinrent à
l'esprit de Fournier, entre lesquelles il choisissait avec lenteur, avec
complaisance et avec un infaillible discernement. Il nous fit
participer, sa soeur et moi, à cette progressive élaboration d'un
mystère, que nous sentions devant nous en même temps s'épaissir que se
justifier.

Il n'était jamais satisfait sur les questions de vraisemblance. Cet ami
du songe ne cherchait plus maintenant qu'à le rendre le plus naturel
possible en en établissant toutes les causes et conditions. Car,
disait-il, «je n'aime la merveille que lorsqu'elle est étroitement
_insérée_ dans la réalité. Non pas quand elle la bouleverse ou la
dépasse.»[51]

  [51] A propos de Wells: lettre du 1er septembre 1911.

Dans ce nouvel effort il fut aidé surtout par Stevenson. Jacques Copeau
nous avait révélé _l'Ile au Trésor_. J'avais lu avec enchantement ce
gracieux chef-d'oeuvre, mais Fournier avec émotion et reconnaissance: il
y trouvait, comme dans _Marie-Claire_, un secours et une incitation.

Il absorba en quelques mois l'oeuvre tout entier du délicieux anglais.
_Enlevé_, _Catriona_, _le Reflux_ et aussi _les Nouvelles Nuits arabes_
le ravirent. Il s'imprégnait de l'art insaisissable avec lequel
Stevenson dispose les événements pour notre meilleure surprise, sans
jamais devenir rocambolesque; il lui empruntait des plans subtils pour
l'aménagement de son propre alérion.

Et sans doute aussi était-il séduit par une atmosphère, à coup sûr bien
différente de celle de _Marie-Claire_ et de celle qu'il s'appliquait
lui-même à créer, mais pareillement limpide, pareillement exempte de
lourdeur et de miasmes.

La poésie de l'action, c'est encore ce que Fournier distinguait et
aimait chez Stevenson. Tous ces héros en mouvement, en aventure, et
qu'entraînaient le seul goût du risque, le seul refus, tacite d'ailleurs
et sans emphase, des conditions normales de la vie, plaisaient à son
secret et discret romantisme, et venaient nourrir en lui la veine d'où
allait sortir le personnage de Franz de Galais.

                   *       *       *       *       *

Mais Stevenson ne fut pas le seul encouragement que trouva Fournier à
composer un roman d'aventures, une machine où son rêve apparût
capté,--et nécessaire. Si bizarre que puisse paraître cette convergence,
Péguy l'avait engagé, depuis quelque temps déjà, dans la même voie.

Il y aurait toute une étude, presque un roman, à écrire sur les
relations de Fournier avec Péguy. Ils firent connaissance au printemps
de 1910. Fournier avait lu avec enthousiasme _Notre Jeunesse_ et avait
rédigé pour _Paris-Journal_, où il venait d'ouvrir un courrier
littéraire, un petit portrait de Péguy. Puis: «Je viens de lire le
_Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc_, m'écrivait-il en août. C'est
décidément admirable. Je ne crains pas de le dire... J'aime cet effort,
surtout dans le commentaire de la Passion, pour faire _prendre terre_,
pour qu'on voie _par terre_, pour qu'on touche _par terre_, l'aventure
mystique. Cet effort qui implique un si grand amour. Il veut qu'on se
pénètre de ce qu'il dit jusqu'à voir et à toucher.»[52]

  [52] Lettre du 28 août 1910.

Ainsi tout de suite c'est son application à incarner le mystère, c'est
son immense matérialisme spirituel que Fournier admire chez Péguy. Il le
compare très curieusement, dans cette première lettre, à Rabelais: «Cet
homme est un Rabelais des idées,» note-t-il.

Dès le mois d'octobre 1910, il se lie plus intimement avec lui. Pour la
première fois peut-être parmi les écrivains contemporains, il reconnaît
un ami. Comme Fournier, Péguy est du Centre, comme Fournier, il sort
tout fraîchement du peuple. Ce sont de grandes affinités.

Commencent de longues promenades à travers Paris, Péguy tout à ses
affaires, mais en faisant découler d'intarissables considérations
générales sur la vie, la sainteté, l'honneur, la mort. Je sens Fournier
séduit par tant d'intégrité farouche, par ce génie paysan, naïf,
soupçonneux, enfantin, retors et, comme le sien, malgré tant de
précision dans l'esprit, incurablement absent au monde.

Ils marchent l'un à côté de l'autre sur le boulevard Saint-Germain, et
tous les dieux français les accompagnent, évoqués, captivés par leurs
propos. Jeanne d'Arc renait entre eux, pour eux, familière et
protectrice. Et Joinville, et saint Louis, et tous les purs. Une
assemblée vraiment divine et fraternelle.

Péguy, si fermé à tout ce qui ne lui ressemble pas, entend Fournier, le
comprend, l'aime. C'est un repos pour lui, dans l'incessant combat
contre les hommes d'affaires, contre les riches, que cette âme d'enfant
près de lui, non pas sans ambition (tous deux en ont de grandes), mais
inapte aux compromis, candide, agressive, absolue.

Quand paraît le _Miracle de la Fermière_, «c'est bien simple, déclare
Péguy à Fournier, je vais vous dire une chose que je n'ai pas dite
souvent, car j'ai plutôt l'habitude de repousser la copie que de
l'appeler. Eh! bien, quand vous aurez sept machins comme votre miracle,
apportez-les moi, je les publie... Vous comprenez sept, parce que c'est
un chiffre sacré.» Et un moment après, il reprend: «Quand j'ai été
là-dedans, mon vieux, vos paysans si beaux!...»[53]

  [53] Raconté par Fournier dans une lettre du 11 avril 1911.

Le _Portrait_, que publie la _Nouvelle Revue Française_ de septembre,
lui arrache le billet suivant: «Je viens de lire votre _Portrait_. Vous
irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai
dit. Je suis votre affectueusement dévoué. Péguy.»

Cette confiance, dont il a un si grand besoin, et qui lui est, encore à
ce moment, assez avarement marchandée, Fournier la goûte avec délices.

L'année 1912 s'ouvre par trois billets de Péguy. Le premier janvier:
«Fournier, je vous souhaite une bonne année.» Puis le mercredi 3:
«Aujourd'hui sainte Geneviève, patronne de Paris; samedi jour des Rois,
cinq centième anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Je vous
embrasse. Péguy.» Enfin, sous la même date, et par conséquent sous la
même invocation: «Fournier, appelez-moi Péguy tout court, quand vous
m'écrirez, je vous assure que je l'ai bien mérité.»

Quand Péguy commence à écrire des vers, il les montre à Fournier, les
soumet avec humilité à son jugement dont il n'est pas sans deviner la
précieuse finesse. Et Fournier sans doute se pose en critique, car Péguy
lui envoie successivement plusieurs états du même poème, accompagnant le
dernier de ces mots: «Etre exigeant, voici un troisième état. Vous y
verrez que je suis docile.»

Pour une grâce obtenue, Péguy va par deux fois à pied, en pèlerinage à
Notre-Dame de Chartres. Fournier manifeste quelque regret de ne pas
l'avoir suivi. Et voici la lettre profondément touchante qu'il reçoit:

«Mon petit, oui, il faut être plus que patient, il faut être abandonné.

«Comment ne pas voir que l'affaire du _Figaro_ s'est faite le 15[54] et
certainement le jour où je n'y pensais absolument pas.

  [54] Le 15 août, fête de la Vierge.

«Et aussi cette impression que quand ces gens-là s'occupent aussi
exactement de vous, tout est hermétiquement interdit...

«Mon enfant vous commencez à me déconcerter un peu avec ce regret
persistant de ne point être venu à Chartres. J'y suis allé pour vous
autant que pour moi, vous le savez. Mais pour vous comme pour moi j'y
vais aveuglément. J'ai définitivement renoncé à rien demander de
particulier à des gens qui savent mieux que nous.

«Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie
que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté
sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui
ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos
de votre âme et de votre oeuvre.

«Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne
pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de
commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de
gouvernement.»[55]

  [55] Le 22 août 1913.

En réponse à ces témoignages, l'amitié et l'admiration de Fournier pour
Péguy grandissent et prennent une allure presque passionnée: il m'écrit
le 3 janvier 1913: «De longues conversations avec Péguy sont les grands
événements de ces jours passés... Je dis, sachant ce que je dis, qu'il
n'y a pas eu sans doute, depuis Dostoïevski, un homme qui soit aussi
clairement «Homme de Dieu». Et un peu plus loin: «Cet homme-là sait
tout, a pensé à tout; et sa bonté est inépuisable comme sa sévérité.»

Fournier me reprocha de ne pas comprendre Péguy, de ne pas savoir me
faire simple, pauvre et croyant à son image. Toute science et toute
vertu lui semblaient infuses dans cette âme ferme, têtue et pourtant
«abandonnée». Ma résistance, d'ailleurs, je tiens à le dire, n'était
conditionnée que par certains besoins intellectuels que Péguy m'aidait
insuffisamment à satisfaire; elle ne s'adressait en aucune façon ni à sa
personne, ni à son talent.

Si complexe qu'ait été l'influence de Péguy sur Fournier, on en
distingue du moins maintenant, j'espère, la direction principale. Au
moment où Fournier venait de se décider à saisir son rêve par les ailes
pour l'obliger à cette terre et le faire circuler captif parmi nous,
Péguy, non seulement par ses écrits, mais par toute son attitude, le
fortifiait dans la croyance que «les rêves se promènent», que
l'Invisible est le vrai, ou plutôt qu'il n'y a d'Invisible que pour les
âmes faibles et méfiantes. Il lui montrait le surnaturel immanent à la
vie quotidienne, les saints nous protégeant, nous gouvernant, à leur
tour de calendrier, Notre-Dame à la besogne dans nos moindres affaires.
Et, en même temps, il l'aidait à se représenter Notre-Dame, et les
Saints, tous «ces gens-là» à la ressemblance de nous-mêmes et
profondément parents du monde où ils intervenaient, des hommes qu'ils
venaient secourir.

Il corroborait ainsi chez Fournier la tendance à humaniser son
merveilleux. Meaulnes et Mlle de Galais reçurent certainement de Péguy,
par d'insensibles radiations, quelque chose, dans tous leurs mouvements,
dans toutes leurs paroles, de plus familier; ils s'engagèrent plus
solidement et plus humblement dans la nature, dans l'événement. Sous le
climat créé par Péguy, ils achevèrent de naître à la vie concrète et,
sans rien perdre de leur dignité d'anges, trouvèrent les gestes précis
qui les approchèrent définitivement de nous.

Péguy délivra Fournier de cette idée de _mythe_, qui l'avait toujours
scandalisé; il lui apprit, il lui permit de croire, que tout ce qu'il
imaginait _avait lieu_, au sens fort de l'expression. Et ainsi se trouva
activée, excitée à son comble, cette faculté, chez Fournier, qui lui
faisait voir mille petits incidents à décrire, une aventure à raconter à
la place du grand «mystère» qui avait si longtemps possédé obscurément
son esprit.

                   *       *       *       *       *

_Le Grand Meaulnes_ fut terminé au début de 1913. Fournier le présenta
d'abord à _l'Opinion_ où Henri Massis chercha en vain à le faire
accepter. Je lui avais d'ailleurs réclamé le premier son manuscrit pour
la _Nouvelle Revue Française_, alors dirigée par Jacques Copeau, et
c'est finalement dans les pages de cette revue, exactement dans les
numéros de juillet à novembre 1913, que l'oeuvre vit pour la première
fois le jour. Elle parut en volume au mois d'octobre, chez l'éditeur
Emile Paul.

                   *       *       *       *       *

Dans la bataille pour le prix Goncourt, Fournier eut un moment les plus
grandes chances. Lucien Descaves et Léon Daudet s'étaient épris de son
livre et le poussèrent avec acharnement contre la _Maison Blanche_ de
Léon Werth, que soutenait Octave Mirbeau. Onze tours de scrutin n'ayant
pas réussi à les départager, les Dix se rabattirent sur un out-sider:
Marc Elder.

                   *       *       *       *       *

Malgré cet échec, le _Grand Meaulnes_ fut accueilli par le public et par
la presse avec faveur; il trouva même tout de suite des admirateurs
passionnés; Fournier reçut de nombreuses lettres pleines de tendresse et
d'enthousiasme. Au moment de la guerre, plusieurs éditions de l'ouvrage
avaient été vendues.

Voici deux fois, dans ma vie, que j'assiste à ce spectacle, sur le
moment incompréhensible, mais rétrospectivement pathétique, d'un
écrivain qui cherche à éprouver et à évaluer sa gloire avant de mourir.
Qu'on n'aille pas imaginer que l'amour-propre seulement, ou la vanité,
étaient en jeu chez Fournier, quand il recueillait si complaisamment
tous les éloges qui montaient vers son livre et cet encens délicieux des
premiers articles de journaux. Son avidité était à la mesure de son
pressentiment. Depuis longtemps déjà il vivait persuadé que ce ne
pouvait pas être pour longtemps; et de loin en loin cette conviction,
qu'aucune maladie, qu'aucune faiblesse ne justifiaient, affleurait dans
ses paroles: «Je suis las et hanté par la crainte de voir finir ma
jeunesse, m'écrivait-il déjà le 2 juin 1909. Je ne m'éparpille plus. Je
suis devant le monde comme quelqu'un qui va s'en aller.» Et l'année
suivante, traçant dans une lettre un premier crayon du grand Meaulnes:
«Il est dans le monde, me répétait-il, comme quelqu'un qui va s'en
aller.» Revenant à lui-même, il me découvrait une couche plus profonde
encore de son désespoir: «Se retrouver jeté dans la vie sans savoir
comment s'y tourner ni s'y placer. Avoir chaque soir le sentiment plus
net que cela va être tout de suite fini. Ne pouvoir plus rien faire, ni
même commencer, parce que cela ne vaut pas la peine, parce qu'on n'aura
pas le temps. Après le premier cycle de la vie révolu, s'imaginer
qu'elle est finie et ne plus savoir comment vivre... De tout cela,
certes, je ne suis pas complètement guéri.»[56]

  [56] Lettre du 4 avril 1910.

Au moment d'Agadir, comme nous parlions de la guerre possible: «Je sais,
s'écria-t-il tout à coup avec une émotion extraordinaire, qu'elle est
inévitable et que je n'en reviendrai pas.»

Et le 25 mars 1913, ayant appris la mort d'une jeune cousine: «Encore
quelqu'un de notre âge, m'écrivait-il, qui est mort et pour qui, chaque
jour, il faut dire les prières qu'il a oublié, négligé de dire durant sa
vie. Je m'étais imaginé qu'après B., le prochain ce serait moi.»

Sur cette sourde, mais irritante sensation d'être privé d'avenir,
Fournier avait évidemment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de
pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succès du
_Grand Meaulnes_: c'est pourquoi il chercha à percevoir complètement et
jusqu'en ses plus légères manifestations, ce succès.

Pour la première fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser,
lui apportait quelque chose, lui répondait tendrement et par une
promesse. Pour la première fois il avait l'impression d'une certaine
victoire sur la destinée; il sentait qu'il s'était enfin imposé, si
frêlement que ce fût, au temps, à ce courant aride, par lequel il
s'était vu jusque-là vainement traversé, qui jusque-là n'avait rien
fait, croyait-il, qu'entraîner et dissiper ses forces.

Oh! ce n'était point de l'ivresse, et il n'en résultait en lui aucun
véritable contentement; le monde ne lui apparaissait pas meilleur, ni
plus facile à habiter. Mais autour de son âme inexperte et souffrante,
cette aube d'immortalité rayonnait doucement, l'aidant à dégager plus
utilement ses vertus.

Les projets qui avaient commencé de se faire jour dans l'esprit de
Fournier dès avant l'achèvement du _Grand Meaulnes_, se précisèrent
aussitôt et s'épanouirent. Il se mit à travailler à un nouveau roman qui
devait s'appeler _Colombe Blanchet_.

Le sujet en était extrêmement compliqué. Ramené à l'essentiel, c'était
l'histoire des amours d'un jeune instituteur, dans une petite ville de
province déchirée par les rivalités politiques. Le héros, Jean-Gilles
Autissier, s'éprenait d'abord d'une jeune fille, Laurence, qui devenait
sa maîtresse, mais trop facilement et sans que se calmât la grande
attente où il avait vécu d'un amour intact et parfait. C'est chez
Colombe, à qui, malgré l'hostilité du vieux père Blanchet contre les
instituteurs, il donnait des leçons, qu'il trouvait enfin l'être idéal
dont il avait rêvé. Il finissait par s'enfuir avec elle à bicyclette;
ils voyageaient tous les deux pendant trois jours, couchant dans les
vignes, comme des enfants perdus. Mais un ennemi les rattrapait,
racontait à Colombe la liaison de Jean-Gilles avec Laurence, et ses
aventures. Colombe, qui avait cru jusque-là son ami aussi pur
qu'elle-même, le quittait brusquement et allait se noyer.

En épigraphe de cette histoire, qu'il est difficile de résumer sans
l'endommager, Fournier voulait placer une phrase de l'_Imitation_, qu'il
avait recueillie plusieurs années auparavant et portée longtemps avec
amour: «Je cherche un coeur pur et j'en fais le lieu de mon repos.»

Toute son âme tendait ainsi à nouveau à s'exprimer dans cette fiction,
pourtant si minutieusement construite et beaucoup plus fournie encore de
détails objectifs que ne l'était le _Grand Meaulnes_,--toute son âme
avide d'innocence et de béatitude. Par la fuite de Meaulnes et par la
mort d'Yvonne de Galais, par cette grande chasteté glissée au sein même
de leur union, elle ne s'était pas encore déchargée de tout son besoin
de pureté et de privation; l'enfance la travaillait encore et cherchait
encore à lui faire animer hors d'elle des personnages immaculés.

Mais où l'influence de la vie commençait à se trahir chez Fournier,
c'était au poids qu'il faisait traîner à son héros. L'amour l'avait
instruit et marqué; les expériences charnelles qu'il avait faites,
ç'avait pu être dans l'impatience, dans le dégoût; il les sentait
pourtant irrémédiables.

Ou du moins il eût fallu pour l'en guérir, le pardon et le baiser de
Colombe; il eût fallu ce «coeur pur» et qu'il pût «en faire le lieu de
son repos». Hélas!--c'est ici que s'exprimait à nouveau dans toute sa
force ce mysticisme latent qui avait inspiré déjà à Fournier son premier
essai: sur le Corps de la Femme--il suffit d'avoir une fois cédé à la
chair pour ne plus trouver de rémission ni d'asile; la souillure est
trop forte; même au feu de Colombe elle ne sera pas effacée. C'est
Colombe au contraire, qu'elle oblige, sitôt qu'elle lui est révélée, à
se volatiliser.

Le moment où il méditait ce dénouement était celui où Fournier avait
enfin réussi à revoir, mais mariée, mais plus inaccessible que jamais,
l'ancienne jeune fille du Cours-la-Reine: «C'était vraiment,
m'écrivait-il[57], c'est vraiment le seul être au monde qui eût pu me
donner la paix et le repos. Il est probable maintenant que je n'aurai
pas la paix dans ce monde.»

  [57] Le 4 septembre 1913.

Comment expliquer les additions et les corrections que reçut ensuite,
dans le courant de 1914, le scénario de _Colombe Blanchet_? Un nouveau
personnage, celui d'Emilie, la savante, la soeur aînée de Colombe, fit
son apparition. Elle devait, dans cette nouvelle version, consoler
Jean-Gilles de la fuite de Colombe, car Colombe ne se noyait plus, mais
se retirait dans un couvent.

Beaucoup de raisons me font croire que cette transformation de son
projet, si elle correspondit à quelque événement de la vie de Fournier,
n'exprima point pourtant une évolution réelle et profonde de son âme.
Pour se représenter dans son essence véritable l'oeuvre qu'il laissa
inachevée, il faut y penser, je crois, sous l'aspect où elle lui était
d'abord apparue.

Une autre ébauche, mais beaucoup moins poussée, nous reste de cette
dernière période de la vie de Fournier: celle d'une pièce intitulée: _La
Maison dans la Forêt_. Un jeune homme, trahi par sa maîtresse, fuit
Paris et vient s'installer dans une maison de garde-chasse, en pleine
forêt. De son côté, une jeune fille romanesque s'est échappée de son
couvent et s'est cloîtrée, avec sa suivante, dans une aile abandonnée du
même pavillon. Le jeune homme ignore la présence de la jeune fille, qui
ne se décèle peu à peu qu'à d'imperceptibles indices que, moitié par
négligence et moitié par coquetterie, elle laisse filtrer. Il la
découvre enfin, l'aime et l'épouse.

Thème enfantin, mais sur lequel Fournier certainement eût brodé avec
grâce et mystère. «Je voudrais, nous disait-il, donner à peu près
l'émotion que j'éprouvais en lisant autrefois l'histoire des petits ours
qui, rentrant dans leur cabane, s'écrient: «Quelqu'un a mangé dans ma
petite assiette; quelqu'un s'est assis dans ma petite chaise, etc.».
L'oeuvre reste, malheureusement, sauf une scène, à l'état de simple
esquisse.

La dernière année que vécut Fournier est celle, hélas! pendant laquelle
je l'ai connu le moins. Quelle force nous arrachait l'un à l'autre? Nous
avions vingt-sept ans; nous abordions en même temps à l'âge de
l'originalité et de l'isolement. Il eût fallu que l'un de nous acceptât
d'être vaincu,--d'être vaincu dans ses goûts, dans ses tendances, dans
ses perversités. Ni lui, ni moi n'étions de force, ou plutôt de
faiblesse, à subir cette diminution. Nous nous repoussions donc
doucement comme deux êtres électriques qui ont besoin chacun de leur
intégrité et savent qu'un peu de champ entre eux y est indispensable.

Dure tâche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de
contacts il faut rompre! Comme il est seul l'homme en qui bouge le
pauvre et impérieux devoir de créer!

Et la mélancolie ici s'accroît de ce que le chemin où j'avais dû laisser
mon ami, le conduisait vers une solitude tellement plus grande encore!


IV

        «la voix sourde et merveilleuse qui appelle.»

        A. F. (Madeleine).

Car voici Fournier accompagné jusqu'au seuil terrible que, même par le
plus grand effort d'amour, nous ne pouvons dépasser, qu'il franchit.
Nous sommes en juillet 1914. Depuis le début du mois, je suis installé
aux environs de Bordeaux. Il doit aller passer une partie de ses
vacances à Cambo. Le 18, si je me souviens bien, nous nous rencontrons
pour la dernière fois à Bordeaux. Je vois encore tourner, brusque et
calme, au coin de la rue Esprit-des-Lois, l'automobile qui l'emporta.

Quelques jours plus tard, «le péril de guerre» se déclare. Jours sombres
et grands, en promontoire sur un avenir bouché! Fournier, je l'ai dit,
en avait eu le pressentiment le plus net.

Pourtant, il refuse maintenant l'évidence de la menace. Jusqu'au dernier
moment il met en doute l'événement. Il n'arrive pas à croire que ce
puisse être «déjà»! Je ne sais rien de plus bouleversant que cette
paresse du dernier moment qui le prit devant sa destinée.

Il part cependant. Comme moi, c'est le 4 août qu'il rejoint son corps,
le 288e régiment d'infanterie, à Mirande. Par un hasard extraordinaire
nous faisons partie de la même division, la 67e de réserve: des trains
qui se suivent à quelques heures, par la même voie, vont nous promener,
au pas de l'homme, pendant trois jours à travers toute la France. Nous
passerons par les mêmes gares où les femmes viendront accrocher des
médailles bénites à nos poitrines, entre les mêmes champs où les paysans
se découvriront devant nous, comme si le train était notre convoi
funèbre déjà; nous entendrons gueuler, presque par les mêmes voix, la
même _Marseillaise_ assaisonnée d'ail puisque c'est avec des Gascons que
nous marcherons tous deux.

Fournier descendit-il à la gare de Bourges, vit-il Sancerre sur son
coteau, où moi je passai de nuit? A Saint-Florentin, reçut-il, comme
moi, un oeuf dur lancé à la volée, du haut d'un wagon, à la foule des
soldats, par une dame de la Croix-Rouge? On crevait de faim.

En tous cas il dut voir comme moi cet aéroplane en miettes parmi des
débris de wagons, près de la gare de Brienne-le-Château: un tamponnement
simplement, le premier accident de la guerre, et qui nous fit rire tant
nous espérions mieux pour bientôt.

A Suippes il dut arriver comme j'en partais traînant la patte, vanné
déjà.

Et c'est peut-être le même jour que moi, qu'en pleine Argonne, dans la
grande combe des Islettes, qui résonnait comme une église, sous le ciel
sombre, entre les arbres noirs, il entendit pour la première fois le
canon.

Verdun sous l'éclipse; la Woëvre plate, peuplée de soldats, de canons,
de voitures; des espèces de grandes manoeuvres sinistres, sous le soleil
échancré, avec le gros bourrelet triste du canon en bordure de tout
l'horizon. «Il doit y avoir déjà du rab' de képis, là-bas», me dit un de
mes hommes.

Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne
qui va vers Etain est déserte, et les maisons de garde-barrière fermées.

Fournier rencontra-t-il comme moi, à l'entrée d'Etain, cette charrette à
bâche, chargée de meubles et de gens, que nous prîmes pour une roulotte,
que nous encadrâmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent,
quand l'ayant croisée, nous découvrîmes derrière, accroupie entre un lit
et une armoire, une jeune fille aux yeux complètement hagards?

Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: «C'est épouvantable!
Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas!» nous criait
risiblement, du sein de la foule, une femme affolée.

A la sortie de la ville,--la nuit était tombée,--s'il y passa peu
d'heures après moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies
tranquilles, chacun marquant un village: «Celui-là, nous disait un
homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre...» Et nous nous glissions dans
une petite maison, où la famille, y compris un gros bébé rose et sale,
était attablée en silence, et où l'on remplissait nos bidons d'un vin
très cher et très mauvais.

Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entrée de Fournier
dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la façon dont nous vécûmes
chacun, si près l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai
jamais. Le 24, notre division fut engagée pour la première fois à la
lisière du Bassin de Briey. Mon bataillon était en première ligne, le
sien en seconde. Et c'est sans doute tout près de lui, séparé seulement
par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'était refermée derrière nos
positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25.

Très endommagée dans cette première affaire, la division fut pourtant de
tous les combats qui se livrèrent en fin d'août et pendant tout
septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de
deux côtés en même temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur
la rive gauche de la Meuse, où elle servit à contenir le Kronprinz, aux
Hauts-de-Meuse où elle s'opposa, vers les Eparges, à la poussée d'une
autre armée allemande. C'est dans cette région, exactement au nord-est
de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rémy, qu'elle se trouvait le 22
septembre, au moment où les efforts des deux partis s'étant neutralisés,
la ligne de front tendait à se fixer.

Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge
entre les deux armées. Fournier était revenu le matin même à sa troupe,
de l'état-major où il avait été détaché pendant quelques jours. Son
capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une
reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le
parti atteignit la tranchée de Calonne que jalonnait la ligne des
sentinelles et la franchit un peu à droite de la route de Vaux à
St-Rémy; il s'enfonça sous bois, en colonne par quatre. Cent mètres plus
loin, un peu avant la lisière, les hommes virent une forme bondir de
derrière un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut
pas y prendre garde, malgré les avertissements de ses lieutenants,
prétend-on.

Tout à coup, d'une petite tranchée invisible, un feu nourri fut dirigé
sur cette troupe imprudemment massée. Les taillis s'opposaient à tout
déploiement. Le capitaine voulut entraîner ses hommes et se précipita
sur la tranchée, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les
deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitôt décimé; le
reste s'enfuit.

Fournier tomba, frappé au front, m'a affirmé un homme qui était près de
lui.

Longtemps le mystère régna sur cet engagement et les histoires tantôt
les plus encourageantes, tantôt les plus horribles circulèrent dans la
troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait été
seulement blessé et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a
cruellement détruit ce dernier espoir.

J'ai refait à pied, en 1919, la dure dernière étape sur cette terre de
mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait, à ce moment,--je ne sais s'il
s'est ranimé depuis--une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzières,
sans rencontrer une âme, j'ai gagné Vaux-les-Palameix, rasé, enlevé par
la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon où il
était tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, près du
ruisseau, seul murmure en ce désert. J'ai monté la longue côte qui longe
le Bois Bouchot, entre les arbres décharnés, épointés, noircis. Mais
plus loin, toute la végétation avait repris et couvrait déjà les petits
cimetières allemands, pleins de grenades, où s'effaçaient des noms. «Ein
französischer Krieger», ou même: «Ein französischer Held», découvrais-je
çà et là, mais pas une date qui fût antérieure à décembre 1914. Plus
loin une ville de tôle ondulée,--les cadres de bois, à l'intérieur, qui
servaient de lits, tout pourris et moussus déjà. Dans le talus même de
la route, l'entrée de profonds abris, mais effondrés. Et tout seul, dans
un taillis, par quel miracle échoué là? tout à coup un vieux coupé de
louage, épave dérisoire.

Plus loin encore, à la lisière des bois, au bord de la pente qui descend
vers St-Rémy, dans les parages où Fournier a dû tomber, sur les
anciennes positions allemandes, les Américains, en 18, avaient campé.
Conserves et brochures, du linge abandonné: une voie de soixante sinuait
entre les buissons sournoisement; près d'un gros tas d'obus, un crâne de
cheval tout blanchi; des croix par-ci par-là au pied des arbres,
d'autres sur le versant découvert de la colline, comme de petites
barques en peine, traînant un lourd filet, mais qui peu à peu, dans la
terre, s'allège. Une paix cependant, désolante, infinie... Le vent
berçait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques
en bois, alignées droit comme dans un ranch, des chaises restaient
debout en plein air. Je me suis assis.

Les autres endroits du front que j'ai visités depuis,--l'endroit même où
j'ai été fait prisonnier,--n'ont su rien me redire. Mais là, tout à
coup, à ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette
âme pénitente, saturée de tendresse et de larmes, comme agrandie de
misère, et vraiment détachée de ce monde, vraiment saoule de
renoncement, que la guerre un moment m'avait faite.

Est-ce celle dont fut habité Fournier au moment de mourir? Un compagnon
de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus
d'affinités avec sa nature qu'avec la mienne.

Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indûment ses dernières
transes, lui qui m'écrivait en 1906, à propos de la catastrophe de
Courrières, s'indignant de la façon dont les journaux déguisaient en
héros les malheureux rescapés: «Comme si on avait de beaux gestes
lorsque la mort et cent pieds d'obscurité vous séparent du monde
civilisé. Ou plutôt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient,
n'étaient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.»

Pourtant je songe combien plus que moi il était capable de foi et de
courage. Son esprit n'avait pas de barrières critiques; le flot, qui
força les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un
assaut bien moins fort à donner.

Et puis il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus
insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'étais si
longtemps révolté, en lui, son refus de s'étudier, sa façon de regarder
au dehors plus qu'en lui-même, son goût de l'action plus que de la
connaissance, et même sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui être
plus chère et plus parente qu'aucune réalité, durent hausser tout
naturellement son âme au niveau de cette grande vague qui n'eut plus
qu'à le prendre, à l'emporter.

On s'étonnera peut-être que je raisonne si longtemps sur les chances que
mon ami ait éprouvé un sentiment qu'on considérera comme seul indiqué,
seul admissible dans les circonstances où il se trouvait. Mais tout le
monde ne sait peut-être pas qu'il est assez dur de s'avancer tout
vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde
ne sait peut-être pas qu'il faut une certaine «grâce» pour renoncer, en
pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie, à ceux qu'on
aime, mais encore à tout ce que l'on sent en soi de capacités latentes
et, pour tout dire d'un mot, à son oeuvre quand on en porte une. Une
forêt, que le vent caresse comme à l'habitude, vous rappelant la vie,
mais où l'on devine la greffe secrète de mitrailleuses et de fusils,
c'est un décor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et
fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est
besoin de lui supposer quelques encouragements intérieurs.

De tels encouragements, d'ailleurs, je le répète, tout m'indique que
Fournier fut amplement gratifié. Il y avait cette âme en lui, que j'ai
dite, si prompte à s'aliéner, et puis son profond amour de la France, et
puis surtout sa facilité à prendre la vie comme un «grand jeu» (qu'il
avait aimé cette expression de _Kim_!), comme une aventure par où
rejoindre quelque chose de mieux.

Je ne dis pas qu'il s'est séparé de nous sans tristesse; mais cet ordre
de son capitaine d'«aller chercher les Boches» («Faut trouver les
Boches», disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut
toute la pensée tactique),--cet ordre dut lui apparaître à peu près
comme à Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrésistible. Ce fut
l'invitation à quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une
chance plus obscure, mais plus grande.

S'il acceptait de n'être pas ici-bas «tout à fait un être réel»,
n'était-ce pas dans le pressentiment qu'il le pouvait devenir ailleurs?

Oui, je ne résiste pas, par instants, à cette impression que la mort fut
pour lui, dans cette vaste et incertaine tempête de la guerre, comme une
rame tout à coup pour s'aider vers plus de réalité et d'existence. Le
son de cette voix qui l'appelait plus loin, si triste d'abord qu'il ait
pu lui sembler, de quelque privation qu'il lui ait donné le signal, si
déchirantes qu'en aient été, dans ce grand bois plaintif, les
harmoniques, il dut bientôt y percevoir l'annonce aussi, quand il l'eut
laissé pénétrer jusqu'au fond de son coeur, et la permission, d'un
accomplissement jusque-là impraticable de lui-même.

Il marcha fidèlement jusqu'à cette lisière où sa trace se perd, où je
reste, plutôt qu'à le pleurer, à l'imaginer; il replia sans un mot sa
frêle armure, ce corps dont il avait usé pour nous accompagner quelque
temps, tant bien que mal, et nous parler, et souffrir avec nous; mais
elle était si délicate que nous n'en retrouvons plus rien.

Esprit timide et sans peur, il s'enfonça dans ce monde même qui avait
toujours régné sur sa pensée et n'avait cessé d'en former l'horizon.
D'un nouvel acte de foi, plus profond encore que celui qui avait donné
naissance au _Grand Meaulnes_, il se l'ouvrit, j'en suis sûr, et de
toute son âme, en un clin d'oeil, le rejoignit. Il faut que nous
pensions à lui, toujours, comme à quelqu'un de «sauvé».

JACQUES RIVIÈRE



PREMIÈRE PARTIE

POÈMES



L'ONDÉE...

            «Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes».

        SAMAIN.


    _L'ondée a fait rentrer les enfants en déroute,
    La nuit vient lente et fraîche au silence des routes,
    Et mon coeur au jardin s'épanche goutte à goutte_

    _Si discret, maintenant, et si pur... qu'à l'aimer
    On pourrait se risquer--Oh! Belle qui viendrez,
    Vous ouvrirez la grille un soir mouillé de mai._

    _Timidement, avec des doigts qui se méfient,
    Et qui tremblent... un peu, vous ouvrirez, ravie
    D'amour et de fraîcheur et de frayeur... un peu._

    _Les lilas aux barreaux sont encore lourds de pluie,
    Qui sait si les lilas, inclinés, lourds d'aveux,
    Vont pas pleurer sur vos cheveux!..._

    _Vous irez, doucement, tout le long des bordures,
    Chercher des fleurs pour vous les mettre à la ceinture
    Mes pensées frissonnantes pour en faire un bouquet._

    _Gardez-vous bien, surtout, de passer aux sentiers
    Où les herbes, ce soir, ont d'étranges allures,
    Où les herbes sont folles et meurent de rêver!...
    Si vous alliez mouiller vos petits pieds!..._

    _Les rondes folles se sont tues,
    Les herbes folles vont dormir.
    L'allée embaume à en mourir...
    Tu peux venir, ma bienvenue!_

    _Tout le soir, sagement, tu descendras l'allée
    Tiède d'amour, de pétales et de rosée._

    _Tu viendras t'accouder au ruisseau de mon coeur,
    Y délier ta cueillette, y délier fleur à fleur
    La candeur des jasmins et l'orgueil des pensées._

    _Et tout le soir, dans l'ombre humide et parfumée,
    Débordant de printemps, de pluie et de bonheur,
    Les larges eaux de paix, les eaux fleurdelisées
    Rouleront vers la Nuit des branches et des fleurs..._



CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE

(A une petite fille).


    _--Un peu plus d'ombre sous les marronniers des places,
    Un peu plus de soleil sur la grande route lasse..._

    _Des noces passeront, aux «beaux jours» étouffants,
    sur la grand'route, au grand soleil, et sur deux rangs._

    _De très longs cortèges de noces campagnardes
    avec de beaux habits dont tout le monde parle_

    _Et de petits enfants, dans la noce, effarés,
    auront de très petits «gros chagrins» ignorés..._

    _--Je songe à l'Un, petit garçon, qui me ressemble
    et, les matins légers de printemps, sous les trembles,_

    _à cause du ciel tiède et des haies d'églantiers,
    parce qu'il était seul, qu'on l'avait invité,
    se prenait à rêver à la noce d'Eté:_

    _«... On me mettra peut-être--on l'a dit--avec Elle
    qui me fait pleurer dans mon lit, et qui est belle..._

    _(Si vous saviez--les soirs, quelquefois--ô mamans,
    les pleurs de tristesse et d'amour de vos enfants!)_

    _«... J'aurai mon grand chapeau de paille neuve et blanche;
    sur mon bras la dentelle envolée de sa manche...»
    --Et je rêve son rêve aux habits de Dimanche._

    _«... Oh! le beau temps d'amour et d'Eté qu'il fera,
    Et qu'elle sera douce et penchée, à mon bras._

    _J'irai à petits pas. Je tiendrai son ombrelle.
    Très doucement, je lui dirai «Mademoiselle»_

    _d'abord--Et puis, le soir, peut-être, j'oserai,
    si l'étape est très longue, et si le soir est frais
    serrer si fort son bras, et lui dire si près,
    à perdre haleine, et sans chercher, des mots si vrais_

    _qu'elle en aura «ses» yeux mouillés--des mots si tendres
    qu'elle me répondra, sans que personne entende...»_

    _--Et je songe, à présent, aux mariées pas jolies
    qu'on voit, les matins chauds, descendre des mairies
    Sur la route aveuglante, en musique, et traîner
    des couples en cortège, aux habits étrennés._

    _Et je songe, dans la poussière de leurs traînes
    où passent, deux à deux, les fillettes hautaines
    les fillettes en blanc, aux manches de dentelles,
    Et les garçons venus des grandes Villes--laids,
    avec de laids bouquets de fleurs artificielles,_

    _--je songe aux petits gars oubliés, affolés
    qu'on n'a mis, «au dernier moment» avec personne_

    _--aux petits gars des bourgs, amoureux bousculés
    par le cortège au pas ridicule et rythmé_

    _--aux petits gars qui ne s'en vont avec personne
    dans le cortège qui s'en va, fier et traîné
    vers l'allégresse sans raison, là-bas qui sonne._

    _--Et tout petits, tout éperdus, le long des rangs,
    ne peuvent même plus retrouver leurs mamans_

    _--Un surtout... qui me ressemble de plus en plus!
    un surtout, que je vois--un surtout... a perdu_

    _au grand vent poussiéreux, au grand soleil de joie,
    son beau chapeau tout neuf, blanc de paille et de soie_

    _et je le vois... sur la route... qui court après
    --et perd le défilé des «Messieurs» et des «Dames»--
    court après--et fait rire de lui--court après,
    aveuglé de soleil, de poussière et de larmes..._



À TRAVERS LES ÉTÉS...

  (A une jeune fille
   A une maison.
   A Francis Jammes.)


    _Attendue
    A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
    en silence
    et qui pleurent d'ennui,
    Sous le soleil ancien de mes après-midi
    Lourds de silence
    solitaires et rêveurs d'amour_

    _d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour
    de quelque maison calme et perdue sous les branches,
    A travers mes lointains, mes enfantins étés,
    ceux qui rêvaient d'amour
    et qui pleuraient d'enfance,_

    _Vous êtes venue,
    une après-midi chaude dans les avenues,
    sous une ombrelle blanche,
    avec un air étonné, sérieux,
    un peu
    penché comme mon enfance,
    Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._

    _Avec toute la surprise
    inespérée d'être venue et d'être blonde,
    de vous être soudain
    mise
    sur mon chemin,
    et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
    avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._

                                   *

                                 *   *

    _Vous êtes venue
    Tout mon rêve au soleil
    N'aurait jamais osé vous espérer si belle.
    Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue._

    _Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle,
    et une vieille dame gaie à votre bras,
    il m'a semblé que vous me conduisiez à pas
    lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
    à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,_

    _à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
    et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
    de la porte--quelque maison à deux tourelles
    avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
    qu'on lisait en juillet, quand on était petit._

    _Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
    Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._

                                   *

                                 *   *

    _Vous entriez, là-bas,
    dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
    dans l'ombre de la grille qui se ferme,--Cela
    fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants
    les pétales légers, embaumés et brûlants,
    couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
    sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
    et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

    _Puis recevoir, tous deux,
    dans l'ombre du salon,
    des visites où nous dirons
    de jolis riens cérémonieux._

    _Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
    sur un banc de jardin, et toute la soirée,
    aux roucoulements longs des colombes peureuses
    et cachées qui s'effarent de la page tournée,
    lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,
    un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._

    _Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,
    à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
    et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies_

                                   *

                                 *   *

    _C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
    je m'en allais,
    et vous n'alliez,
    avec mon rêve sur vos pas,
    qu'à mon rêve, là-bas,
    à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
    la châtelaine._

    _C'est Là--que nous allions, toutes deux, n'est-ce pas,
    ce dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
    qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
    plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
    Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...
    Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
    qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._



CHANT DE ROUTE

            «... des grandes routes où nul ne passe.»

        JULES LAFORGUE


Un conquérant, puis tous, chantent:

    _Nous avons eu la fièvre
    de tes marais.
    Nous avons eu la fièvre et nous sommes partis,_

    _Nous étions avertis
    qu'on ne trouvait
    que du soleil
    au plus profond de tes forêts._

    _Nous avons eu des histoires
    de brancards
    cassés,
    de fers perdus,
    de chevaux blessés,
    d'ânes fourbus
    et suants qui refusaient d'avancer._

    _Nous avons perdu la mémoire de ces histoires
    que l'on raconte à l'arrivée:
    nous n'avions pas l'espoir
    d'arriver._

    _Nous avons pris les harnais
    pour nous en faire
    des souliers.
    Nous sommes repartis, à pied dans tes genêts
    qui font saigner les pieds
    et nos pieds ont saigné,
    et nos pieds ont séché
    dans ta poussière,
    en marchant
    et nous avons guéri leurs plaies
    en écrasant,
    en marchant,
    le baume et les parfums sauvages de tes bruyères._

    _Nous aurions pu asseoir
    au revers des fossés
    nos corps fumants et harassés.
    Nous n'avions rien à dire: nous n'avions pas d'espoirs.
    Nous n'avions rien à dire; nous n'avions rien à boire_

    _Nous avons préféré la déroute
    sans fin
    des horizons et des routes,
    des horizons défaits qui se refont plus loin
    et des kilomètres qu'on laisse en arrière
    dans la poussière
    pour attraper ceux qu'on voit plus loin,
    avec leurs bornes
    indicatrices de villes aux noms lointains
    aux noms qui sonnent
    comme les cailloux de tes chemins
    sous nos talons_

    _Nous n'atteindrons jamais les villes de merveilles
    qui ne sont que des noms
    qui sonnent,
    les noms des villes qui sont mortes au soleil,_

    _Mais nous, nous voulons vivre au Soleil,
    de tes cieux
    avec nos crânes en feu,
    et faire sonner sans fin les étapes de gloire
    avec nos pieds d'étincelles.
    Nous avons pour chanter des gosiers de victoire
    et nous avons nos chants pour nous verser à boire
    et nous avons la fièvre
    de tes marais séchés au grand soleil
    de tes routes de poussière
    de tes villes de mirage,_

    _nous avons eu la fièvre
    de tes forêts sans ombre--et tes bruyères des sables
    avec leurs regards roux et leurs parfums sauvages
    nous ont donné la fièvre._



SOUS CE TIÈDE RESTANT...

2 septembre


    _Sous ce tiède restant
    de soleil,
    par ce beau temps
    doux de septembre
    parfumé, clair et doré comme une abeille
    je songe à celle
    qu'était, dans le verger, à petits pas pressés,
    dix ans passés,
    la petite vieille._

    _Et je voudrais, comme l'autre année,
    entrer là-bas secouer les poires,
    dans son verger abandonné,
    et la croire,
    son mouchoir noué autour des tempes,
    son visage,
    ridé, tendu, tout à sa tâche de Septembre,
    là, sous les poiriers,
    à emplir son tablier,
    ou à étendre
    de toute sa vieille petite âme villageoise,
    des linges frais lavés sur les haies de framboises._

    _Je sais qu'elle est, par ces derniers beaux temps,
    une âme, là-bas, dans les jardins,
    à mi-chemin
    de la côte et qu'elle m'attend.
    Puisqu'il y a toujours des histoires à dire
    sur les bancs
    des histoires anciennes de son jeune temps,
    sous le vieux ciel doux de Septembre,
    et des poires à cueillir
    dans les jardins de ses enfants
    des poires qui sentent comme son armoire, il y a dix ans,
    le miel et l'ambre._

    _Peut-être que là-bas,
    personne ne sent
    que tout cela c'est son âme qui bat
    doucement;
    il n'y a que moi.
    Personne ne saurait
    ouvrir la barrière,
    entrer,
    sans troubler la prière
    de l'enclos silencieux et du verger désert
    où son âme se plaît._

    _Personne au village
    ne sait, personne._

    _Et c'est moi, tous les ans, qui fais ce pèlerinage
    avant que le grand vent fou d'automne
    de ses grandes mains brutales et folles
    secoue, en hurlant, les vergers,
    casse les branches et fasse sauter
    les poires oubliées
    et souffle--comme un soir, il y a dix années,
    et comme chaque année,
    après mon départ,
    souffle, en hurlant, la chandelle
    et l'âme de la petite vieille,
    un soir,
    par les vallons et par le ciel._



PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE

            «Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine.»

        JULES LAFORGUE


    _Premières brumes de septembre
    sur les fougères, les bruyères, dans les landes,
    par les chasses, dans les sapins_

    _Premiers feux dans les bourgs, flambés de grand matin
    qui craquent et luisent dans les salles
    obscures des auberges, des fermes et des chaumières
    matinales,_

    _Venu de loin par les frais grands chemins
    dans sa voiture couverte,
    l'épicier ambulant s'arrête
    pour causer, vendre et se chauffer les mains,
    et laisse son attelage qui grelotte
    et fume aux portes
    entr'ouvertes._

    _Et j'aperçois aux murs, par éclats de lumière,
    avant qu'on ait ouvert
    les volets,
    les images et les chromos qu'on verra tout l'hiver
    rougeâtrement illuminés
    représenter au-dessus de la cheminée,
    dans les salles obscures
    et basses des chaumières, des fermes et des auberges,
    de belles dames avec des manchons et des fourrures
    dans des paysages de neige.
    Et j'entends: «Pas chaud, ce matin!--Voilà les froids.
    --Il a dû geler blanc, cette nuit, dans les bois.»_

    _--Oh! nous étions si bien partis pour les étés!
    va-t-il falloir
    ce soir
    fermer encore toutes les portes des châteaux
    et s'en retourner?
    s'en revenir, enveloppé dans les manteaux,
    le long des routes en châtaignes
    dégringolées,
    gelés,
    dans les voitures à ânes et les calèches toutes pleines
    de consternés et petits désespoirs,
    avec les vacances finies qui s'en reviennent._



ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE...


    _Et maintenant que c'est la pluie et le grand vent
    de Janvier
    et que les vitres de la serre
    où je me suis réfugié
    font, sous la pluie, leur petit bruit de verre
    toute la journée,
    et que le vent, qui rabat la fumée des cheminées,
    dégrafe et soulève
    les vignes vierges de la tonnelle
    Je ne sais plus où Elle est... Où est-elle?_

    _A pas pleins d'eau, par les allées,
    dans le sable mouillé
    du jardin
    qui nous fut à tous deux notre rêve de Juin,
    Elle s'en est allée..._

    _et la maison
    où nous avions, tout cet été,
    sous les feuilles des avenues qu'on arrosait,
    imaginé
    de passer notre vie comme une belle saison,
    la maison,
    dans mon coeur, abandonnée, est froide
    avec son toit
    d'ardoise luisant d'eau
    et ses nids de moineaux
    dénichés et pourris qui penchent aux corniches
    et traînent dans le vent..._

    _Il va bientôt faire nuit,
    et le grand vent brumeux tourne les parapluies
    et mouille au visage
    les dames qui reviennent du village
    et ouvrent la grille..._

    _Mon amie
    O Demoiselle
    qui n'êtes pas ici,
    cette heure-ci
    passe, et la grille ne grince pas,
    je ne vous attends pas,
    je ne soulève
    pas le rideau
    pour vous voir, dans le vent et l'eau,
    venir._

    _Cette heure passe, mon amie.
    Ce n'est pas une heure de notre vie...
    et nous l'aurions aimée, pourtant, comme toutes celles
    de toute la vie
    apportée simplement dans vos mains graves de dame belle._

    _Vous êtes partie..._

    _Il bruine
    dans les allées
    qui ont mouillé
    vos chevilles fines.
    Il bruine dans les marronniers
    confus et sombres
    et sur les bancs où, cet été, à l'ombre,
    avec l'été
    vous vous seriez assise, blonde!_

    _Il bruine sur la maison et sur la grille et dans les ifs
    de l'entrée
    que, pour la dernière fois
    peut-être je regarde, en songeant à mi-voix
    peut-être pour la dernière fois;_

    _«Elle est très loin... où est-elle... son front pensif
    appuyé à quelle croisée?»_

    _A la tombée de la nuit,
    je vais fermer, aux fenêtres d'ici,
    les volets qui battent et se mouillent,
    et j'irai sur la pelouse
    rentrer
    un jeu de croquet oublié qui se mouille._



DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE...


    _Dans le chemin qui s'enfonce à la ferme
    au soleil taché d'ombre, entre deux haies
    d'où sortent, pour rentrer, les poulets--
    Apparue
    à la barrière d'un champ,
    venue à travers blés,
    tenant d'un geste négligent
    la robe fraîche et l'ombrelle qui traînent--
    Vous voici revenue,
    par le chemin de noisetiers,
    vers la maison de notre amour abandonné._

    _O cérémonieuse amie lointaine, vous ne trouverez plus
    la Maison-Belle de l'été passé:
    l'autre été, l'autre amour
    sont passés--et revenus
    au soleil dur, parmi les paysans grossiers,
    vers les pauvres maisons d'autrefois et de toujours,
    Et pourtant,
    ô ma sérieuse amie, ma silencieuse, ma fidèle
    lointaine amie, n'ayez pas peur pour venir, pour
    me suivre
    chez les paysans graves, silencieux et lents,
    dans la cour où l'on attelle
    la jument
    pour vous asseoir sur la planche de cuir
    brûlante qui balance,
    attachée par deux cordes derrière le siège
    de la voiture._

    _Ouvrez votre ombrelle
    comme ça...
    là._

    _Le paysan va vous dire: «Mademoiselle
    vous auriez été mieux sur le devant.
    Dites-lui doucement
    comme si vous existiez, que non._

    _et restons,
    balancés, secoués, à regarder..._

    _On s'arrête... ho..._

    _--là! sur la route devenue,
    après des côtes et des descentes et des tournants, dans le petit
                                                            pays, la rue
    où le charron
    a mis sécher une voiture;
    où, du côté de l'ombre,
    les femmes cousent au bord des fenêtres obscures.
    On s'arrête en plein soleil,
    devant une maison._

    _N'ayez pas peur pour passer sur le pont
    du fossé.
    J'enlève le loquet
    de la barrière blanche; et, sous la treille,
    dans la petite cour aux murs de bouquets
    enfin, malhabilement, enfin!
    voici vos mains
    sur la poignée noire de la porte dure._

    _On ne nous attend pas.
    Personne n'est sorti, la main sur les yeux,
    pour nous voir arriver. La voiture s'en va.
    Nous sommes là, tous deux, n'osant pas
    ouvrir, ou pousser le volet qui coupe en deux
    la porte paysanne, et apparaître aux vieux._

    _N'ayez pas peur... que de ne pas assez
    follement
    aimer la folle impossible journée..._

    _Et repartons... Allons nous-en
    vers les toits
    semés entre les arbres, sous le ciel fleuri blanc,
    éblouissants, à l'horizon
    comme des morceaux de cailloux ou de miroirs,
    dans l'herbe et les fleurs de blé noir._

    _O Taille-Mince,
    on va dire, dans les champs,
    que votre taille tiendrait dans
    la ceinture des deux mains ainsi jointes._

    _O Blonde,
    O ardente apparue, ô cheveux blonds,
    on va vouloir vous couronner,
    pour nous faire honneur, de la fleur
    des moissons--
    et de soleil, cueillis au faîte des batteuses
    qu'on entend lointainement ronfler par la campagne
    et haleter, et qui crachent,
    dans les cours, la paille poussiéreuse._

    _Oh! mon amie,
    j'appuierai ma tête
    j'appuierai ma tête sur votre robe
    dans la salle basse et froide où nous sommes assis,
    et ce sera comme si
    depuis l'aube
    nous étions partis à travers blés pour la folle journée;
    comme si, tous les deux nous avions entendu,
    en passant au bourg,
    le roulement lourd
    de la porte humble et du volet vermoulu,
    et, en passant à travers champs,
    le haletant bourdonnement des machines des champs;
    puis ce sera comme si nous étions arrivés
    au soir, dans la salle basse de la ferme inconnue
    où nous irons demander du lait._



DEUXIÈME PARTIE

PROSES



LE CORPS DE LA FEMME

_A Maurice Denis._

                                   *

                                 *   *

Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au choeur de la
cathédrale, m'a rappelé qu'il faut parler du corps de la femme et
comment il faut en parler:

  _On ne voyait d'elle agenouillée et inclinée sur le prie-Dieu, qu'un
  pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau penché, ses
  mains gantées croisées au bas de sa voilette. Elle était, sous la
  vieille lumière des vitraux terribles, une jeune femme à la mode de
  maintenant. Parmi le culte solennel et sévère, dans la procession des
  patriarches, elle était la petite fille, la fiancée et la maman. Cela
  paraissait étrange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle
  dit, toute son âme au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point
  profane, sur les dalles tachées de rouge et de bleu par les sombres
  vitraux éclatants, cette chose cérémonieuse, enfantine et à la mode,
  ce grand corps délicieux, dans sa robe à entre-deux, tout gauchement
  installé sur la chaise d'église, car, en vérité cela était plus sacré,
  plus désirable et plus pitoyable que Dieu._

                                   *

                                 *   *

Le corps féminin n'est pas cette idole païenne, ce nu de courtisane
qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhumés des siècles grecs.
L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherché à nous
inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non
plus, à la physiologie grossière qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner
de son talent: leurs raisons et leurs humanités n'enlèveront pas de nos
moëlles le passé de notre race, de nos souvenirs, le passé de notre
enfance; et n'empêcheront pas que la plus forte passion humaine,
l'amour, n'émeuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus
lointain: ce passé, et que, selon ce passé, ne soient façonnés nos plus
précieux désirs. Voici la forme humaine de nos désirs; voici celle qui
vient pour être notre femme et partager notre vie: cette douceur
passionnée qui nous envahit mystérieusement à son approche, c'est la
première hésitante émotion de reconnaître ce même être, anciennement
apparu, ce même corps féminin tout mêlé au mystérieux passé, enfantin et
chrétien.

  _Premiers souvenirs d'une existence féminine confondue avec ce matin
  où Elle nous emmenait pour faire ses Pâques. On s'en allait, pour la
  messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un
  chemin détourné. A cette tranquillité, à cette douceur mystérieuses en
  nous nous sentions sa présence; et nous savions que cela était une
  femme, la seule au monde, et que cela était vivant comme nous: elle
  s'était levée de bonne heure, m'avait réveillé, habillé, pris par la
  main, et, selon que le sentier s'élargissait ou se creusait, je tenais
  ses doigts gantés, ou je suivais, entre les ronciers pendants à terre,
  la traîne grise de sa robe--tandis que la fraîcheur du soleil levant
  nous donnait à tous deux le même petit claquement de dents._

  _Jeune mère venue de bonne heure pour prier et faire ses dévotions!
  Quel visage incliné, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler
  assez--jusqu'à nous évoquer cet autre matin du temps de Pâques, quand
  elle s'en allait à la Cathédrale, par la rue aux pavés inégaux: elle
  était sortie par une petite porte; cette porte basse où l'on sonne et
  que la servante met longtemps à venir ouvrir, dans les quartiers de la
  ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et
  assoupie de cette heure où le soleil commence à filtrer au travers du
  bouleau qui dépasse le mur. Et depuis, nous avons gardé l'image
  lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit
  venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux
  pendants; du corps de cette femme, nous ne désirons rien que la
  fraîcheur et l'obscurité d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il
  existe, plus qu'une ombre soyeuse et pressée parmi les ombres lentes
  du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit
  sac, pour la faim de huit heures après le jeûne de la communion, une
  raie de chocolat enveloppée de papier d'étain._

                                   *

                                 *   *

Ce corps ainsi doucement réapparu, ce n'est pas en le dévoilant que nous
le connaîtrons mieux: depuis des siècles, sous le climat de nos pays, il
s'est enveloppé; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vêtement.
Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la
grâce et la signification essentielles du corps féminin; toute cette
atmosphère délicate, féminine, maternelle, de la vie d'autrefois,
imprègne impalpablement le vêtement de celle qui doit être notre vie à
venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel
donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus
passionné de nous-mêmes, ce désir, immense et mystérieux comme le monde
de l'enfance, âcre comme le regret de l'impossible passé.

  _Ceci est la jupe où se marquent les genoux quand, tout petit, on nous
  étend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serré à la taille
  et ça fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le
  petit garçon prenait les mains de la maman, sautait à cheval autour;
  et voici le corsage où les enfants qui pleuraient de froid ont cherché
  les coins chauds et se sont endormis.--Ces mains, ce sont les mains
  qui, après le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume
  marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la
  défripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de
  l'église, le petit enfant intimidé par des hommes en blouse à genoux
  autour du bénitier: elles ont gardé le goût de cire des gants noirs et
  du livre jetés sur la table au retour de la messe... Les femmes de la
  saison dernière avaient des mains merveilleuses, dans de longues
  mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle
  cette douceur et cette amertume qui m'ont désolé quand, sur le bateau,
  à l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et
  une jeune femme. La Mère était jeune et les enfants posaient des
  questions. Elle écoutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses
  mains habillées de dentelle, puis au petit garçon debout devant elle
  et qui la questionnait, elle tirait des fils restés à son costume, et
  elle répondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais
  où, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les
  enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses... Je crois
  qu'elle était blonde, les cheveux relevés derrière le cou, avec des
  inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme
  cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de
  paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!... Dans la
  salle à manger d'un été très lointain, où les stores seraient baissés,
  notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments,
  éclaterait dans un rais de soleil._

  _La vie passée, la vie désirée, toute cette vie de France nous est
  offerte dans ce corps féminin. Mais comme cela est impalpable et
  comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la
  délicatesse du corps de la femme est dans son vêtement,--dans cette
  voilette, chaude de sa peau, fraîche de son haleine, voilette, au
  retour de voyage, embrassée avant qu'elle ne soit relevée, voilette de
  la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serrée au
  visage._

  _Femme, si nous avons tant rôdé autour de ton corps, certains soirs
  que tu étais une petite fille en toilette, c'est à cause de cette
  fraîche odeur de linge qu'il avait pour nos têtes enfiévrées de jeunes
  gens, odeur féminine, maternelle et ménagère, fraîche comme une tombée
  de la nuit au printemps, dans la salle à manger où l'on raccommode le
  linge de famille._

                                   *

                                 *   *

C'est ainsi qu'il nous est précieux: tel que notre vie passée et nos
coutumes l'ont fait, tout confondu avec son passé, tout paré de cette
vie qu'il nous rapporte, de cette féminité qu'on lui a transmise--avec
ce goût d'éphémère que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de
M. Louys, cette «nudité sculpturale» dressée sous les lustres ne nous
est rien de plus qu'une abstraction. Malgré Taine, nous ne pouvons plus
penser, ni surtout sentir à la façon grecque: dès qu'il ne s'agit plus
de froide spéculation, mais de passion, ce sont les quinze siècles de
«barbarie» occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux
exhibitions dont M. Louys a plaidé jadis la nécessité, notre admiration
sera forcée, livresque, pédante; ou peut-être rirons-nous de ce que nous
prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de «femme»
est prononcé, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de
toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux
langage grave et silencieux:

  _«La nuit tombe, sur nos chemins creusés de flaques de pluies, à
  l'heure où ce music-hall s'allume comme une suspension d'auberge. Le
  corps de la jeune femme n'est pas quelque chose qu'on exhibe à
  l'auberge. Nous le savons humble et non pas triomphant, humble et
  gauche, et faible, et frileux. Nous n'avons pas connu ce qu'il était
  sous le ciel d'Alexandrie, mais à cette heure, il s'en va là-bas, sous
  un grand parapluie, vers la ferme éloignée du bourg. Si cette pluie de
  la Toussaint redouble, il va s'abriter, un instant, sous la haie
  battue de rafale, tout frissonnant et replié. Faible chose enveloppée
  de laine et de futaine, tel est le corps de la femme. Misérable chose,
  car sous l'auvent noirci de nos cheminées, nous nous transmettons
  tacitement cette vérité, que la chair est laide, honteuse et cachée:
  et nous sourions incrédules, quand on raconte qu'autrefois des peuples
  très sauvages l'ont mise à nu publiquement et admirée! Si, gravement
  et secrètement, les fermières fécondes qui ont enfanté notre race, se
  sont dévêtues c'est au fond de nos grandes salles obscures, auprès de
  nos grands lits surélevés comme des dômes.--Et la servante de «La
  Belle au Bois Dormant» n'est pas venue tirer le rideau, car l'alcôve
  paysanne est fermée depuis des siècles d'un rideau de cretonne
  bleue»._

                                   *

                                 *   *

Telle, avec les anciennes voix catholique et enfantine, la voix de notre
race paysanne s'élève. Au fond de notre vieux délice d'amour nous les
entendons; et, s'il est à ce point embelli et subtil qu'auprès de la
jeune fille la plus belle et la mieux aimée, nous ne puissions imaginer
la nudité de son corps--cependant, car il ne s'agit point ici de Morale,
non plus que de Raison, mais d'amour, nous aussi, sans y penser, nous
attendons le chaste dévêtement.

  _Mais cette attente est en nous comme ces rêves fiévreux des enfants
  amoureux, où l'on voit, dans leurs salons impossibles, à une heure
  tardive de la nuit des noces, des enfants mariés et d'autres, causant
  longuement et mystérieusement.--Et, même alors si nous l'imaginons
  précisément, le corps de la femme, dans sa nudité, ne sera point
  dévêtu du prestige dont nous l'avons paré: Les chastes et rigides
  vêtements qu'on lui voit aux vitraux du moyen-âge lui auront laissé
  leur forme; il en sort un peu raide, affiné légèrement, tendrement
  émacié. A la frileuse gaucherie de ses pas, à cette grâce--comme de
  draperie ou de manche pagode--qui accompagne le geste de ses bras, on
  sent enlevée à peine sa robe moderne et à la mode. Le chignon sur son
  front n'est pas défait, ni la natte en arrière de ses cheveux
  blonds... Nous ne pensons pas à la Vénus grecque, car ceci est encore
  féminin, maternel, innocent, avec cette humilité candide que lui
  enseigna «l'Imitation de Jésus-Christ», avec cet air mystérieux et
  furtif qu'on lui vit, dressé dans le rond de ses habits tombés, au
  fond du «Jardin des Vierges sages» et sur les «Plages», cette hâte
  joyeuse de revenir en grelottant au linge abandonné--tel enfin que l'a
  dessiné et colorié le peintre Maurice Denis, à qui, tout naturellement
  et affectueusement, cet Essai se dédie._



DANS LE TOUT PETIT JARDIN...


Dans le tout petit jardin en pente, qui va du mur de chez les soeurs au
vieux toit rouge dont le bas touche à terre, elle est enfin là, grand
délice mystérieux comme dans un rêve d'enfant. C'est le moment du soir
où l'on s'enfonce, bras écartés pour en cueillir, dans les touffes de
lilas; l'ombre des branches fait sur les murs de tièdes ronds de soleil;
invisibles et lointains, les oiseaux sous toutes les feuilles, évadés de
l'école, se racontent une histoire sans fin... Voici l'heure où sous les
lourdes branches du marronnier qui dépassent la haie du parc, nous
parlions tout bas de notre amour à grandes phrases défaillantes. Que de
fois, accoudé au petit mur, je l'ai attendue à passer dans le chemin,
tandis que l'angélus du soir pascal disait: voici l'heure la plus douce
du jour. A ce tournant plus blanc vers le soir, que de fois j'ai imaginé
l'apparition ineffable, en simple robe de tous les jours. Et la nuit me
ramenait, plus désolé dans la maison obscurcie.

Mais cette fois, elle est là. Je lutte contre cette pensée, comme le
vertige, comme un regard qui fascine, comme le vol tournoyant d'un ange
cruel: «Elle est là.» Du même pas, nous descendons l'allée très étroite.
J'approche, par instants, de sa ceinture, mon bras comme pour l'enlacer;
et, chaque fois, la grande chose très pure, il semble qu'elle va
défaillir et se casser en arrière. Un bras contre mon épaule, elle
s'appuie; et, de l'autre, balancé vaguement dans le paysage, fait le
geste toujours différent de celle qui arrange un bouquet. Sous ses
doigts, le fouillis de branchages obscurs et de parfums écrasés
s'organise et s'accorde mystérieusement. Selon la courbe qu'a faite la
main, sont venus se placer, comme un décor attiré, ces bois de lilas
blancs aux lisières lointaines. Le petit mur a disparu. Le maigre enclos
s'est élargi, comme un cirque immense et incliné, avec de longues ombres
vertes, pareilles à de grands personnages, à des serviteurs immobiles
autour de celle qui va donner des ordres. Et je regarde la femme au
geste inexplicable et souverain, dans son royaume inconnu; comme le
nouveau-né suit des yeux, pour la première fois, la mère, occupée à
l'étrange besogne quotidienne; comme le disciple épouvanté se retourna
vers le Maître, lorsqu'ils traversèrent le conciliabule des anges, et
que ceux-ci s'étendirent à leurs pieds comme de grands chiens soumis.

Mais elle est là, si simplement que je ne puis avoir peur. Dans ce
vertige, demeure comme un gage de sécurité très naïve, la robe un peu
fanée, faite à sa grâce, qu'elle a prise pour venir. Ses gestes
familiers y sont marqués comme un ineffable pli. Je regarde s'appuyer
derrière le doux col nu la retombée des cheveux blonds; et, comme un
homme qui découvre, vers la fin d'un beau jour, sa jeune femme cousant à
l'ombre, le petit enfant entre ses pieds, je m'arrête un instant avec un
doux gonflement de coeur... Elle est là. Sur la pelouse magnifique, dans
le pays nouveau, le soleil se couche lentement. Le soir tombe. On entend
notre pas sur l'herbe épaisse. Le dernier bruit d'une clochette vers une
ferme perdue subsiste comme un conseil, comme la parole de l'ami.
Certitude parfaite! Je sais que, dans le bois, cette allée qui s'ouvre
devant nous et que nous descendons, va s'élargir immensément, pour
laisser notre maison s'épanouir, au milieu des herbes en touffe, comme
une large fleur nocturne.

                   *       *       *       *       *

Ma femme, le bras replié par dessus la barrière, ouvre le loquet
intérieur. Vienne maintenant la nuit d'été insupportable! Sur le balcon
qui surplombe le jardin ténébreux s'ouvre la porte du salon plein de
lourds feuillages; mais on allume, ce soir, comme un fanal à l'avant
d'un vaisseau perdu, chargé de fièvres et de senteurs, la lampe
domestique.



MADELEINE

        «... les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront
        avant vous dans le royaume de Dieu.»


Lorsqu'ils m'ont demandé:

«Et celle-là? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du
royaume, où la voici dressée comme un pois de senteur qui a levé la
nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce
visage où l'on est tenté de passer son doigt pour enlever le blanc, et
ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des
gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de
moutons, qu'on découvre silencieux et effarés, sur une butte de terre,
le lendemain de l'inondation...»

J'ai répondu:

«Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres
se sont trouvés pris avec elle, dans la lumière, durant la dernière nuit
humaine.»


I

Cette nuit-là, derrière un village, au clair de lune d'été, Madeleine
attend Tristan pour la première fois. Il est parti d'une ferme éloignée
dans les champs, à la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tête
inclinée dans la buée qui monte du soir, un enfant chantait en clouant
un petit chariot. La lisière de la nuit frôlait silencieusement le
météore sous le feuillage traînant des marronniers.

Les pieds dans l'herbe, à la barrière d'un verger profond, la fille
perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit.
Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rosée désertes scintillent
obscurément. Elle se parle à elle-même:

«Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais
recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d'été, pour aller à
la ville, lorsque j'étais une petite fille très pieuse. La grande
voiture à bâche blanche des paysans se balançait entre les saules et les
puits des jardins. Nous sommes passés sur les ponts et j'entendais l'eau
invisible parler sous la traînée de brume. Tandis que j'imaginais
lointaine, étrange, hors de la terre, la ville où nous allions, je me
suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppée dans des couvertures,
j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages
nocturnes; et, près de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient
pas ont parlé tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la
fraîcheur du jour m'a glacé les paupières comme de l'eau: la voiture est
arrêtée aux portes de la ville mystérieuse où nous allons entrer; et,
sur la route, un homme nous parle... Ses premiers mots, je me rappelle,
avant de m'éveiller sont entrés dans mon songe. C'étaient d'abord des
fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui éclatent soudain l'une
après l'autre comme une phrase. Puis cette phrase était sur la bouche
séchée de quelqu'un d'immense qui s'était arrêté près de moi, épuisé de
fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume où des
sources d'eau vive étanchent tous les désirs et toutes les soifs...»

                                   *

                                 *   *

Le paysan qui la salue dans l'ombre est beau. Ce long visage de passion,
où tant d'âmes de femmes se sont regardées, possède le charme divers des
rêves où il passa. C'est un paysan, rasé haut, qui salue Madeleine avec
le geste solennel des contrées nocturnes qu'il quitta. Mais c'est aussi,
lorsqu'il se tourne vers le clair de lune, un enfant de septembre qui
fait chauffer à un feu dans les bois son amour égaré; et il regarde à
travers l'air tremblant comme un voile de soie bleue. S'il baisse la
tête, on croit voir, sur la terrasse, avec les larmes d'ombre qui
creusent ses joues, le prince malade qui cherche une âme.

Il s'est assis près de Madeleine, sur un talus, au bord du vaste clair
de lune, comme un paysage sous mer. Elle rit, sous son grand chapeau
obscur, les mains appuyées dans les menthes, et demande:

«Avez-vous connu d'autres femmes?»

Un instant, il baisse la tête sans répondre. Derrière eux, vers une
maison abandonnée, à demi-cachée dans les feuilles, comme un moulin, on
entend monter le calme bruit d'eaux que fait la nuit. Alors, plus
gravement, elle demande:

«Quelle était la plus belle?

--Certes, répond-il, j'ai connu d'autres femmes. Mais aucune n'a compris
ce que je demandais; et les plus belles ont cherché désespérément ce
qu'elles pourraient donner;--et j'en ai eu grand'pitié. Je me rappelle:

«Celle qui, près d'un château en fête, allumé dans les arbres, tandis
que s'éteignaient au piano les dernières bougies avec les derniers airs
de danse, dansait pour moi dans une allée demi-obscure du parc. Elle
dansait pour me faire joie, mais, s'apercevant que sa danse ne consolait
pas ma peine, le grand geste gracieux se brisait et elle fondait en
larmes.

«Celle qui est entrée chez moi, toute nue, vers les dernières heures de
la nuit; et elle m'offrait son pauvre corps avec la voix de quelqu'un
qui a perdu son chemin et qui offre tout ce qu'il a pour le retrouver.

«Il y en eut d'autres qui crurent comprendre l'espace d'un instant, et
qui ont pris peur:

«Celle qui eut l'idée de venir au premier rendez-vous avec un manteau de
pauvresse;--et qui ne revint pas.

«Celle que j'ai rencontrée avec sa soeur aînée dans les jardins d'une
ville, une nuit d'été. Comme je parlais plus doucement à l'aînée, parce
que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est
partie, et jamais on n'a su où elle s'était enfuie et jamais on ne l'a
revue.--Ah! de celle-là est-ce que je n'ai pas tout eu?

--Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tête, malheureuse, par un
soir comme celui-ci, l'âme qui ne s'est pas détachée, malheureuse celle
qui n'a pas risqué le départ admirable!

--Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approché, certains soirs
tragiques, de ce que j'ai tant cherché, je me suis approché de l'âme
jusqu'à l'entendre battre contre mon coeur: «Un dimanche matin,--me
racontait une jeune femme,--dans la maison de campagne où nous étions
seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans
une machine. Parce qu'il avait désobéi et craignant d'être grondé par sa
mère, il se cachait en disant: Je me suis marché sur la main. Mais au
soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fièvre, il était déjà
perdu...» Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort
enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse,
leur âme palpiter.»

Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lève la tête, la
clarté de songe modèle sous son grand chapeau, comme avec une main, le
fin visage de marbre. De ses doigts qui brûlent, embarrassés dans son
écharpe, elle touche la main du paysan appuyée dans l'herbe. Elle dit,
avec ce lent sourire qui désolait les hommes à force de douceur:

«Je connais des soirs de fête, mon ami, plus tragiques encore. La
servante allume çà et là des feux sur le mur; des ombres passent et le
désir de je ne sais quelle autre fête sans fin vous arrête sur le pas de
la porte comme un vertige soudain.

«Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de coeur
pareils à de chaudes vagues sanglantes qui vous détachent. Le bruit des
pas fatigués semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans
les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs
visages entre les branches, à la clarté de la lune. Conversations à voix
basse... L'enfant qui s'est aperçu, durant la journée de plaisir, qu'il
aimait la femme de son frère, marche silencieusement, plein de détresse,
et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter
davantage il s'appuie contre l'épaule de l'aîné qui le relève, et
sanglote longuement.

«Et encore: l'instant du départ, aux beaux jours d'été, lorsque, les
volets accrochés à la porte vitrée, les malles déjà parties, avant de
fermer à clef la dernière porte, on se penche dans le vestibule obscur
pour écouter la voix sourde et merveilleuse qui appelle.

«Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuyée. Ce sont tous gens d'ici qui
se sont ruinés à chercher des fêtes où je ne fusse jamais allée. Mais
avec vous, qui gardez à votre vêtement l'odeur humide des chemins
nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connaîtrai les salles
obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des
poutres: après la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se préparent la
nuit pour des noces et des fêtes. Et le jour venu, dans la fumée verte
qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite,
tournoient en des jeux pleins de cérémonies.»

Cependant, derrière eux, dans les vitres de la maison abandonnée,
flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune
femme qu'on attend sort d'entre les arbres où elle s'était cachée, la
douce maison lourde s'est éclairée dans ses massifs. Appuyée au bas de
la voie lactée, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense à une baie
mystérieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils à deux nouveaux
époux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans démence, Madeleine et
Tristan s'enfuient. Elle marche près de lui; l'haleine de ses paroles
pressées semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la
devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles.
Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, déferle et les
emporte.


II

        «... le jour du Seigneur viendra comme un voleur qui vient la
        nuit.»

Aux fenêtres des chambres qui donnent derrière la ferme, s'agitent dans
la lune d'avant minuit, les branchages d'un arbre déraciné par la
foudre. Cela joue sur les rideaux blancs des lits endormis tout au fond.
Cependant la nuit est calme. Les enfants dorment. De grands jardins
blancs et noirs glissent sous les fenêtres, avec, par instant, des
visages admirables qui regardent à la vitre.

Sur le devant, la cour balayée comme à la veille d'une fête, luit
faiblement dans la nuit. La treille et les branches d'un chêne et les
nids de colombes reposent, appuyés à la façade nette et sans ombre,
pareille à un décor, avant que le jour vienne et qu'il se passe quelque
chose.

C'est en ce lieu, entre le mur et le chêne, dont ils écartent les
branches comme des nénuphars, que Madeleine et Tristan émergent de la
nuit où ils ont plongé. Ils se concertent un instant tout bas et
poussent la porte. Dans la grande salle où donnent les écuries mal
fermées, pleines de paille qui fume, deux lustres obscurs descendent sur
une table immense autour de laquelle des gens rassemblés veillent. Des
alcôves profondes s'enfoncent dans les murs. De vieilles horloges
travaillées luisent comme des trésors dans les couloirs ouverts. Et,
debout sur le carreau ciré, toute trempée de rosée, comme une nouvelle
servante qui arrive le soir, Madeleine regarde.

Il y a là tous ceux que la fièvre de cette nuit réveilla. Ils
s'apprêtent pour un départ; ils veillent dans l'attente d'on ne sait
quel bonheur. Au bout le plus obscur de la table, un vacher roux, la
tête penchée sur sa blouse, mange, avant de partir, sa pitance amère. Il
n'ira plus sur la colline garder les bêtes dans les prés de scabieuses
lorsque la cloche de huit heures parle, avec regret, des belles matinées
enfantines. Il ne s'accoudera plus au petit mur, à l'heure où le soleil
penche les ombres, pour regarder au loin, plein de nostalgie. On ne rira
plus de son visage couturé.

Derrière lui, dans l'escalier ciré, immobiles, leurs souliers à la main,
les enfants qui se sont levés et habillés, regardent, muets de terreur
et d'émerveillement, la femme inconnue. Ils savent que cette fois on
leur pardonnera de ne pas dormir toute la nuit. On leur mettra, pour
partir avec tout le monde, leurs plus beaux habits. On les emmènera
jouer dans un pays de tuileries et de couvents abandonnés, où l'on
découvre, en se poursuivant à la tombée de la nuit dans les couloirs et
les souterrains, l'entrée d'une ville immense qui flamboie dans un autre
été.

Deux vieillards sont assis sur un banc, prêts à partir, tout raidis dans
leur linge empesé. Ce sont les deux vieux qu'on a pris en pension dans
la chambre du haut, et qui s'en vont secrètement toutes les nuits
essayer des machines. Si elles pouvaient marcher, pensent-ils, le monde,
le lendemain matin, serait comme une route éternelle où de grands
bergers aux carrefours silencieusement vous montreraient votre chemin.

Une femme fait dans l'ombre, au-dessus de l'évier, pour le laitage, de
calmes gestes démesurés comme on en fait dans l'eau. Lorsqu'elle vient,
en posant un bol sur la table, plonger son visage dans la clarté, on
découvre que ses traits amers, sous la grande aile grise de la
chevelure, durent être beaux. Pensée plus déchirante que le pire
remords: cette femme inconnue doit avoir été belle! Le lendemain de ses
noces, un matin de juin, se trouvant seule dans une allée du vieux
jardin, la mariée s'est arrêtée soudainement, baissant la tête et
pensant: «Jamais plus je ne serai jeune. Jamais plus je ne serai belle.»
Et depuis il lui faut lutter secrètement contre cette révolte plus
douloureuse à vaincre qu'une montée de larmes.

Mais cette nuit, l'affreux désir coupable l'a réveillée comme les
autres:

«Je veux partir aussi, dit-elle, je veux partir à l'aube, je ne sais où,
pour trouver enfin la joie, la joie qui ne finit pas.

--Oh! ma soeur qui êtes belle...» lui répond la fille perdue; et les
voici qui causent toutes les deux à voix basse. Alors tous les autres se
rapprochent, les entourent, et le grand colloque s'engage enfin. Serrés
près de la porte, visages pressés sous la lueur de l'imposte, voyageurs
égarés qui se montrent un feu dans la nuit, ils parlent du pays
merveilleux où ils veulent partir, pays de leur désir et de leur regret:

«Des routes indéfinies s'enlacent aux coteaux et passent sur les
vallées, pareilles à des traînées de brume blanche, qui tournoient
au-dessus des lacs de la nuit.

--Dans toutes les cours, c'est le matin des noces: une voiture où l'on
charge des bagages attend; et l'odeur des syringas fait défaillir, au
moment où ils grimpent sur le marchepied, les deux enfants trop heureux.

--Entre les feuilles des arbres, lorsque sonne midi, on aperçoit dans la
vallée le reflet d'un village merveilleux, si creux que le regard
d'abord ne l'avait pu découvrir, comme le visage entre les fougères dans
l'eau du puits profond.»

Mais la fille coupable, qui dans toutes les fêtes et toutes les joies de
ce monde a roulé, leur dit:

«Le pays que vous avez découvert dans le secret de votre coeur, je l'ai
cherché longtemps et vainement sur la terre.

--Et nous, répondent-ils, chaque soir nous restons longuement, les yeux
ouverts dans les ténèbres, imaginant: demain, peut-être, nous nous
éveillerons dans la contrée étrange; demain l'aurore merveilleuse...»

Et soudain tous se sont tus, s'apercevant qu'au dehors, à cette heure de
minuit, le jour avait éclaté partout; et que, silencieusement, avant
d'entrer--le bras étendu contre le mur comme une treille--l'ange Gabriel
les regardait par l'imposte avec «des yeux plus beaux que le vin».



LA PARTIE DE PLAISIR

_A Claude Debussy._


Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque doublée de soie. C'est
la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil à un palais
d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil à une femme
qui lève sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le
plus passionné qui se cache, à l'avant de la barque, dans des manches de
brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix
des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas
que ce lac, dans la vallée inculte, surplombé là-bas de collines grises
et rocheuses, abritait tant de désirs insoupçonnés. Nous ne pensions
pas, au déclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la
solitude, découvrir où s'évadent les âmes des enfants enfermées.
Avancez-vous entre les branches des saules et regardez:

La plus studieuse, celle qui lisait sa leçon, tous les volets fermés,
dans la chambre fraîche, les cheveux les plus rebelles de son front
lissé touchant presque à la page: voyez maintenant toute sa chevelure
relevée comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute
sa chevelure mutinée! Telle est la transfiguration du désir. J'en
entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des
phrases incompréhensibles, charmantes, et qui s'arrêtent, ne sachant pas
les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants,
toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et
mêlé, qui donne la fièvre et le désespoir, comme des cloches lointaines
qui sonnent les vêpres d'été, dans d'autres pays. Mais il y a toujours
une voix qui reprend et que j'écoute, la plus grave et pourtant la plus
haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'évanouir et que c'est
une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les
autres, est descendue la première, à l'heure où tout se mourait d'ennui,
de ce morne château, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse
menacer. Regardez comme elle est blonde et pâle, sous son grand parasol
noir.

Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans
bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les
âmes!



TROIS PROSES


I

GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR.

Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le
balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses
paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais
parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent
abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la
vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un
frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont
pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux
et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton
balcon.

Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un
marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les
demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait:
«Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus
lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges.
Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages
perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la
dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce
n'est que...» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le
barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes
murs, l'ombre morne d'un jour.

Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi.

Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres
maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants
pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre,
maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et
toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous
ne fûmes pas invités!

Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de
toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide,
et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage
découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de
neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en
toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit
mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël.


II

GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR.

Chacun de mes pas râcle la terre. Il est minuit, et je traîne une troupe
d'hommes derrière moi. La route s'enfonce entre des arbres, là où la
nuit même ne nous éclaire plus.

C'était hier le dernier jour d'été; et Bertie, le paysan qui marche à
mon côté, me dit: «Ça va être l'époque des fêtes, à présent, chez moi.
On revient la nuit!»--Bertie, puisque c'est déjà fini, l'été, puisqu'il
n'y faut plus penser, déjà, je voudrais connaître vos fêtes d'hiver, et
la fièvre des retours par vos grands chemins noirs. Du côté où souffle
le vent, les poteaux de télégraphe ont une raie de neige. Deux amants
perdus se parlent à voix basse, le long de la haie. Fête des coeurs!...
Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est éclose leur maison toute
pleine de grandes lueurs, qui font croire à des feux ou à l'aurore. Ce
n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps,
y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui
tombent en flaques. Mais les deux amants glacés pensent sans rien dire:
«Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte
lui sera familière comme au facteur que les époux guettent chaque matin
sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de décembre où nous sommes
fous, que nous avons établi notre maison, notre royaume précaire et
merveilleux. Les branches que nous avons rapportées de la fête et
suspendues auprès de la croisée, frémissent au matin. Bientôt nous
allumerons le feu de la journée. La fête pour nous ne finira pas!»

                   *       *       *       *       *

Mais moi je continue à cheminer au fond du trou, menant mon troupeau
d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les
étoiles qui sont de l'autre côté nous fait, depuis deux heures, croire à
la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter
pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurité. Si je
veux savoir ce que j'ai devant moi, j'étends la main. Je ne vois pas mes
pieds, j'entends leur bruit pénible et lent, que double le battement de
mon coeur. Tout est malaisé! La pensée même est empêtrée dans ce paysage
invisible. Seule, une vanité me reste, comme une petite flamme
misérable: «De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le
seul à connaître notre mal, qui est l'attente du jour.» Alors s'élève,
comme un reproche, la voix de mon frère qui marchait près de moi dans la
nuit. J'entends, comme un bâillement, comme s'il demandait grâce, Bertie
le paysan m'appeler et dire: «Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!»


III

L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS

L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux
abandonnés.

Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le
dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait
la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne
terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec
compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en
arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore
plus loin! Plus perdus encore!»

Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer
tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui
fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière
les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans
les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans
le chenal--auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit
de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous
sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches,
jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent.
La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes
tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au
printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste
sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches
de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les
chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les
attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la
pluie, le vent et les espaces perdus.

Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.

Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous
serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix
mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de
l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la
paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet
moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands
jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés;
dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en
vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée
délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la
chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus
dans ses mains.

«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer.
Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni,
dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au
carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain
de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres...

Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous
dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle
m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas,
je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous
entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez,
disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux
sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes
forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus
je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça
dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et
froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour
nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit,
ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre
royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez,
amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus
sourde que le désespoir: «Jamais!... il n'y aura jamais de fin!
Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche,
ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un
grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la forêt qui
déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles...»



LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE


Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée,
à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février.
Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le
jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse,
qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles
battent la vitre, par instants.

Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du
courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les
plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa
joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui
mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner
son profil.

«Quand ma soeur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller
dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand
la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut
indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place
du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison
de vitres...

--Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?

--Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps,
nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!»

Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque!
Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant!
Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une
aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très
pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans
souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant,
à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa soeur Marie, comme
d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.

Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent
les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se
poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi.
Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et
de pureté... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes
les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on
entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé.

Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs
fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis
l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui
parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait
comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est
oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue
semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari
ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement,
s'endorment...

La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle
se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée
s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle
la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa soeur
Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui
attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la
vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières
promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans
leurs tournées de marchands à travers les villages,--ou bien, le soir, à
pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau... Les
pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste
plus que, par moments, ce poids sur le coeur.

                                   *

                                 *   *

Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont
ameutés. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrivée là, sans
sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et
flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous
lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à
celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il
lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas
le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles
pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée.
Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée
à clef. Les filles ont ameuté les passants.

On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus
noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui
ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on
n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un
petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres.

Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur
Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante:

«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir
la tête que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher.

--On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière.
Elle n'y est pas. C'est fermé.

--Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.»

Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en
visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe
salie, droite comme une blouse de nuit.

                                   *

                                 *   *

Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur
lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent
l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue
après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent
distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule.

«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement
est arrêté?

--Comme il doit être tard! nous allons partir.

--Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.»

Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui,
rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent
toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange
que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure
tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une
nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se
demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur
était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se
trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne
pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur était
enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames
en visite s'étaient inventé.

Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait
cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé
dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à
voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête
des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu
becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la
lumière des yeux.

«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles.

Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau,
où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés
glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit,
comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes
n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée
s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais
l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les
chambres des jeunes filles--l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs,
avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur
un fond de forêts roses.

«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos
maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des
fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il
arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur
l'accotement. Il fit: «Oh!... là» et la voiture s'arrêta au bord de la
côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la
voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du
cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant
parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours
d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui
dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils
s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent.
Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son
enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du
jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres
qui n'étaient plus celles des joueurs de billard.

Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies
déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la
lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles
arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors
les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les
voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces
jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à
franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son
corps mince et tendu, comme une ligne de pureté...

Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se
rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école:

    _Les chemins que le soir emplit de voix lointaines..._

et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à
entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres
là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la
terre, dans l'air blanc où montait une étoile.

Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des
maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient,
au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur
enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village,
qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre,
regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur
la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le
soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille
et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait
dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau
vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village,
fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient:

«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois... Ah! et voici à la
fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!»

Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle
était nue parce que son amant avait déchiré ses habits.



LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE


Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la
Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle
disait, en riant au bout de chaque parole:

--La Colombière!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un
colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se
seraient envolés à notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville
rouge et blanche alignée proprement sur la route...

--Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe
quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!

Et moi je répondais:

--Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des
Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des
barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en
pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa
femme, les fermiers des Chevris.

--Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la
fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement...
Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.

Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du
maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:

                                   *

                                 *   *

  _«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande._

  _«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu
  d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus
  jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y
  tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on
  parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans
  la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et
  ton grand col blanc._

  _La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de
  cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il
  s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après
  m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:--Madame
  Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous êtes bien comme une espèce de
  reine!...» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un
  grand rire tranquille._

  _«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je
  ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé
  la tête et qu'elle est un peu folle._

  _«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de
  déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles
  imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de
  les connaître.»_

                                   *

                                 *   *

Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous
nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues
grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui
semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies
interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un
grand paysage liquide.

--De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus
de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces
villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon.

--Paris est là-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son
fouet, il montrait la vallée qui tournait et se perdait au loin, comme
une lente rivière toute voilée de vapeurs, semée de fermes dans des
bouquets d'arbres, pareilles à des îles bleues.

Il ajouta:

--Le petit va bientôt y partir: les vacances s'achèvent...

Dans ce calme paysage où l'été finissait, un train passa, comme un
regret. Sa fumée blanche monta, tout près de nous, derrière une haie.
Nous l'entendîmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous
imaginâmes, là-bas, le ruisseau où cet hiver, entre les roseaux cassants
et gelés, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en
fraude, tendre ses cordes à poissons.

--Voilà, me dit Françoise, le train qui l'emmènera. Mais pourquoi
veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?... Et s'il
regrette sa campagne, comme vous?...

Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journées d'hiver aux
Chevris, lorsque, enfermé dans une étude moisie d'un lycée de Paris, il
regarderait la grande pluie de décembre plaquée par le vent sur les
vitres, ou lorsque, prêtant l'oreille à quelque voix perdue de ses
souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif
des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux.

Il n'irait plus, les matins de gelée blanche, à sept heures, avec les
autres, attendre devant l'église que le curé sortît de son presbytère en
se frottant les mains, et vînt sonner à la petite cloche les trois coups
du catéchisme.

Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matinées!... En
sortant de l'école, à midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait
sans rien dire pour attendre le goûter. C'était le dégel, et des flaques
d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite
et repartait en courant, avec ses poches remplies de châtaignes
bouillies.

Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau
s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du
lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte,
qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des
gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se
cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles.

Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour
de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la
neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques
métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les
calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre
un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne
abandonnée... Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant
lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses
sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le
plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant,
pour y faire son portrait.

Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le
cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure
fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait
fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais
plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa
course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui
s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!

Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les
lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés
qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!... Il s'en
revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit
tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où
les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les
domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux,
lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de
fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle
s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son
dernier-né...

                                   *

                                 *   *

Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture
filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des
Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la
grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin
bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps.

Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse,
continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail
rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux
d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les
autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que
nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et
d'hostilité.

Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude.
Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de
la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les
autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et
je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse,
qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.

La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais
personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et
nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir
autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait.

Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière
entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je
fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle
distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et
s'en retourna dans une chambre voisine.

--Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais
vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre.

Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi
obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle
cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la
«prendrais» pas.

Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette
femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait
jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche
de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte
voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens
ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot,
elle me jetait amèrement des reproches:

--Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc
raccommodera son linge?... C'est-il vous qui le soignerez s'il est
malade!... Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne
s'habituera! On n'ira jamais le voir... Ecrire des lettres? Je ne sais
pas lire et je ne sais pas écrire!

Sans se lasser, elle continuait:

--Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en
avait loué un...

Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père:

--Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant,
fallait-il l'écouter?

Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à
contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un
enfant campagnard semblable au petit Claude,--patronne de quatre
servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au
milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de
grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne
de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit
chemin, deux, trois, quatre... sept poulets en retard!

Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la
ferme pour trouver l'enfant:

--Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas!

Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que
les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il
fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les
enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au
bord de la rivière.

Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là
deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître
d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un
coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et
moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné
dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets,
travailler sans rien dire.

                                   *

                                 *   *

Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière.
De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le
brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller
prendre le train.

De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la
route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence.
Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire
s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la
conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la
solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et
traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré d'être
seul.

C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander
lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit
un bruit de chaînes. Il vint à nous:

--Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini
par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce
matin.

Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me
tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les
autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il,
mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de
moi.»

--J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la
tête. J'ai eu tort, il faut croire... J'ai bien caché la lettre à la
maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose.

Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la
petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route,
après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce
qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est
Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit.

                                   *

                                 *   *

Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable,
entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout
le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent
l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui
est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint
de passer auprès du fermier.

On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de
Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre
le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des
servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle.

Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au coeur de la ferme, un grand
désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante,
avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui
étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans
la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée,
toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et
Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là...

Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt
chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau
de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là,
comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors
qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à
tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit...

Elle s'était levée trois heures trop tôt.

Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au
lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une
ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne
s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant
dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds,
dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit
tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni,
dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.

Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se
mit à marmotter quelque chose tout bas.

Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin,
et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du
falot, les traces des roues que la pluie avait effacées.

Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines.
Beaulande, accablé, ne disait rien. De temps à autre, seulement, il
répétait les mêmes phrases:

--Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne
connaît pas les routes. Elle est perdue dans les marnières...

                                   *

                                 *   *

Le troisième jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir,
avec le fermier, pour continuer à battre la contrée, s'éveilla dans sa
chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la
fenêtre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les
jaunes et les bleus profonds du soleil levant.

Une petite pluie vint mouiller la vitre.

Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour,
déjà. Mais c'était le jour bas du grand matin, ce jour pâle et précis
comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses
soient posées comme des décors avant que la vie réelle ne commence.

Il sortit. La petite grille de l'école grinça et se referma lourdement.
On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint
silencieux et immobile.

Meaulnes s'engagea dans la courte allée qui menait chez les Beaulande.
Il écoutait son pas égal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement,
profondément, le battement de son coeur, lorsque, levant la tête, à dix
pas devant lui, il aperçut, devant les barrières blanches, une voiture
arrêtée.

Il se dit, presque à mi-voix:

--On dirait Claude Beaulande et sa mère...

Sur le siège, en effet, une femme en bonnet blanc, penchée, semblait
guetter dans la cour quelqu'un qui vînt lui ouvrir. Le petit Claude, à
côté d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaissé sur les yeux,
grelottait.

La jument, la tête tombée entre les pattes de devant, paraissait
fatiguée comme si elle eût voyagé toute la nuit. La lanterne, encore
allumée, jetait sur la croupe de la bête une lueur étrange. Et une fine
petite pluie continuait à tomber, qui faisait briller vaguement la
paille étalée sous les pieds des voyageurs.

Au moment où Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de
l'intérieur, ouvrit les grandes barrières, et la voiture, en cahotant,
pénétra dans la cour.

Tandis que le valet de ferme commençait à dételer la jument, la femme et
l'enfant descendirent lentement et à reculons, à la façon des paysans,
et la mère Beaulande alla cogner au volet de la porte.

On entendit, à l'intérieur, la servante s'approcher en traînant ses
sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte:

--Salut, maîtresse, dit-elle d'une voix basse et étranglée. Vous l'avez
donc ramené?

--Il a bien fallu, répondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au
fond de la chambre, dans l'obscurité, changer de robe pour le travail du
jour.

La pluie avait cessé. Le village s'éveillait. Sur la côte sonnait, à
toute volée, comme au matin d'une fête, la messe de sept heures.



PORTRAIT

        Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...;
        de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se
        reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus
        profonds et les plus ineffaçables.

        CHARLES PÉGUY.


Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où
j'ai préparé--dix mois--le concours de l'Ecole Navale. Il devait être
fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine
trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux
énormes mains gourdes et gonflées.

Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps
d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa
laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la
bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait
avec sa main lorsqu'il était perplexe...

J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce
lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie
d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne»,
grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils
ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique,
_Coachman_, Peau-de-Chat... Et lorsque, pour la première fois, je
m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît...» il me
regarda d'un oeil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage
qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement:

--On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.

Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un
groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques,
avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il
semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus
malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués
qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application
fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition,
française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha.
Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous
causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il
avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de
marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de
jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même
avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait
une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai
connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de
gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites
phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de
Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous
ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à
l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces
mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon
inquiétude et pour mon regret...

Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on
nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était
une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil
n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais
sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la
tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant
et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée
dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de
long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un
portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente
qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les
jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer
qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois,
contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de
quelqu'un qui s'éloignait...

Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il
y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de
grandes tapes. «La Bique» interpellait «Peau-de-Chat». Des rires. On
faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous
couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres ils
venaient se rasseoir.

C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je
découvris, dans une anthologie, une page de _Dominique_:

  La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée
  depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an
  pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour
  du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls
  dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je
  vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son
  monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des
  ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine
  poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme
  un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux
  déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient
  autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline
  dont Madeleine était enveloppée... etc.

Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par coeur:

  ... Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne
  en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je
  ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle
  était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait
  légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

  «Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou «c'est très bien».

  Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme
  d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune
  femme timide... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai
  jamais su.

Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le coeur de
l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi
seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la
page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les
mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait
grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis: «Tiens, lis donc ça!» Il
lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé: son visage
n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne
indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main
sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant:

--Voilà, voilà ce qui arrive!...

Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais
maintenant: il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses
habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe
des externes «pour voir ce que nous disions». Je le vis s'appliquer à
des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de
rôle, à la fin des classes de français; et les anciens mousses, qui
n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions,
méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire.
Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut
complet. Il s'efforçait de lire avec naturel; c'est-à-dire qu'il donnait
aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation; il faisait
disparaître tous les _e_ muets avec tant de hâte et tant de gêne que le
souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir,
au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain
sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant
au hasard des bourrades et des coups de pied.

A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B.
J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville,
lorsque je rencontrai Davy, désoeuvré comme moi, qui me proposa de
descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le
cirque américain.

Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère
semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages
exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin
de l'oeil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que
nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses,
montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.

Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable
vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un
petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute
de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches
alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans
des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et
toujours le même.

Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers
la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un
long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de
cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le
désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler
l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi,
lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous
découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec
curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure,
qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos,
une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou
délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa
chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un
jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir
découverte avec une lunette d'approche.

Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda
fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de
bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous
partîmes tous les deux à pas de loup.

C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes
souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de
cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens
des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains
ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la
rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce
devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que
nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça
fièrement:

--Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!...

Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit:

--Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que
je courrai!

Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous
savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons...»

Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne
le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux
anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et
cette coupure d'un journal récent:

  Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans,
  embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de
  revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par
  le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une
  lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à
  B., tenta de mettre fin à ses jours.

  Il eut la boîte crânienne traversée.

  Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.

Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si
bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis
reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses
parents ne faisaient rien sans le consulter...

Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins
l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la
sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et
la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. _Il l'avait
aperçue_, disent-ils, _pendant un congé, dans le pays de ses parents_.
J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée
bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la
balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du
jardin... Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand
désespoir qui t'a gonflé le coeur!

Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se
trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela
_Dominique_; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la
jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était
tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque
où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager,
pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa
m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans
réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...



LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE


L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle
voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser
dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa
robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle
tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux
mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté
finie, et elle descendit la pente en disant:

«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant...»

On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute
basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait
un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait
distraire... Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées
de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.

A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des
branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes
regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui
parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à
travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous
les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de
pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe
humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie
ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse
éclairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous
donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd
que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce
serait tout mon amour. Je cherche...» Et à la fin, en le regardant
fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa
jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.

Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes
et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes
lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le
passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer.
Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour
misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à
la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand
il s'était tué, au retour de Saïgon.

Meaulnes feuilletait... Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré
tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un
détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui
salissait son amour... Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage
immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les
yeux,--cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait
vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait
attendu pour l'insulter.

Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer
sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant
à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle
voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa
brutalement.

«Allez-vous en. Laissez-moi».

Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui
rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme
qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait
pas.

En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au
moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute
elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me
chercher». Elle dut attendre là, le coeur battant, une longue minute;
puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu,
puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.

Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié
affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à
ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié
qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa
propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait.
Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de
reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à
éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il
était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable...

Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui.
D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant,
de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la
choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une
chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer
au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût,
pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait... Annette, cependant, ne
s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse,
elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle
tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui
lançait des pierres.

Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre,
tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient
des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui
dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur...»

Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement
dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir
demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque
silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était
évanouie.

Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche.

Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se
prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit
chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à
comprendre pourquoi elle disait cela.

Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle
ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant
d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre,
en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce
qu'il était, ce soir-là, son seul ami.

A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement
qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle,
il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.

Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule.
Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les
deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs,
leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité,
serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus
pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas.
Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix
basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel
bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la
calmer, lui serrait le bras, sans répondre.

Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écoeurante, montait du corps
immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,--odeur de sang
corrompu, de femme malade... Meaulnes, éveillé, ne savait plus
maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique
qui soulevait le coeur, ou pour les amours coupables de sa compagne.

«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude».

Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:

«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme
auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme...»

Il hésita un instant, puis il la retint:

«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je
t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!...»

Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée.



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE


POÈMES

Ils sont tous inédits.

L'ONDÉE et CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE sont datés d'Avril 1905.

À TRAVERS LES ÉTÉS accompagnait une lettre du 23 Juillet 1905.

CHANT DE ROUTE est daté d'Août 1905.

SOUS CE TIÈDE RESTANT est du 2 Septembre 1905.

PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE est aussi de 1905.

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... de Janvier 1906.

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE À LA FERME d'Août 1906.


PROSES

LE CORPS DE LA FEMME est le premier essai d'Alain-Fournier qui ait
trouvé un éditeur. Il a paru dans la _Grande Revue_, dirigée alors par
M. Jacques Rouché, dans le numéro du 25 Décembre 1907.

DANS LE TOUT PETIT JARDIN EN PENTE (inédit) est un fragment du _Pays
sans nom_, daté de Mai 1909.

MADELEINE fut écrit à Mirande en Juillet-Août 1909 et a été publié après
la mort d'Alain-Fournier dans la _Grande Revue_ de Juin 1915.

LA PARTIE DE PLAISIR a été publiée dans _Schéhérazade_ à une date que
nous n'avons pu retrouver, mais qui doit être 1909.

LES TROIS PROSES sont de Septembre 1909. La dernière seule: L'AMOUR
CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS a paru dans _l'Occident_ de Janvier 1910.

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE a paru dans la _Grande Revue_ du
10 Août 1910.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE dans la _Grande Revue_ du 25 Mars 1911.

PORTRAIT dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er Septembre 1911.

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE est un chapitre inédit du _Grand
Meaulnes_. Le manuscrit porte de la main d'Alain-Fournier la mention:
_Mis au net_.



TABLE DES MATIERES


  INTRODUCTION                                                    11

    PREMIÈRE PARTIE

  POÈMES                                                          91
  L'ONDÉE                                                         93
  CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE                                  95
  A TRAVERS LES ÉTÉS                                              99
  CHANT DE LA ROUTE                                              103
  SOUS CE TIÈDE RESTANT                                          107
  PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE                                  111
  ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE                               113
  DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE                                   117

    DEUXIÈME PARTIE

  PROSES                                                         123
  LE CORPS DE LA FEMME                                           125
  DANS LE TOUT PETIT JARDIN                                      137
  MADELEINE                                                      141
  LA PARTIE DE PLAISIR                                           155
  TROIS PROSES:
    I.  --GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR     159
    II. --GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR              163
    III.--L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS                   167
  LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE                          171
  LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE                                      181
  PORTRAIT                                                       199
  LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE                          211



_ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 13 MARS 1924 PAR L. PETITBARAT SAINT-OUEN-L'AUMONE
(S.-&-O.)_


Imprimé et publié en conformité d'une licence décernée par le
Commissaire des Brevets, sous le régime de l'Arrêté exceptionnel sur les
brevets, les dessins de fabrique, le droit d'auteur et les marques de
commerce (1939).



ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE


_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_

Revue mensuelle de Littérature et de Critique

Directeur: Jacques RIVIÈRE--Secrétaire: Jean PAULHAN

_Paraît le 1er de chaque mois_

Par la qualité des oeuvres et des auteurs qu'elle révèle au public
lettré, par le souci constant d'éclairer les aspects nouveaux de la
pensée et de l'art, par l'exacte information critique de ses chroniques,

_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_

apporte également toute son attention à suivre de très près les
questions de politique, surtout extérieure, et les articles publiés par
elle ces dernières années, et dont nous donnons la liste ci-dessous,
n'ont rien perdu de leur actualité:

JACQUES RIVIÈRE.--Notes sur un événement politique. (Mai 1921)

JACQUES RIVIÈRE.--Les dangers d'une politique conséquente. (Juillet
1922)

JEAN SCHLUMBERGER.--Le sommeil de l'esprit critique. (Mars 1923)

JACQUES RIVIÈRE.--Pour une entente économique avec l'Allemagne. (Mai
1923)

PIERRE DE LANUX.--Intelligence et démocratie. (Mars 1924)

ALFRED FABRE-LUCE.--Sur l'idée de Victoire. (Mai 1924)

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