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Title: Aline et Valcour, Tome 4 - Le Roman Philosophique
Author: Sade, Donatien-Alphonse-Francois de
Language: French
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Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.



ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

________________________________________

TOME IV.
________________________________________

SEPTIÈME PARTIE.



    Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
    Cum dare conantur priùs oras pocula circum
    Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
    Ut puerum aetas improvida ludificetur
    Labrorum tenus; interea perpotet amarum
    Absinthi laticem deceptaque non capiatur,
    Sed potius tali tacta recreata valescat.

               Luc. Lib. 4.



[Illustration: _Homme vil oublie-tu ches qui tu es?_]



ALINE ET VALCOUR,

OU

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution
de France._

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

________________________________________

À PARIS,
Chez la Veuve GIROUARD, Libraire
maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

________________________________________

1795.

________________________________________

ALINE ET VALCOUR,

________________________________________

LETTRE TRENTE-NEUVIEME,

_Déterville à Valcour._

Vertfeuille, ce 24 octobre.


Nous voilà seuls, mon cher Valcour; plus d'illusions, nos deux
illustres voyageurs sont partis, nous pouvons maintenant les juger
bien à l'aise. Mais comme ces réflexions troubleraient peut-être un
peu le plaisir que tu te fais de savoir ce qu'il y a eu de déterminé
pour eux, je vais commencer par te l'apprendre: ils partirent hier
avec le comte de Beaulé, chez lequel ils logeront à Paris, jusqu'au
moment de leur départ pour la Bretagne; la première chose à laquelle
on va travailler, est de lever la lettre obtenue par le père de
monsieur de Karmeil; c'est de quoi le comte se charge. Les jeunes
gens seront ensuite présentés à la cour, que l'on intéressera en leur
faveur et par leur personnel et par la singularité de leurs
aventures. Le comte imagine qu'ils doivent avoir une sorte de succès,
et qu'ils exciteront de l'intérêt et de la curiosité. Tous les
arrangemens d'ailleurs, dont je t'ai donné le détail dans ma lettre
du dix-sept, seront tenus irrévocablement; on n'instruira de rien le
président sur la naissance de Léonore; on continuera d'ignorer ce
qu'il avait exigé sur l'enlèvement de l'une de ces sœurs au lieu de
l'autre; atrocité qu'il vaut mieux taire que de révéler. Ensuite les
jeunes gens escortés d'un excellent conseil, partiront pour Rennes,
où tout le plan dont je t'ai fait part, sera exécuté à la lettre. On
ne s'en tiendra point là; M. de Beaulé qui s'intéresse infiniment à
eux, va déterminer le ministre à écrire en Espagne, pour obtenir au
moins tout ce qu'on pourra des lingots confisqués à l'inquisition; et
si l'on y réussit de même qu'à la restitution des biens de
mademoiselle de Kerneuil, tu vois de quelle fortune immense ils
peuvent se flatter de jouir avant un an. En sont-ils dignes? . . .
Lui, je le crois, elle, je ne te cache point qu'elle ne m'a pas
autant séduit que son époux. Madame de Blamont à qui d'abord elle a
beaucoup plue, parce que l'ame de cette femme charmante est faite
pour aimer sans réflexion, tout ce qui lui appartient, et tout ce qui
a été malheureux; madame de Blamont, dis-je, s'était fait un peu
d'illusion sur cette nouvelle fille; mais sans rien perdre de l'envie
qu'elle a de lui être utile, elle commence à la voir infiniment mieux
maintenant.

Il s'en faut bien, selon moi, que les revers de Léonore ayent servi à
lui former l'esprit et le cœur. Il est certain d'abord qu'elle a
perdu tous les sentimens religieux qui devaient lui avoir été
suggérés dès l'enfance; elle dit les avoir anéantis avant ses
aventures; mais je crois que les gens qu'elle a fréquentés dans ses
voyages, lui ont bien plus nui que toutes les lectures qu'elle aurait
pu faire avant. Elle est sur cela d'une fermeté très-surprenante à
son âge, et comme son mari lui laisse la plus grande liberté de
conscience, qu'elle allègue d'ailleurs au soutien de ses principes,
des raisons malheureusement très-fortes, qu'elle se rejette sur
l'impossibilité où elle est de revenir de ce qu'elle a fait, il a été
difficile de l'entamer sur cette matière, malgré les égards qu'elle
doit à tout ce qui l'entoure ici; malgré le puissant intérêt qu'elle
aurait au moins, ce me semble, à feindre; elle s'est opiniâtrement
refusée à des exemples généraux de piété; avant-hier, par exemple,
c'était un jour de fête; on vint l'avertir pour la messe; elle dit au
laquais avec un petit air sec, qu'elle n'y allait jamais, et que
madame la présidente en savait au mieux les raisons. Quand on fut
revenu, elle s'excusa avec gentillesse, mais cependant toujours de
manière à faire croire que ses principes étoient invariables; et
malheureusement, je crois qu'ils vont plus loin que l'inobservance du
culte de sa nation: elle en absorbe jusqu'à l'objet. Je la suppose
athée dans le fond de l'ame, plusieurs de ces raisonnemens me le
persuadent; ses réfutations des sentimens de Clémentine; ses aveux à
l'inquisition, tout cela ne sont que des choses de circonstances, et
qui ne m'en imposent nullement [1], elle ne croit à rien, mon ami,
j'en suis sûr. Cependant elle ne s'explique qu'en riant sur ce
dernier article; elle dit que les _serviteurs de Dieu_ lui ont donné
de si mauvais exemples, qu'ils lui ont fait naître de grands doutes
sur la réalité de l'existence de _leur maître_, si l'on cherche à lui
prouver que ce raisonnement est faible, et que les défauts de
l'ouvrage ne prouvent rien contre l'existence de l'ouvrier, elle
plaisante, elle dit qu'elle croit tant qu'on veut à cette existence,
et qu'elle se la persuadera encore bien mieux quand elle sera riche
et qu'elle n'aura plus de malheurs à craindre; mais tout cela
n'empêche pas qu'on ne la devine et qu'on ne la juge.

Examinons-nous ses vertus, je ne vois pas qu'elle ait même adoptée
toutes celles dont les brigands qu'elle a fréquentés, lui ont donné
des exemples; et son ame, ou naturellement peu sensible, ou trop
ébranlée par l'infortune, (tant il est vrai, quoiqu'on en dise, que
l'école du malheur est la plus dangéreuse de toutes,) son ame, dis-
je, se refuse à ce qui l'émeut, et n'admet en aucune manière les
délices de la bienfaisance. Sans pitié, sa reconnaissance, sa
générosité, ses facultés aimantes, excepté celles qui ont son mari
pour objet, tous les sentimens qui naissent de l'ame, en un mot, sont
chez elle plus maniérés que sentis, et, peut-être en l'analysant
davantage, en dégageant son être de ce vernis du monde, qui voile si
bien tous les défauts dans une femme d'esprit, peut-être y
démêlerait-on beaucoup de cruauté. L'insensibilité n'est pas
naturelle dans une telle ame [2]; Léonore ne peut pas être
indifférente, il faut qu'elle ait absolument de grandes vertus ou de
grands vices, et comme ses vertus sont en elle l'ouvrage de la nature
et ses vices, ceux de ses principes, qu'elle n'en adopte jamais aucun
sans raisonnemens, si elle a, avant dix-huit ans un stoïcisme assez
réfléchi pour éteindre en elle la pitié; peut-être ira-t-elle plus
loin à quarante. La sagesse qui n'est soutenue que par l'orgueil,
cède à des passions plus fortes que ce sentiment; et quand les
principes n'offrent aucun frein, quand ils tendent à les briser tous,
quand les travers de l'esprit n'ont aucune digue dans les qualités du
cœur, et qu'au contraire la ferme apathie de celui-ci, laisse
échapper hardiment l'autre sur tout ce qui l'irrite ou le délecte,
une femme peut arriver à des genres de désordres plus dangéreux que
ceux des Théodore et des Messalline; car ceux-ci n'allarment que les
mœurs, au lieu que les autres conduisent insensiblement aux forfaits
[3].

Elle vit l'autre jour madame de Blamont aider selon son usage, des
pauvres qui venaient implorer ses secours; elle badina de ce procédé
avec un air de dureté qui ne plut à personne. Elle fut même jusqu'à
se refuser d'imiter sa mère. Madame de Blamont lui en demanda le
motif avec un peu d'humeur: vous avez été malheureuse vous-même, lui
dit cette femme tendre et compatissante; comment à de telles épreuves
n'avez-vous pas appris à soulager l'infortune? --Elle répondit
qu'elle agissait sur cela par principe, comme dans toutes les actions
de sa vie; qu'il n'y avait rien de plus dangéreux que les aumônes;
qu'elles ne servaient qu'à entretenir la misère et la fainéantise;
qu'à multiplier dans l'état, cette vermine épouvantable connue sous
le nom de _mendians_, qui le souillent et le déshonorent. Que si tous
les cœurs étaient fermés comme le sien à cette inutile pitié, ces
malheureux sûrs de vivre aux dépens des dupes, n'abandonneraient pas
leur métier, leur patrie et leurs parens, dont ils font le malheur,
en les privant de leurs secours . . . Que tel homme doué de tout ce
qu'il faut pour faire un excellent ouvrier, devenait un fainéant par
l'habitude d'être secouru sans rien faire, qu'il lui devenait bien
plus facile de jouer des maux, que de se mettre en un état de n'en
pas souffrir, d'où il résultait, que ce qu'on croyait une bonne
œuvre, en devenait dès-lors une très-mauvaise. C'est parce que j'ai
été malheureuse moi-même, continua-t-elle, que j'ai vu qu'on pouvait
améliorer son sort sans avoir besoin des autres, et les secours que
j'ai trouvés quelquefois, tels que ceux de _Gaspard_ et de _Bersac_,
m'eussent-ils été refusés, je n'en aurais eu que plus d'adresse et
plus d'activité à contrarier les coups de la fortune, et à les
déterminer en ma faveur. Savez-vous, poursuivit-elle, en s'adressant
à sa mère, ce que deviendra l'homme à qui vous faites ainsi l'aumône?
si jamais vos charités lui manquent il se fera voleur. Accoutumé à
l'oisiveté; fait à voir arriver à lui l'argent sans autres peines que
celle de le demander honnêtement, il l'exigera le pistolet à la main,
quand vous ne céderez plus à ses instances. --Tout cela sont des
sophismes de l'esprit, répondit madame de Blamont, ils peuvent être
vrais, mais je ne les aime pas dans votre cœur. Que l'homme qui me
demande soit pauvre ou non, que l'aumône que je lui donne soit bien
ou mal placée, il m'a vivement ému par sa demande, il m'a fait
éprouver une jouissance sensible à le secourir, en voilà assez pour
que j'y cède. Si ce malheureux est fainéant, apparemment que le
travail lui coûte, ainsi je lui fais bien plus de plaisir encore; or
le plaisir que je sens à donner, se règle sur celui que je fais en
donnant, donc je n'en suis pas moins heureuse. --Que dis-je? donc je
le suis davantage, puisque j'ai fait au fainéant, que j'ai secouru,
un plaisir plus grand que je ne l'aurais fait au laborieux. Mais
supposons un instant avec vous que ce soit un mal d'entretenir la
fainéantise, n'en est ce pas un bien plus grand, de ne pas soulager
l'infortune? or, j'aime mieux commettre un petit mal, pour en
prévenir un énorme, que de commettre un tort énorme pour en avoir
craint un petit. --Il n'y a point de _tort énorme_ à ne point
soulager l'infortune, madame, reprit Léonore, il n'y a que
l'inconvénient de lui laisser toute son énergie à côté des dangers
très-réels que je viens de vous observer. Le tort énorme dont vous
parlez, n'est qu'à entretenir la fainéantise, puisque l'effet qui en
résulte, conduit chaque jour des malheureux à l'échafaud. Il est donc
énorme ce tort, il ne saurait être plus grand; mais quel qu'il soit,
vous le commetrez, dites-vous, parce que vous y trouvez des délices.
Premièrement, on peut nier ces délices ou au moins ne pas les sentir
comme vous, mais en les admettant qu'avez-vous fait de bien dans
cette action, puisque vous n'avez travaillé que pour vous? l'égoïsme
est-il une vertu? et ne devient-il pas un vice très-dangéreux, quand
il peut résulter de ses effets la mort presqu'inévitable de
l'infortuné qui vient de servir à vous en donner les jouissances?
Poursuivons, vous avez cent louis, je le suppose, à jetter
aujourd'hui par la fenêtre, un bijou s'offre d'un côté, un malheureux
arrive de l'autre; après avoir balancé un instant, vous renoncez à
posséder le bijou, et vous soulagez de cet argent l'homme qui vient
vous implorer; croyez-vous avoir fait une belle action? vous n'avez
fait, sans vous en douter, que céder au mouvement le plus impérieux,
plus flatée du plaisir de sortir cet homme de la misère, de mériter
sa reconnoissance que de la satisfaction de vous procurer le bijou,
vous avez pris ce qui vous contentait davantage, et n'avez travaillé
que pour vous: donc aucune grande action dans l'aumône que vous venez
de faire . . . une volupté satisfaite et pas l'_apparence_ d'une
vertu; mais que deviendra-t-il ce choix, quand après vous avoir
prouvé qu'il n'a rien de bon, on vous fera voir tout ce qu'il peut
avoir de funeste. En payant le bijou, vous entreteniez l'industrie,
vous encouragiez les arts; en préférant l'aumône, vous n'avez fait
qu'un fainéant, un ingrat ou un libertin qui, si, comme je viens de
vous le dire, ne trouve plus demain de bourse ouverte comme la vôtre,
ira le jour d'après, se les faire ouvrir à coups de poignard. Votre
refus, votre résistance, tous les mouvemens vraiment vertueux qu'il
vous plait de nommer dureté, rendaient à ce malheureux l'énergie que
votre aumône lui enlève; repoussé par-tout comme de vous, il allait
chercher du travail, et votre prétendu dureté rendait un homme à
l'état tandis que votre bienfaisance mal-entendue l'envoye tôt ou
tard à l'échafaud; mais que ce ne soit plus ce bijou que nous mettons
en parallèle avec l'aumône supposée; allons plus loin; que ce soit le
plaisir fade et imbécile de faire des ricochets de cet argent sur
l'eau; eh bien! je l'affirme, vous aurez en vous livrant à cet
enfantillage, commis sans doute un moindre mal, que d'entretenir la
fainéantise, puisque dans l'une et l'autre supposition l'argent est
perdu pour vous, qu'il l'est sans inconvénient dans le premier cas,
et qu'il ne l'est dans l'autre, qu'en entraînant une foule, quelque
soit votre adresse à couvrir cette seconde action des noms pompeux de
bienfaisance et d'humanité; comme si l'esprit de ces vertus ne
consistait pas bien plutôt à être dur un moment pour sauver les
hommes, que compatissant pour les anéantir. --Tout ce que vous
voudrez, dit madame de Blamont, mais vous me contestez la sorte de
jouissance qu'on éprouve à soulager l'infortune, et je n'aime pas que
vous me la disputiez. --Et pourquoi donc, madame, reprit vivement
Léonore, toutes nos ames sont-elles faites de la même manière? toutes
doivent-elles sentir les mêmes choses? La pitié n'agit sur elle qu'en
raison de leur molesse, plus un individu a de vigueur, moins il est
susceptible de cette sorte d'ébranlement, d'où il résulterait, comme
vous voyez encore en ma faveur, que l'ame la moins ouverte à la pitié
serait incontestablement la mieux organisée; mais analysons ce
sentiment décoré de nos jours de si superbes noms et ressenti
pourtant moins que jamais; la preuve que ce mouvement pusillanime
n'agit sur nous que physiquement, que le choc moral qu'il imprime est
absolument subordonné à celui des sens, est que, nous plaindrons
beaucoup davantage le mal qui se fait sous nos yeux, que celui qui
arrive à cent lieues de nous; et que si vous voyez, monsieur, par
exemple, dit-elle en me montrant, se couper le doigt d'un canif, que
vous vissiez son sang couler, vous seriez beaucoup plus émue de cet
accident, seulement parce que vous en êtes témoin, que vous ne le
seriez à la nouvelle que monsieur vient de se casser la jambe à deux
cents lieues d'ici. Ce dernier malheur n'agissant que d'une manière
éloignée sur votre ame la toucherait insensiblement moins que celui
du doigt coupé sous vos regards, quoique l'un de ces maux, . . .
celui que vous auriez plaint davantage, ne fût rien, et que l'autre,
 . . . celui qui vous aurait le moins touché fût bien plus important
sans doute. Voilà donc la pitié, une faiblesse, et nullement une
vertu, puisqu'elle n'agit sur nous, qu'en raison de l'impression
reçue, de la vibration établie sur les fibres de notre ame par le
plus ou le moins d'éloignement du malheur arrivé; . . . et pourquoi
ne voulez-vous pas qu'on se défende d'une faiblesse qui n'est jamais
bonne qu'aux autres, et qui ne nous apporte que du chagrin? --Cette
insensibilité est affreuse, dit madame de Blamont. --Oui dans une ame
commune, reprit Léonore, mais non pas celles d'une certaine trempe;
il est des ames qui ne paraissent dures qu'à force d'être
susceptibles d'émotion, et celles-là vont quelquefois bien loin: ce
qu'on prend en elles pour de l'insouciance ou de la cruauté, n'est
qu'une manière à elles seules connue, de sentir plus vivement que les
autres; il y a des sensations qui ne sont pas _SUES_ de tout le
monde; or les rafinemens ne viennent que de délicatesse; il est donc
possible d'en avoir beaucoup, quoiqu'on soit remué par des choses qui
semblent l'exclure [4]; que dis-je? ce genre de choses peut devenir
ce qui irrite le plus dans des ames parvenues à ce dernier excès de
finesse, ensorte qu'il y aurait alors un désordre prononcé, une
contrariété surprenante entre la sensation de l'ame simplement
organisée, et celle que je veux peindre; qu'il résulterait peut-être
de ce désordre que, ce qui affecterait vivement l'une dans un sens,
affecterait l'autre en un sens tout contraire; cette différence
marquée dans l'organisation, est l'excuse des systèmes, comme elle
est celle des mœurs; la cause des vices, comme le motif des vertus.
Une fois admise, il est aussi simple que je sois entièrement
insensible à ce qui vous émeut, qu'extraordinairement chatouillée de
ce qui vous blesse. Nous n'en sommes pas moins sensibles l'une et
l'autre, les chocs violens ébranlent également nos ames, mais ceux
qui arrivent à la mienne ne sont pas de l'espèce qui convient à la
vôtre. Combien de fois d'ailleurs, ne recevons-nous nos impressions
que de l'habitude des préjugés? Comment alors les sensations d'une
ame accoutumée à vaincre le préjugé et à secouer les chaines de
l'habitude, seront-elles semblables à celles d'une ame livrée à
l'empire de ses causes. Il ne s'agirait dans ce cas que d'avoir de la
philosophie pour recevoir des impressions _très-singulières_, et par
conséquent, pour étendre étonnamment la sphère de ses jouissances. On
ne saurait croire ce qu'on trouverait peut-être au delà des débris de
tous ces freins vulgaires; tant que nous soumettons la nature à nos
petites vues, tant que nous l'enchaînons à nos vils préjugés, les
confondant toujours avec sa voix, nous n'apprendrons jamais à la
connaître; qui sait s'il ne faut pas la dépasser beaucoup pour
entendre ce qu'elle veut nous dire. Comprendrez-vous les sons de
l'être qui vous parle, si vos mains étouffent son organe? étudions la
nature; suivons-la jusques dans ses bornes les plus éloignées de
nous, travaillons même à les reculer, mais ne lui en prescrivons
jamais. Que rien ne la voile à nos regards, que rien ne gêne ses
impressions, de quelque sorte qu'elles puissent être, nous devons les
respecter toutes; ce n'est pas à nous qu'il appartient de les
analiser; nous ne sommes faits que pour les suivre; sachons
quelquefois la traiter en coquette, cette nature inintelligible;
osons enfin lui faire outrage pour mieux savoir l'art d'en jouir.
--Infortunée, dit madame de Blamont, en se jettant dans les bras de
Léonore, cesse d'adopter les erreurs de ceux qui t'ont rendue
malheureuse; ils étaient imbus de ces systêmes, ceux qui t'ont
précipité dans l'abyme en te refusant l'époux que tu chérissais, ces
maximes étaient celles des scélérats qui voulurent te vendre au prix
de ton honneur, les faibles secours que tu désirais à Lisbonne, elles
remplissaient le cœur de ceux qui t'ont traîné dans les cachots de
Madrid; si tu déteste ces monstres, si tu as raison de les haïr,
pourquoi veux-tu leur ressembler? Oh Léonore! préfère la morale de
ceux qui t'aiment, abjure des principes dont les fruits stériles et
amers ne nous donnent que d'affreuses jouissances . . . Peut-être un
instant soutenues par le délire . . . bientôt troublées par le
remords . . . Eh! quel asyle trouverais-tu sur la terre, si toutes
les ames étaient comme celle que tu peins? ton triste aveuglement sur
nos dogmes religieux n'est que la suite de cette perversité qui
s'établit insensiblement dans ton cœur; que le sentiment fasse en
toi, ce que n'ose espérer la persuasion. Vois ta malheureuse mère en
pleurs, te conjurer d'aimer le bien, parce que ton bonheur en dépend,
te supplier de la laisser jouir de l'espérance de voir prolonger ce
bonheur, même au-delà du terme de la vie. Lui ravirais-tu cette
consolation! accablée de ses maux, à la veille peut-être, d'en
déposer le poids au fond de son cercueil, veux-tu lui laisser
imaginer que la sensibilité ne sera devenue son partage que pour le
désespoir de sa triste existence? qu'une fois dégagée de ses liens,
ce sentiment ne lui sera plus permis, ah! ne m'offre pas un si
douloureux avenir; laisse-moi me consoler de mes peines par la
certitude de les voir finir auprès de ce Dieu que j'adore. «Être
divin et consolateur, entrouvre cette ame qui se refuse à ta
sublimité; ne la punis pas d'un endurcissement qui n'est dû qu'à son
infortune». Puis la pressant contre son sein, viens ma fille, viens
saisir l'idée de cet être suprême dans la tendresse d'une mère qui
t'adore; vois dans son ame épanouie par ta présence, l'image de ce
Dieu qui t'appelle; que ce soit par des sentimens d'amour que ses
traits se réalisent à tes yeux, et puisque nous ne sommes pas
destinées à vivre ensemble, n'éteins pas du moins l'espoir flatteur
de me réunir un jour à toi, au pied du trône de sa gloire.

Tout existait dans ce discours; et l'éloquence qui entraîne, et la
sensibilité qui séduit, et néanmoins il n'a rien fait. Léonore a
froidement embrassé sa mère; elle lui a dit plus sèchement encore,
qu'elle se ferait toujours un devoir d'adopter ses vertus, et que si
elle regrettait de n'être pas destinée à vivre avec elle, c'est parce
qu'elle voyait bien que sa conversion ne pouvait être l'ouvrage que
d'une mère si aimable . . . Et madame de Blamont, qui a vu que les
étincelles ardentes de son cœur n'avaient rien allumé dans celui de
sa fille, a saisi le bras d'Aline en pleurant, et toutes deux se sont
éloignées.

Oh, mon ami! quelle distance de l'une de ces filles à l'autre! où
trouver dans Léonore l'apparence même de ces vertus qui naissent à
tout instant du cœur de ton Aline? Il est assurément impossible
d'être sœurs et de se ressembler moins. Tu trouveras, peut-être, que
les notions que je te donne ici du caractère de cette Léonore, ne
s'accordent pas tout-à-fait à ses discours avec la compagne dont elle
s'attachait à réfuter les travers. Il ne s'agissait, répond-elle,
quand on lui fait cette objection, que d'établir avec cette
imprudente amie, des principes relatifs à la continence. Tels étaient
presque toujours les sujets de nos discussions; or je ne varie point
sur ces principes, mais ils n'exigent pas les autres: ils n'engagent
pas à se soumettre à des erreurs. On peut être, en un mot, sage par
caractère, par esprit, par tempérament, sans se trouver contrainte à
adopter pour cela mille systêmes absurdes qui ne tiennent en rien à
cette vertu.

On l'a menée voir _Sophie_; Aline était avec elle, on lui a raconté
l'histoire de cette créature infortunée et si digne d'un meilleur
sort; elle a flegmatiquement écouté les événemens de la vie de cette
fille, qui s'enchaînent si singulièrement avec son tort, et qui, par
cela seul, devaient l'intéresser; mais elle ne lui a parlé tout le
temps qu'elles ont été ensemble, qu'avec le ton de la hauteur et de
la supériorité. La fortune immense qui l'attend, pouvait la mettre à
même d'offrir des secours; elle en eût dû disputer l'honneur à madame
de Blamont: . . . elle n'en a pas même conçu l'idée; Sainville a
réparé ce dur oubli; son ame infiniment plus sensible, ou sensible
d'une tout autre manière, laisse rarement perdre l'occasion d'une
bonne œuvre. Peut-être a-t-il la même façon de penser que sa femme
sur beaucoup d'objets, mais il n'a sûrement pas son cœur; madame de
Blamont a refusé les offres de Sainville; elle a dit que _Sophie_
était toujours sa chère fille, qu'elle ne voulait jamais
l'abandonner; et cette malheureuse, toujours intéressante, a dit à
ton Aline, en lui pressant les mains avec des flots de larmes, --_Oh
mademoiselle! c'est donc là votre sœur? . . . Elle est plus heureuse
que moi, puisse-t-elle sentir sa félicité!_

Quoiqu'il en soit, malgré le peu de contentement que madame de
Blamont a retiré de cette découverte, elle est décidée à ne rien
refuser à Léonore de tout ce qui pourra l'aider à rentrer dans les
biens de madame de Kerneuil; elle la servira, sans doute, elle et ses
amis, de tout son pouvoir. Quoiqu'elle y éprouve toujours une sorte
de répugnance, née de ce qu'elle croit d'illégitime à ce procédé.
Pour Aline, malgré qu'elle sente l'extrême éloignement du caractère
de Léonore au sien, elle ne l'en aime cependant pas avec moins de
tendresse. Une ame honnête ne trouve jamais dans les défauts de ce
qu'elle doit chérir, des raisons d'éteindre ses sentimens; elle
pleure en silence et ne se refroidit point.

J'imagine que quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà vu celle
qui en fait l'objet, et que tu l'auras jugé vraisemblablement comme
nous. Adieu, mon cher Valcour, tu as dû être content de moi cet été;
il était, je crois, impossible d'entretenir une correspondance plus
suivie et plus détaillée; n'en attends plus rien, nous partons pour
Paris, et ce ne sera bientôt plus que de vive voix que nous nous
entretiendrons ensemble.

[Footnote 1. Le lecteur doit se souvenir que dans ces deux occasions
citées, Léonore affiche le déisme.]

[Footnote 2. Il y a, dit Marmontel, un excès dans la sensibilité qui
avoisine l'insensibilité, ne serait-ce pas là l'histoire du caractère
de Léonore: une foule de délits naissent de ces excès, et ne sont que
les résultats très-singuliers de ce dernier période de la
sensibilité, les procédés les plus simples et les plus doux les
réprimeraient, au lieu de cela on les punit, et ils se propagent. Ô
massacreurs, enfermeurs, imbéciles, enfin de tous les règnes et de
tous les gouvernemens, quand préférerez-vous la science de connaître
l'homme à celle de le clôturer ou de le faire mourir!]

[Footnote 3. Et à des forfaits d'autant plus dangéreux qu'on les
divulgue et qu'on les punit, et qu'il vaudrait cent fois mieux les
étouffer que de les faire connaître; la publicité des procès de
Lavoisin et de Labrinvilliers ont fait commettre cent crimes de la
même espèce; il faudrait pour l'intérêt des mœurs qu'il y eut
certains crimes que l'on n'osât même jamais soupçonner.]

[Footnote 4. Voyez la note de la page 7.]



LETTRE XL.

_Valcour à madame de Blamont._

Paris, ce 30 Novembre.

Apres avoir reçu tant de nouvelles intéressantes de votre terre,
madame, c'est à moi à vous en donner de Paris. Je me rendis hier chez
monsieur de Beaulé, où j'eus l'honneur de saluer monsieur et madame
la comtesse de Kerneuil. Tous deux m'ont invité de me trouver demain
avant le jour, aux formalités religieuses de leur mariage, dont les
cérémonies négligées se feront à saint Roch, avec la présence et
l'approbation de monsieur de Karmeil, père du jeune homme: et comme
le secret a été généralement approuvé, vous n'entrerez pour rien dans
tout cela; on ne vous demande votre aveu que tacitement. La levée de
la lettre-de-cachet a été l'affaire de vingt-quatre heures. Monsieur
le comte de Karmeil s'est rendu avec la plus grande facilité aux
opinions et aux conseils de M. de Beaulé; ils ont été trouver le
ministre ensemble, et l'expédition s'est faite sur-le-champ.
Sainville, vous me permettrez de lui conserver ce nom, a été enchanté
d'embrasser, et de retrouver un père qu'il a toujours chéri au fond
de son cœur; et celui-ci n'a pas reçu, sans larmes, les sincères
effusions de la tendresse de son fils. Il avait pourtant encore les
cent mille ecus dans la mémoire; mais monsieur de Beaulé l'a
convaincu que les lingots d'Espagne devaient lui faire oublier cette
fredaine; et de concert avec le ministre, on a sur-le-champ écrit
pour essayer de les ravoir.

Les biens de mademoiselle de Kerneuil sont très-divisés; il y a un
grand nombre de collatéraux, et quoique la présence de cette jeune
personne dût tout arranger, nous craignons quelques procès.

Bonneval est, d'après votre conseil, l'avocat que nous leur donnons;
il les accompagnera en Bretagne, où monsieur de Karmeil allait
repasser, quand son fils est arrivé à Paris: il ne s'en retournera
plus qu'avec les jeunes époux. Ses anciens procès sont terminés, ce
qui détruit plus sûrement que tout encore, les obstacles qu'il
apportait au choix de son fils. On ne veut pas absolument que vous
fassiez aucuns frais, madame; monsieur de Karmeil fait les avances de
tout, et s'arrangera ensuite avec Sainville. La fortune de ces jeunes
gens peut être considérable: le ministre a répondu de faire, au
moins, rentrer deux millions sur les lingots; voilà cent mille livres
de rente; la succession de madame de Kerneuil nous en donne
cinquante, celle de monsieur de Karmeil autant, voilà donc au moins
deux cent mille livres de rente, et beaucoup plus si tous les lingots
reviennent en entiers. Léonore ne nous vit pas faire ce compte
l'autre jour devant elle, sans un certain frémissement de joie qui me
prouva qu'elle aimait l'argent.

Elle n'a encore parue qu'à l'opéra, où ses aventures racontées de
bouche en bouche, ont fait voler tous les yeux sur elle. On l'a
trouvée très-jolie; elle a bien vu qu'on le pensait, et elle n'a pas
semblé y être insensible: il est certain qu'elle a une figure vive et
animée, des graces, une taille délicieuse, et beaucoup d'esprit.
Peut-être un peu de prétentions . . . Je crois même de la minauderie,
et beaucoup de sophismes dans le raisonnement . . . Mais, pardon,
madame, quand je parle de ce qui vous appartient, mon esprit trouva-
t-il même des défauts; . . . ma main qui suit mon cœur, ne doit
peindre que des qualités.

Ainsi que j'ai été son chevalier à l'opéra, monsieur de Beaulé veut
que je le sois de même aux autres spectacles. Elle a désiré le _père
de famille_ aux Français, et _Lucile_ aux Italiens; elle en jouira.
J'aime le motif qui lui a fait désirer le _père de famille_; elle
chérit tout ce qui lui rappelle l'instant heureux où elle a retrouvé
ce qu'elle adore. Voilà pourtant de la sensibilité.

Mais je ne finirais pas, madame, si je voulais détailler toutes les
vertus que j'ai trouvées dans monsieur de _Sainville_; le comte de
Beaulé veut que je sois son ami, en vérité l'effort ne sera pas
grand: . . . douceur, aménité, graces, talens, esprit, . . . il a
tout ce qu'il faut pour être l'ami de tous les hommes, et l'amant de
toutes les femmes.

Ah madame! il n'y a plus que moi de malheureux, il n'y a plus que moi
qui, continuellement entre la crainte et l'espoir, voit flétrir ses
plus beaux jours dans les larmes et dans la douleur! Vous
témoignerai-je au moins bientôt mon respect? et me trouvant dans la
même ville que vous, me sera-t-il permis de me jeter à vos pieds? Je
remets à vous seule les intérêts de mon bonheur, qui sait mieux que
vous si mes souffrances méritent quelques dédommagemens? Mais est-ce
à moi de me plaindre, quand il me reste vos bontés et le cœur
d'Aline? Consolé par de tels dons, je ne devrais plus croire aux
malheurs, si le plus grand de tous n'était pas de connaître le prix
de ces bienfaits, et de n'en pas jouir.

Adieu, madame, envoyez-moi vos ordres, j'en ferai part, malgré le
tourbillon où l'on va se perdre quelques instans, et j'ose vous
assurer qu'on se fera toujours un devoir bien doux de suivre vos
intentions.



LETTRE XLI.

_Madame de Blamont à Valcour._

Vertfeuille, ce 5 Décembre.

Si je ne savais pas que Déterville vous a tout appris, j'attendrais à
vous voir, pour épancher mon cœur dans le vôtre . . . Que dites-vous
d'abord de cette ruse infâme qui a pensé nous enlever Aline? . . . Le
traître, comme il m'abusait! . . . comme il me joue sans cesse! Oh!
mon ami, combien nous devons nous observer plus que jamais! . . .
Cessons de penser à ces horreurs . . . Il faut que je voie maintenant
les choses de près. J'en raisonnerai mieux ensuite avec vous.

Eh bien! cette nouvelle fille . . . elle vous a donc plu? ô mon cher
Valcour! elle ne m'a pas rendue aussi heureuse que je l'aurais
imaginé. Beaucoup plus d'esprit que de sentiment, beaucoup plus de
vanité que de sagesse, un amour excessif pour son mari, j'en
conviens, des choses au-delà de la force humaine pour se conserver
pure à lui . . . Mais pourquoi faut-il que tout cela soit l'ouvrage
de l'orgueil? Pourquoi n'ai-je rien trouvé quand j'ai voulu sonder ce
cœur? et pourquoi me faut-il désespérer même de voir jamais naître en
elle les qualités que je n'y ai pas trouvées. Ô mon ami! celle qui
érige l'insensibilité en systême, l'athéisme en principe,
l'indifférence en raisonnement, . . . pourra peut-être ne se livrer à
aucun écart, mais il n'en jaillira jamais une vertu . . . et si la
raison de cette cruelle fille cède à l'exemple, . . . au feu des
passions . . . , quel précipice alors est ouvert sous ses pas! comme
on est près de faire le mal, quand on ne sent aucun charme à faire le
bien! Les égaremens de l'esprit sont bien moins dangereux que ceux du
cœur, l'âge qui calme les uns, agravent presque toujours les autres.

Des que les revers n'ont pu former l'ame de cette jeune personne. Il
est à craindre qu'ils ne la rendent méchante; et ces richesses dont
elle va jouir, finiront par achever de la corrompre . . . Mais
parlons de vous, mon ami . . . Enfin je me rapproche . . . Voici ma
dernière lettre de Vertfeuille. En quel état vais-je trouver tout ce
qui nous intéresse? . . . Quel parti vais-je prendre vis-à-vis de mon
mari? Après cette nouvelle horreur, . . . s'il manœuvre sourdement
encore, . . . comment le deviner? comment l'entraver ou le rompre?
Quoi qu'il en soit, je vous verrai . . . ici ou là; il faut que je
vous embrasse. Dites à Léonore que je serai sans faute à Paris le 10,
je veux la voir encore avant qu'elle ne parte; je les recevrai comme
des gens qui ont passé par hazard à ma terre, en revenant de leurs
aventures. L'histoire de leur arrêt chez moi, a trop fait de bruit
pour que je puisse m'empêcher d'en convenir, la seule chose à cacher,
est qu'elle est ma fille, et je vous réponds qu'on ne le verra point
à son cœur . . . Nous en avons bien pleuré, votre Aline et moi; tout
ce qui n'est pas tendre et délicat comme elle, lui paraît si
gigantesque . . . Cependant elle aime Léonore, cet héroïsme de
fidélité conjugale est un mérite qui l'enchante: elle dit qu'avec
cette vertu-là, on peut acquérir toutes les autres . . . Et vous êtes
bien aise qu'elle ait dit cela, n'est-ce pas, Valcour? voilà pourquoi
je vous le répète . . . Ah! comme je l'adore, et comme elle me
dédommage! Tantôt mon cœur se livre à l'orgueil, quand je considère
celle-ci: . . . tantôt il s'humilie quand je vois tous les défauts de
celle-là . . . Ah! c'est une permission du ciel! je me serais crue
trop fière, si j'avais eu deux enfants comme Aline! Il a voulu
diminuer mon triomphe de l'une, mais il a redoublé mon amour pour
l'autre . . . elle sera pour vous, celle que j'aime, c'est le plus
beau présent que je puisse faire à mon ami, c'est le plus doux lien
qui puisse m'enchaîner à lui: adieu, méritez-là, aimez-nous et ne
m'écrivez plus à la campagne.



LETTRE XLII.

_Aline à Valcour._

Ce 15 Décembre.

Enfin me voilà près de vous . . . mais sans qu'il me soit permis de
vous voir; c'est néanmoins une consolation, je l'éprouve; quoique
l'amour réunisse les ames, quel que soit leur éloignement, et que
toutes les distances dussent d'après cela être égales: il est
pourtant bien doux de respirer le même air que l'objet qu'on adore.
Je vois avec douleur, mon ami, que nous allons encore en être réduits
là, peut-être tout l'hiver; je vous afflige en vous l'annonçant; mais
imaginez-vous que je sois plus tranquille; croyez-vous que ce cruel
chagrin ne soit pas le mien comme le vôtre? Ah! que mes sentimens
seraient mal connus de vous si vous alliez le supposer!

Quand j'ai revu cette maison où vous veniez si librement autrefois
. . . Quand je me suis rappelé les charmes de vos anciennes visites,
je ressentais encore cette émotion délicieuse qui m'agitait en vous
attendant . . . J'éprouvais ce trouble divin du choc des rayons de
nos yeux . . . J'errais de fauteuils en fauteuils; j'aimais à
reconnaître ceux qui nous avaient servi . . . Placée dans l'un, vous
supposant dans l'autre, je vous adressais quelquefois la parole,
comme si vous aviez pu m'entendre, et trompée par de si douces
illusions, je me croyais encore un instant heureuse; mais venons à
quelques détails, vous en exigez, il est juste que je vous en donne.

Le président, prévenu, attendait ma mère; il l'a reçue à merveille;
il y a mis jusqu'à de l'intérêt et des caresses . . . Vis-à-vis de
moi d'abord un peu d'embarras, mais il s'est remis bientôt, et m'a
donné les noms les plus tendres, en m'assurant qu'il ne me voyait
jamais assez; Sainville et Léonore ont été le sujet de nos premiers
discours, comme ils font aujourd'hui celui de toutes les
conversations de Paris. Mais il ne s'est pas avisé de dire un mot de
la fourberie qu'il avait voulu faire, il s'est bien gardé de convenir
que, par une atrocité sans exemple, il avait eu dessein de s'emparer
d'un seul coup, de Léonore et de moi, et ma mère qui a bien vu qu'il
nierait, . . . qu'il battrait la campagne si on lui en parlait, s'est
résolue à ne lui en pas ouvrir la bouche. Il nous a fait tout plein
d'éloges de Léonore; elle lui plaît beaucoup, ce me semble . . .
Quand je songe que sans la fraude de la nourrice, du Pré-Saint-
Gervais, ce serait pourtant celle-là qu'il aurait prostitué à
Dolbourg. Juste ciel! comment la fierté de Léonore se serait-elle
arrangée d'un tel traitement!

Ô Valcour! . . . il existe quelque chose de plus singulier que tout
cela. --Le croirez-vous? . . . Cette première nuit . . . eh bien! il
l'a passée presqu'entière auprès de sa femme . . . C'est un
renouvellement de tendresse, . . . ou de fausseté, bien étonnant et
bien inconcevable; ma mère en était le lendemain toute embarrassée
vis-à-vis de moi; elle mourait d'envie de me l'annoncer et d'en rire:
elle ne savait comment s'y prendre . . . Il y avait plus de cinq ans
. . . elle a voulu s'y soustraire; . . . ces scènes-là ont si peu
d'attraits pour elle; un homme qui n'a jamais été que tyran et
libertin, doit être époux avec si peu de délicatesse . . . Il a
pourtant fallu se _soumettre_ . . . . . . _se soumettre_, n'est-ce
pas, mon ami, c'est _le mot_; vous auriez effacé celui de _partager_,
si je m'étais avisée de m'en servir. Ma mère a profité de ces instans
pour lui reprocher ses débauches, pour l'engager à une conduite plus
convenable à sa santé et à sa réputation. Elle lui a rappelé
l'histoire _d'Augustine_; elle lui a fait sentir qu'il était affreux
à lui de n'avoir, pour ainsi dire, paru à Vertfeuille que pour
séduire une de ses femmes. --En vérité, a dit le président, j'en ai
d'autant plus de regrets, que c'est une fille vraiment estimable; il
l'avait, prétend-il, trompée pour la déterminer à quitter
Vertfeuille: il lui avait promis une fortune brillante, sans qu'elle
eût de risques à courir. Mais dès qu'elle avait vu dequoi il
s'agissait, elle avoit fait une défense _de romaine_. Et son
Dolbourg, ainsi que lui, tous deux édifiés des procédés de cette
fille, l'avaient fait mettre, dans un couvent jusqu'au retour de ma
mère, qu'ils devaient instamment prier de la reprendre; il n'y a eu
effectivement sorte d'instance qu'il n'ait fait à sa femme à ce
sujet, et elle . . . Toujours bonne, . . . toujours crédule,
émerveillée d'une aussi belle action, non-seulement a consenti, . . .
mais même a vivement désiré qu'on lui rendît cette fille.

Si réellement Augustine s'est conduite de la sorte, elle mérite des
bontés et de l'indulgence, et ma mère doit assurément lui r'ouvrir sa
maison . . . Mais je ne sais pourquoi je mets l'air du doute à cette
dernière idée . . . Quelle apparence que mon père voulût faire
rentrer cette fille, si réellement elle se fût rendue à lui . . . Il
aimerait mieux la garder dehors, . . . Serait-ce pour plus de
facilité? . . . Enfin nous verrons ce qu'elle dira, . . . il faudra
qu'elle soit bien fine, si nous ne la démêlons pas.

Le lendemain le président n'a pas manqué de nous amener Dolbourg; il
n'a pas caché à ma mère, qu'il tenait toujours plus que jamais à ses
anciens desseins, et qu'il serait même fort aise qu'il y eût sur tout
cela quelque chose de fait avant l'été. Mais ses propositions n'ont
plus au moins l'air de la menace: --il désire et n'ordonne pas. En
vérité, Valcour, je crois du changement dans sa conduite; je ne sais
ce qui l'occasionne, mais il existe, il est impossible de s'y
méprendre; quelques rayons d'espoir semblent naître pour nous de
cette variation . . . Ah, devons-nous nous y livrer? Il est si doux
d'appercevoir l'aurore du bonheur! . . . Ce vilain homme, cet épais
Dolbourg s'est approché mystérieusement de moi, il m'a demandé _si je
m'étais bien amusée à la campagne_; il m'a trouvée engraissée, . . .
ce qui est faux . . . Il a voulu me baiser la main, et n'en a jamais
pu venir à bout.

Mais malgré cette apparence de bons procédés, il faut être sur nos
gardes, mon ami, ma mère vous le recommande; il faut éviter sur-tout,
avec le plus grand soin, de paraître au logis. Ma mère, vous verra
chez le comte de Beaulé, qui, comme vous savez, donne deux ou trois
dîners par semaine, mais je n'y serai jamais, c'est convenu; voici
donc comme nous ferons pour nous voir à la dérobée, et pour nous
remettre nos lettres. Vous vous trouverez sans faute, tous les
dimanches aux capucines, à la messe de midi; je me placerai toujours
à droite, où vous m'aperceviez quelquefois l'an passé . . . Là, . . .
quelque mal que cela soit, mon ami, quelqu'éloignement que j'éprouve
à me permettre cette petite indécence, nous déroberons quelques
minutes à ce que nous devons à l'être suprême . . . Nous nous dirons
quelques mots, . . . nous nous remettrons nos lettres, et nous n'en
sortirons jamais sans nous jurer de nous aimer, et sans demander
pardon à Dieu d'oser nous le dire là . . . Mais ce Dieu bon voit le
fond de nos cœurs . . . Il voit que si nous désirons d'être réunis,
c'est pour l'aimer, le servir, le glorifier de concert . . . Savez-
vous, mon ami, que de rendre ensemble des graces à l'éternel, est une
des choses que je mets au rang de nos plus délicates occupations; il
me semble que le culte émané de deux cœurs enflammés d'amour, doit
nécessairement devenir et plus tendre et plus pur. Ce n'est point par
des ames indifferentes que le plus saint des êtres veut être servi;
un amour honnête et légitime, ne doit rendre les cœurs que plus
dignes de lui être offerts.

Mais à propos, si j'étais jalouse, de quel œil verrais-je toutes ces
parties de spectacles avec ma sœur? Vous savez, sans doute, qu'ils
sont tous partis pour la Bretagne; ma mère leur a donné à souper deux
fois avant leur départ; à chaque fois Dolbourg et mon père s'y sont
trouvés, et je faisais de singulières réflexions pendant ce tems. La
première fois que Léonore a vu monsieur de Blamont, elle s'est
approchée de moi, et m'a dit avec son ton leste, _voilà donc le
président mon père?_ Oui, lui ai-je dit. --Eh bien! a-t-elle
continué, voilà encore la nature en défaut chez moi, car elle ne me
dit pas la moindre chose pour cet homme-là. Mais comme elle ne lui
parle guères plus pour sa mère, cette petite indifférence ne m'a
point surprise dans elle. En général, Léonore, orgueilleuse et fière,
ne serait pas, je crois, très-flattée de l'obligation de renoncer à
être fille d'une _comtesse_, pour la devenir d'une _présidente_; et
je crois qu'elle aurait tout autant aimé se retrouver, en revenant en
France, _Elisabeth de Kerneuil_, que _Claire de Blamont_ . . . Cette
chère sœur; . . . je l'aime, mais en vérité elle a bien des défauts,
et malheureusement ils sont tous dans le cœur; elle dément d'une
manière bien authentique, ce qu'elle a osé dire: . . . que les plus
grandes vertus se trouvaient toujours alliées à l'impiété, si ces
vertus se manifestent en elle sur de certains objets, il en est
d'autres où l'éclat qu'elles jettent est obscurci par de bien grands
travers.

Quoique privée de voir mon ami, chez ma mère, je n'en suis pas moins
enchantée d'être revenue . . . Mais, je ne sais, cette joie est
sombre; elle a un certain caractère de tristesse qui m'alarme; une
voix tumultueuse et intérieure semble me dire, que je fais comme les
matelots qui se réjouissent pendant que l'orage se forme au-dessus de
leur tête . . . Adieu, soutenons nos revers s'ils s'en présentent;
réunissons nos forces, et pour souffrir et pour nous aimer.



LETTRE XLIII.

_La même au même_ [1].

Paris, ce 17 Décembre.

Votre résignation, toujours entière, me plaît, me touche et
m'intéresse: . . . c'est ainsi que l'on aime Valcour. Des amans moins
délicats et moins accoutumés que nous aux sacrifices, auront de la
peine à se le persuader, mais que nous importe l'opinion des gens
froids, pourvu que nos ames, plus ardentes et plus élevées que la
leur, sachent jouir de ce qu'ils n'entendent pas. C'est une des
choses qui pourtant m'impatientent le plus que de voir combien il y a
peu d'êtres dans le monde, qui, si j'ose me servir de l'expression,
parlent la même langue que nous, et pourquoi donc la nature, dès
qu'elle nous destinait à vivre ensemble, ne nous a-t-elle pas donné à
tous, à-peu-près la même ame? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même
manière de sentir? Dans les mouvemens d'humeur que certaines gens
m'inspirent, je ne sais si je n'aimerais pas autant ceux qui, comme
ma chère sœur, vont beaucoup au-delà des bornes, par trop de
délicatesse dans les organes, que ceux qui n'éprouvent rien. Les
premiers réparent au moins, par un esprit piquant et extraordinaire,
toutes les inconséquences de leur cœur, au-lieu que les autres n'ont
rien qui puisse dédommager de leur lourde apathie. Ce sont des
espèces d'automates qui, ce me semble, font sur nous ce même effet,
que ces temps assommans de certains jours d'été, où toutes nos
facultés engourdies par le volume d'air qui les absorbe, ne se
désignent même plus dans l'organisation . . . Ma comparaison n'est-
elle pas juste? Un sot ne vous a-t-il jamais fait éprouver une
douleur physique? N'avez-vous pas senti à son approche, ou à ses
discours, une commotion pareille à celle dont je vous parle?

Oh, mon ami! je vous aurai vu quand vous lirez celle-ci; la main qui
vous la rendra, aura senti le plaisir de serrer la vôtre; nos yeux se
seront parlés, nos ames se seront entendues. Puisse ne pas être
interrompue cette innocente façon de nous entretenir cet hiver.

Le président est toujours le même; ma mère ne sait à quoi attribuer
cet extraordinaire empressement; il y passe une partie des nuits, et
je vous réponds que sa chère femme n'en est pas plus contente; elle
aimerait bien mieux la plus profonde indifférence, que ces émotions
presque toujours désordonnées, fruit du dérèglement de la tête, bien
plus que des sentimens du cœur, et qui la replaçant toujours dans une
sorte d'infériorité et d'humiliation, ne lui laisse plus que le
triste rôle de la colombe, sous la serre aigue du vautour. Mais elle
a besoin d'art et de politique, si elle pouvait l'enchaîner et le
vaincre à force de complaisance, pour le bonheur de sa chère Aline,
il n'y aurait rien, dit-elle, qu'elle n'entreprît avec délices.

Augustine est réconciliée, elle s'est jettée aux pieds de la
présidente: elle lui a demandé pardon de son inconduite; elle l'a
supplié de n'y plus penser; et vous jugez si l'ame tendre et douce de
ma mère a pu résister à cette scène? elle a embrassé cette fille avec
tendresse, elle l'a relevée, et lui a rendu toute sa confiance et sa
protection . . . Le président était presque attendri il est
d'ailleurs d'une retenue singulière vis-à-vis de cette fille; il ne
paraît assurément pas qu'il ait jamais pu se rien passer entr'eux.

Mais pour Sophie, ma mère est très-embarrassée: elle ne sait
absolument sur quel ton en parler au président: la dernière fois
qu'il a été question d'elle entr'eux à Vertfeuille, vous savez que
mon père soutint qu'elle n'était pas sa fille; dans ce temps-là ma
mère était loin d'imaginer, que sans le vouloir, il dit aussi-bien la
vérité. Maintenant qu'elle est sûre que cette Sophie ne lui
appartient point, ne vaut-il pas autant ne rien dire, et laisser
soupçonner qu'elle a cru ce que son mari lui disait. L'intérêt
qu'elle prend d'ailleurs à cette infortunée, ne peut plus être le
même que quand elle la croyait à elle, et elle a celui de deux
véritables enfans à ménager, qu'elle ne sacrifiera pas, dit-elle, à
celui d'un être qui ne lui tient plus que par les sentimens de la
pitié: elle aime donc mieux ne rien dire, et laisser sur le tout son
mari dans l'erreur: elle lui cachera toujours le sort de cette fille:
elle en prendra le même soin; n'aura-t-elle pas rempli tous ses
devoirs?

[Footnote 1. Il y avait une réponse de Valcour à la lettre
précédente, mais que nous avons supprimée, par l'envie de ne rien
offrir au public qui ne fasse qu'allonger le fil sans le démêler, et
qu'à retarder le dénouement, sans y ajouter plus d'intérêt. (Note de
l'éditeur).]



LETTRE XLIV.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 10 janvier 1779 [1].

Sophie est à nous, . . . l'affaire s'est faite le plus lestement
possible; l'abesse a eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait
une lettre de cachet, il a fallu céder . . . C'est pourtant, lorsque
j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de
passions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance,
l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie,
l'adultère, le libertinage, l'inceste . . . On flatte tout avec ces
lettres charmantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne,
d'un rival qu'on redoute, d'une maîtresse dont on ne veut plus, d'un
parent incommode . . . Oh! je ne finirai pas si je te détaillais tous
les différens services qu'on retire de cette charmante institution.
Je suis encore à comprendre comment il est possible que mes confrères
s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre
les loix de l'état, comme si l'état devait avoir rien de plus sacré
que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de
plus doux pour eux, que cette manière _aziatique_ d'envoyer le
_cordon_. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage; ceux
qui le traitent _d'abus tyranniques_, prétendent, pour étayer leur
opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se
resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en
protégeant des crimes . . . Que cette arme dangéreuse pour une fois
ou deux par siècle qu'elle frappe à propos, cinq cent fois dans le
même siècle, ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout
cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont
souffert. De tous les temps le faible s'est plaint . . . C'est son
lot --comme le notre est de ne pas l'entendre . . . Je le demande,
. . . que serait une autorité dont les rayons bienfaisant ne
s'étendraient pas un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les
tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en
partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en
frapper de temps en temps.

N'était-il pas indécent que ta maîtresse . . . que ma fille [2],
parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans
le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme?
Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les
convenances; il est inoui comme j'y tiens. Oui, je veux que
l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir
cela, . . . je vais être boudé . . . Dieu sait; . . . mes
empressemens surprendront . . . N'est-il pas affreux, dira-t-on, de
chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne
conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas
d'abord, que l'ébranlement causé par le chagrin sur la masse des
nerfs, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les
atômes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est
jamais plus voluptueux que quand il est _saisi_ dans les pleurs. N'y
eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très-
excusable, d'employer auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts
qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur
. . . Voilà donc déjà pour le physique; mais la petite méchanceté de
donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale . . . qui, je
le sens, n'est pas entendu de ton lourd esprit, . . . dis, . . .
avoue-le, . . . comprends-tu, que de dire à une femme intérieurement
tout, en la soumettant à ses feux. «Si tu savais que le plaisir que
je cherche avec toi, n'est nourri que du charme piquant de te
tromper; . . . que ton erreur; . . . que ta bonhomie; . . . que la
manière enfin dont je te rends ma dupe; compose tout le sel que je
trouve aux voluptés dont je m'enivre, . . . et que ces voluptés
seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie.» --Hein,
Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne,
qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer _le
simple précieux_, du _jonc sauvage_, tu dévores indifféremment tout
ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire
de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne
suis-je donc pas plus heureux que toi, en rafinant tout comme je
fais, en ne me composant jamais de jouissances _physiques_, qu'elles
ne soient accompagnées d'un petit désordre _moral_. Quelque variété
que je puisse mettre dans mes amours avec la présidente, quelque
jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque _bizarres_ que
puissent être mes plaisirs, . . . que deviendraient-ils pourtant, je
te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des
perfides _desseins_ que tu me connais --(car il faut bien revenir à
ces maudits _desseins_, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de
succès); aussi, depuis que ces _desseins_ sont pris, . . . depuis
qu'ils sont sûrs, . . . ce sont des sensations d'une violence! . . .
Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le
compte de ses attraits . . . elle devait pourtant bien sentir qu'ils
ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse . . .
Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quelqu'autre chose
dans la tête; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos
. . . Dans ces instans où l'on déraisonne, et où celui qui déraisonne
le plus, est presque toujours celui qui a le plus d'esprit . . . il
m'en échappe de très-expressifs, et qu'elle devrait entendre . . .
Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part . . . il y
avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir; d'où
peut donc naître ce nouveau délire? . . . de l'indécence de l'acte?
Il y a long-temps que j'emploie les _singularités_; elle doit le
savoir: et voyant que ce n'est pas tout cela qui m'embrâse, elle
devrait se demander ce que c'est, . . . s'étonner, . . . frémir même:
. . . c'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. --Toi qui
es un peu _naturaliste_, . . . dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte
d'animal féroce qui ne rugit jamais, autant près de sa fémelle, que
quand il est prêt à la _dévorer_? Tout-à-l'heure la sécurité des
femmes m'étonnait: c'est leur orgueil maintenant que je n'entends
pas. Trop heureuse d'avoir, . . . trop contente de _resaisir_, ce qui
leur échapait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie,
que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte
du sacrificateur, se placent sur l'autel en _déesses_, quand elles ne
doivent être que _victimes_.

Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée par ordre du roi, au couvent des
Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon
concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans
lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite
personne a prodigieusement pleurée; qu'elle n'aille pourtant pas
perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a jouée mérite que
nous lui en fassions encore verser quelqu'unes; mais comme elle est
bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me
contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir
ce printems. Jusques-là trop d'objets nous occupent pour quitter
Paris tous les deux.

Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle
Augustine j'étais-là, je laissais de temps-en-temps mes paupières se
mouiller, afin de me faire supposer un cœur . . . et on avait la
simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont
bonnes les femmes! Voilà donc cette fille souverainement instalée,
quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que
dès que la voilà, l'ame du projet, il ne faut pas trop la perdre de
vue. M'avoueras-tu que je suis bon phisionomiste? à peine l'eus-je
envisagée _de tout sens_ à Vertfeuille, que je te dis: --c'est là ce
qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour
exécuter ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos
premières vues avec docilité, elle coopère avec intelligence à
l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de
tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons
fait de Léonore . . . ah, que cette charmante petite femme était
digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout
depuis quelque temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là
n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui
aurions bientôt fait un bon procès-criminel; je sais qu'il soupe
quelquefois avec _des filles_, le cher comte . . . En voilà plus
qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci, pour le mener tout droit à
l'échafaud. Il n'est question que d'inventer, . . . de supposer,
. . . de soudoyer quelques _complaignantes_, quelqu'_espions_,
quelqu'_exempts de police_, et voilà un homme roué. Depuis trente ans
nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être
accusé aujourd'hui [3] d'une conspiration contre le gouvernement, que
d'irrégularités envers des _Catins_; et en vérité cette manière de
mener les choses est respectable; . . . elle honore bien la patrie.
Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il
devint criminel d'état, on n'aurait jamais fini, plutôt qu'il y a
très-peu de mortels qui ne soupe avec _des prostituées_. On a donc
fort bien fait d'arranger-là les pièges. Cette espèce d'inquisition
établie, sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une _fille_;
cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact
de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus
belles institutions françaises. Elle immortalise à jamais l'illustre
Archonte [4] qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces loix
douces, et néanmoins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber
en désuétude; on ne saurait trop encourager les délations des
prêtresses de Vénus, il est extrêmement utile au gouvernement et à la
société, de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y
a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à
tirer de-là sur son caractère, il résulte, j'en conviens, une
collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du
juge; ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce
systême, que d'espioner et de recueillir les actions libertines de
_Pierre_, pour aiguillonner l'intempérance de _Jacques_; mais ce sont
des chaînes au citoyen? ce sont des moyens de l'asservir, de le
perdre, quand on en a envie, et voilà l'essentiel.

Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant
d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me
sacrifie pour les tiens. Songes, sur-tout, que j'ai besoin d'être
servi à mêts piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les
enfans de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans
les saints désordres de l'hymen.

[Footnote 1. Il y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais
aucune variation dans les événemens, nous avons donc passé tout de
suite à celle qui en développe; et quelqu'affreuse que soit cette
lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la
catastrophe, trop utile aux teintes du caractère pour pouvoir être
supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point
lire, et les femmes sur-tout. (Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de
cette Sophie.]

[Footnote 3. Non --pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des
loix plus sages vont régir la France; et les atrocités décrites par
ce scélérat, n'existent plus.]

[Footnote 4. Magistrat grec; et c'est du sieur Sartine dont il est
question, qui n'était pourtant point grec. Voyez la note de la page
7: elle est relative à ceci.]



LETTRE XLV.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 12 janvier.

Je me flattais du plaisir de dîner aujourd'hui chez notre cher comte,
et de vous y voir, ainsi que Déterville, mais je ne sortirai pas de
chez moi . . . Ce que j'apprends m'anéantit; je n'ai pas une faculté
de mon ame qui ne soit brisée, pas un sentiment qui ne soit compromis
. . . Le fourbe, . . . j'étais la dupe de ses caresses! . . .
j'espérais le ramener à force d'art, l'attendrir à force de soins; et
quand je le croyais enchaîné, quand je le supposais _à moi_, je ne
m'assouplissais que davantage sous le joug impérieux du perfide . . .
Il n'y a donc plus rien de sacré; il n'y a donc plus ni loix, ni
vertus; tout peut donc aujourd'hui s'enfreindre impunément, . . .
quel siècle, je rougis d'avoir eu le malheur d'y naître.

Le 6 janvier, à neuf heures du matin, on est venu signifier un ordre
à madame l'abesse des Ursulines d'Orléans, qui lui enjoignait de
remettre aussi-tôt entre les mains de celui qui présentait cet ordre,
une fille nommée _Sophie_, qu'elle tenait de madame de _Blamont_
. . . Prévenue par moi, soupçonnant quelques horreurs, elle a d'abord
dit qu'elle ne connaissait pas cette fille, . . . qui réellement
n'était pas sous ce nom chez elle . . . Ce subterfuge n'en a pas
imposé: on lui a dit qu'on allait entrer dans le cloître, si elle
tergiversait plus long-temps: saisie de frayeur, la bonne dame n'a
pas osé refuser celle qu'on demandait; et cette malheureuse enfant
est partie pour être relivrée au sein du libertinage, . . . par ordre
de ceux qui affichent la décence . . . Prouvez-moi donc une
dépravation plus complette, . . . plus dangereuse, et je cesse à
l'instant de me plaindre [1].

_Sophie_ a donc été conduite au château de Blamont; elle y est
détenue sous la garde du concierge, dans une chambre où elle ne peut
ni voir, ni parler à personne . . . Et telles sont maintenant les
raisons que le président a données pour surprendre cet ordre odieux.

Il a dit que je m'opposais depuis long-temps à un mariage très-
avantageux pour sa fille; que par mes perfides conseils, j'empêchais
cette fille de lui obéir, et que, joignant la ruse aux manœuvres
ouvertes, j'ai été déterrer une petite créature avec laquelle l'ami
qu'il destine à sa fille, a vécu, à la vérité quelques mois: que j'ai
fait venir cette dulcinée dans ma terre, et qu'après l'avoir bien
instruite, je la fais passer pour une fille à moi, enlevée par lui au
berceau, dans l'abominable dessein de la prostituer à son ami; que
par ce moyen, cet ami étant le même que celui dont il veut faire son
gendre, ne peut plus maintenant le devenir, puisqu'il se trouveroit
alors avoir eu commerce avec les deux sœurs; fable exécrable, ajoute-
t-il, qui ne peut avoir été suggérée à sa femme, que par un esprit
diabolique, qui veut le perdre, et lui et sa famille. Or, cet esprit
infernal, c'est vous, mon cher Valcour. Voilà les favorables
impressions qu'il commence à donner de vous, pour en venir sans doute
à quelque chose de plus sérieux ensuite. Prenons-y garde . . . Je
crains tout. Maintenant pour autoriser ce qu'il dit, pour convaincre
de toutes mes impostures, il a produit le certificat que vous lui
connaissez de la prétendue mort de _Claire de Blamont_. Ainsi,
ajoute-t-il, «si ma fille _Claire_ est véritablement morte, comme le
prouve cet extrait des registres de paroisse, elle ne doit donc plus
se retrouver dans la nommée _Sophie_, que je réclame; et cette
_Sophie_ qui se dit _Claire de Blamont_, qu'on ose m'offrir pour
telle, n'est donc plus qu'une aventurière instruite par ma femme qui
la dirige contre moi, procédé qui mériteroit l'attention des juges,
si je voulais faire du bruit; et si j'avais dessein de me brouiller
avec une femme que j'aime et que je respecte encore, malgré sa
faiblesse pour l'homme à qui elle s'obstine à donner sa fille, en
dépit de ma volonté.

En conséquence, il a demandé _Sophie_, et pour que je ne puisse la
retrouver jamais, il a obtenu le droit de la faire secrètement placer
où bon lui sembleroit, sur la simple clause de lui payer une pension
suffisante à l'entretenir. Cette fille n'est qu'en dépôt chez lui, et
quand il aura eu le temps de me dérouter, il la fera, dit-il mettre
dans quelque couvent, à l'extrêmité de la France.

Tels sont les mensonges dont le fourbe s'est servi, pour se venger de
cette pauvre fille, pour la punir de ce que sa malheureuse étoile
l'avoit conduite chez moi, . . . pour la soumettre sans-doute de
nouveau à son odieuse intempérance; et quand il fait tout cela, . . .
examinez bien l'affreux caractère de cet homme. Quand il agit ainsi,
il est persuadé, quoique cela ne soit heureusement pas, convaincu
dis-je, que Sophie est sa fille; et il m'accable de caresses; et il
passe des nuits entières avec moi, à me dire que ces sentimens se
raniment, et qu'il retrouve encore dans son cœur, tous ceux des
premiers jours de notre hymen.

Tel est l'homme à qui j'ai affaire; tel est le dangereux mortel dont
mon sort dépend aujourd'hui. Ô mon père! quand vous tissâtes ces
nœuds, vous osâtes me promettre le bonheur, voilà pourtant ce qu'ils
sont pour moi.

Cependant, des soins plus chers m'obligent à feindre encore; je me
suis résolue à ne point changer de conduite vis-à-vis de lui; il faut
lui laisser son erreur: il ne faut pas même qu'il puisse penser à
l'éclaircir, et cela, pour l'intérêt d'Aline et d'Eléonore, qui me
sont maintenant plus précieuses que Sophie; au fait, il n'a dans ses
mains, que la fille d'une païsanne, et si je l'en enlève, il y fera
tomber la mienne.

Ce que ma probité m'impose à-présent, ne consiste plus qu'à faire
savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en
charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a
dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point;
je le dirai de même; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire
passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si je l'ai dit un moment, je
prouverai par-tout ce qui m'a jettée dans cette méprise; que je
devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que _Claire de
Blamont_ est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer,
et je lui laisserai son illusion complette, pour qu'il ne découvre
rien sur la naissance de _Léonore_, pour qu'il ne sache jamais que
cette _Claire de Blamont_ qu'il croit dans _Sophie_, est maintenant
dans la demoiselle de _Kerneuil_, parce qu'avec le caractère qu'il a
reçu du ciel, il ne pouvoit assurément que nuire à tout ce que nous
faisons, pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle
doit supposer sa mère, avec tout le public.

Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté
cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par
cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil, vous
n'imaginez pas, Valcour, combien ce procédé offense ma délicatesse;
il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par-
dessus ces considérations, si je découvre la naissance de Léonore, de
quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvéniens ne me
trouverai-je point entourée, et quoique femme du marquis de Kerneuil,
de quelles persécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le
secret d'accabler cette malheureuse Léonore; ce qu'il ne pourra pas
sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me
retrouve dans un abyme d'infortunes. En me conduisant comme je le
fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un
mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui allarme ma
conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma
délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères;
j'abandonne dans cette _Sophie_, une honnête et douce créature, une
fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes
qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver
encore _Sophie_ des mains de cet homme, comment l'imaginer! À quel
titre l'entreprendre! Eh mais, dès que je consens à donner à la
maison de _Kerneuil_ une héritière qui, dans le fait, ne l'est point,
ne puis-je donc pas donner de même au président, une fille qui ne lui
a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains
de l'injustice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des
détours. D'ailleurs, si je continuois d'assurer que _Sophie_ est ma
fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à
l'opposition des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien
à _Léonore_, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon
aveu, je rends la liberté à _Sophie_, et j'assure le bonheur
d'_Aline_. Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant
l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en
nuisant à ma _Léonore_. Quel embarras! moi qui me réjouissois des
jours où j'ai donné la vie à mes enfans, faut-il maintenant que je
classe ces jours malheureux, au rang des plus funestes de ma vie.

Non, je céderai, j'abandonnerai _Sophie_; j'ai beau penser, je ne
puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans
nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce
. . . . . . Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales
circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il
devienne impossible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent
s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en
concluroient que cette route épineuse où l'éducation les place, est
donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plutôt dans les
pièges de l'intempérance et du vice.

D'ailleurs, en ne me fâchant point de ce qui vient d'arriver, en
cédant tout à l'homme qui me trompe; en continuant de garder avec lui
la même conduite, peut-être viendrai-je à bout de l'attendrir; peut-
être cet entier dévouement de ma part le fera-t-il désister de ses
indignes prétentions sur Aline! Mais d'un autre côté, pourra-t-il
croire que j'abandonne légèrement les intérêts de celle que j'ai crue
si long-temps ma fille. Eh bien! je mettrai ma parfaite résignation
sur le compte de ma douceur; je lui dirai: _Elle est intéressante;
vous en êtes maintenant le maître; je vous la recommande, et vous
supplie de la rendre heureuse_.

Je suis presque fâchée à présent de n'avoir point rendu _Sophie_ à sa
bonne nourrice de _Berceuil_ . . . , elle seroit mariée; que dis-je,
vis-à-vis les manœuvres d'un homme comme le président, vis-à-vis les
intrigues d'un traître, qui ne ménage, ni pas, ni crédit, ni argent,
dès qu'il s'agit de servir ses passions; tout cela ne seroit-il pas
égal aujourd'hui? Il n'y auroit qu'un crime de plus . . . On
m'interrompt . . . Je finirai ma lettre demain.

Ce 13

Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à
l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignement _les tributs de
l'hymen_, _attendus des mains de l'amour_, et comme il a vu un peu
d'altération sur mes traits, quelques fussent mes efforts pour me
contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est
assûrément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est
Dolbourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait de savoir une de
ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la
ravoir; je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir
pas prévenu; mais toujours pénétrée de la folle idée, qu'elle est
votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de
soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous. Je
désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez
me pardonner ce petit mystere, en faveur du désir extrême que j'ai de
conserver votre estime; il n'en est point, a-t-il continué, dont je
sois aussi sincèrement jaloux . . . . . . C'est que peu de femmes
réunissent à tant de graces . . . à des attraits si divins, des
vertus aussi rares . . . Me brouiller avec vous . . . , moi? . . .
plaider? . . . le pourrais-je? --Mais elle est chez vous, lui ai-je
dit, en interrompant ses flagorneries. --Oui, a-t-il répondu, étonné
de me voir si instruite . . . . . . Vraiment oui, elle est chez moi,
je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui vouloit l'y recevoir
quelques instans. --Et qu'en fera-t-il au sortir de là? --Il
l'envoye, m'a-t-il dit, avec cet air mystérieux, que savent si bien
employer les imposteurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la
vérité; il l'envoye dans un couvent, au fond de la Gascogne . . .
Elle sera bien . . . ; il lui fait une pension honnête . . . Oh! vous
ne connaissez pas Dolbourg . . . Je ne vous ai jamais vu lui rendre
justice. C'est une si grande simplicité de mœurs . . . , une
franchise si rare . . . , une nature si vraie . . . , une ingénuité
si précieuse! Ah! croyez-moi, c'est le seul homme qui soit réellement
fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien! êtes-vous persuadée à-
présent, que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables
. . . Et je me taisais . . . Il y a tout plein de gens qui ont le
plus grand intérêt à vous en imposer . . . , et qui le font . . . ;
N'y eut-il que ce Valcour . . . ; méfiez-vous en, je vous le dis;
c'est le plus adroit fripon. --Un moment, monsieur, ai-je dit, ne
pouvant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel
point il la pousserait . . . Un moment . . . Puisque vous êtes en
train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commission
secrète à l'exempt qui vint arrêter _Léonore à Vertfeuille_? Pourquoi
cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement,
pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici
mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les
traits de ce visage odieux. --Moi, a-t-il répondu; moi, des ordres
pour faire mettre _Aline_ à la place de _Léonore_? . . . Mais daignez
donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public, que j'ai
su l'aventure de _Sainville à Vertfeuille_ . . . , circonstance qui
m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne
m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes
les questions qui m'étoient faites à ce sujet. --Vous niez ce trait,
ai-je dit, en me levant avec fureur. --Allons-donc, a-t-il repris en
souriant: je vois maintenant que vous plaisantez; mais si vous
poursuivez, je me fâche . . . J'ai bien assez de mes torts réels; ne
m'en controuvez pas de nouveaux; dormez, en paix sur votre _Aline_
. . . ; je ne vous la ravirai point . . . ; je vous la demande, c'est
à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexions, vous
ne me la refuserez plus . . . --Je me suis rassise; j'ai senti le
tort que je venais d'avoir, en rompant le silence, sur un objet dont
je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de
renouveller le souvenir, puisqu'assûrément il nierait tout . . . Je
vous crois, ai-je dit avec une tranquillité feinte. Oui, je vous
crois . . . Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assûrément,
vous devez en avoir de votre côté . . . La noirceur dont je vous
soupçonne, a été mise publiquement sur votre compte, et . . . --Des
ennemis, des ennemis, qui n'en a pas . . . Je ne connais que les sots
qui ne s'en font jamais; mais toutes ces calomnies . . . je les
méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux
qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous: et
s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps
de lui répondre, il s'est mis à me renouveller ses louanges . . . à
exiger enfin . . . ce que j'étais résolue de continuer à lui
accorder, puisque je me décidais à feindre . . . Je ne l'avais jamais
vu si ardent . . . , si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le
sentiment dans de telles ames, n'est jamais que l'excès du désordre;
mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus
doux plaisirs . . . Écoutez un de ses propos [2]. «Que vous êtes
belle, m'a-t-il dit en m'examinant sans voile . . . ; non, jamais la
mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des
autres êtres . . . ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais
rien ne peut s'altérer en vous, et dans le dernier repos de la
nature, vous lui servirez encore de modèle.» Et c'est à cette idée
qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idée _délicatement
horrible_, qui a plongé ses sens dans l'ivresse.

Ô mon ami! je ne sais, tout ceci m'allarme, ce changement si certain
dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient
plus l'enflammer! . . . Même dans les premières années de notre
mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient
ces retours? . . . . . . S'il m'aimait véritablement, s'il avait
envie de réparer ses torts . . . . . . Les aggraverait-ils, il me
flatte et cependant il me trompe, il me caresse et il m'afflige . . .
Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Qu'elle nécessité d'user de
ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort . . . On ne doit tromper que
ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave: elle n'est
permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en
servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou
qu'il me dégrade, je serai toujours sa victime. Rien ne peut
m'empêcher de l'être . . . Ô mon Aline! . . . Tu la deviendras peut-
être aussi . . . et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains
cruelles . . . Valcour, des larmes coulent malgré moi . . . Ma tête
se noircit . . . Mon ame fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte
d'en éprouver encore; il est un terme où nous ne sommes plus en état
de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille
fois plu-tôt la fin de son existence au renouvellement de l'infortune
. . . Ô Valcour! si j'allais vous être ravie, . . . si je n'y étais
plus . . . et qu'Aline devînt malheureuse . . . . . . Que tout votre
sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui
menaceraient alors sa débile existence . . . Ayez toujours devant vos
yeux la mère qui vous la donne . . . Dites-vous quelque fois, --elle
m'aimait . . . Elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La
Providence s'y est opposée . . . Mais je dois à toutes deux mon amour
et mes regrets . . . . . . Je dois les chérir au-delà du tombeau, ou
m'y anéantir avec elles. --Adieu . . . Je suis trop triste ce soir
pour continuer de vous écrire . . . . . . Mais on n'est pas la
maîtresse de ses idées . . . . . . Il en est . . . soyez en certain,
que la nature nous suggère comme des avertissemens de tout ce que sa
main nous prépare . . . . . . Tachez de dîner jeudi chez le comte, je
ferai tout pour vous y voir.

[Footnote 1. C'est ici où il est plus nécessaire que jamais
d'observer que c'est avant la révolution que ces lettres
s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le
gouvernement actuel.]

[Footnote 2. _Voyez_ page 57 et 58, où le président dit: _Quelquefois
même, je ne suis pas maître de mes propos_, etc.]



LETTRE XLVI.

_Valcour à Madame de Blamont._

Paris, ce 20 janvier.

Je viens d'avoir une visite singulière, madame, ce qui s'y est
passé me paraît tellement essentiel, que j'ai cru que vous me
permettriez de vous en faire part à l'instant. Il était environ dix
heures du matin et je me préparais à sortir, lorsqu'on m'a annoncé
monsieur le président de Blamont. --Puis-je savoir, lui ai-je dit,
monsieur, ce qui me procure l'honneur d'une telle attention de votre
part? --Vous devez vous en douter. --Je l'ignore, mais si vous
vouliez vous asseoir un instant, vous seriez plus à l'aise pour me
l'expliquer. --Je ne viens ici ni pour vous faire des politesses, ni
pour en recevoir. --Si cela est, restons debout; mais expliquez-vous
promptement, parce que des affaires m'appellent ailleurs. --J'y
mettrai le temps qu'il me faut et vous aurez la bonté de m'entendre;
il n'est point d'affaire plus pressée pour vous, que celle dont je
viens vous entretenir. --Eh bien! de quoi s'agit-il, expliquez-vous?
--Je viens vous donner un conseil. --Je les aime peu. --Le devoir
d'un homme sage est de les suivre quand ils sont bons. --L'homme plus
sage encore n'en donne jamais. --De celui-ci dépend votre sûreté.
--Un honnête homme la trouve dans sa conduite. --Changez donc la
votre si vous voulez que cette sûreté soit parfaite. --Il me semble,
monsieur, que ce n'est pas trop là le ton du conseil. --La
supériorité en donne quelquefois qu'elle ne module pas au ton de
l'amitié. --La supériorité? . . . --Aimez-vous mieux que je dise la
force? --Ni l'un ni l'autre ne vous va, vous êtes le moins élevé des
hommes, et vous avez tout l'air du plus faible. --Ma place . . . . .
--Est une des plus médiocres de l'état, bien souvent une des plus
tristes, et toujours une des moins considérées; songez qu'avec cent
sacs de mille francs, mon valet demain peut être votre égal. (_Se
jettant dans un fauteuil._) --Monsieur de Valcour votre conduite vous
perd, et pour l'amour de vous-même vous devriez en changer.
(_M'asseyant vis- à-vis de lui._) --En quoi celle que je tiens peut-
elle offenser ou le public ou vous? --C'est m'offenser que de séduire
ma fille; c'est manquer au public que de lui assigner des rendez-vous
dans une église. --Votre reproche est faux dans deux points, je ne
cherche pas à séduire votre fille, et je ne lui ai jamais donné de
rendez-vous nulle part. Sachez d'ailleurs qu'entre une fille de son
âge et un homme du mien, il n'y a d'autre séducteur que l'amour, et
que si je la rencontre quelquefois dans une église, il n'y a d'autre
cause que le hazard. --Avec de telles réponses on arrange tout. --Je
n'en veux faire que de justes. --Eh bien! si cela est, quels sont vos
sentimens pour ma fille? --Ceux du respect le plus profond et de
l'amour le plus inviolable. --Vous ne pouvez pas l'aimer. --Quelle
est la loi qui m'en empêche? --Ma volonté qui s'y oppose. --Nous
attendrons. (_se levant avec fureur_), vous attendrez? Ainsi donc,
monsieur, tout votre bonheur se fonde sur la fin de mon existence.
--Non, il me serait doux de vous nommer mon père, il serait flatteur
pour moi de tenir Aline de vos mains. (_Se promenant à grands pas
dans la chambre_), n'y comptez jamais. --Ai-je tort en ce cas de vous
assurer que nous attendrons, un malhonnête homme ne vous le dirait
pas. --Mais c'est me dire clairement. --C'est vous dire qu'il ne
tient qu'à vous de vous faire adorer comme un père, ou de vous faire
oublier comme un ennemi. --Il seroit bien plaisant qu'un homme ne pût
pas disposer de sa fille. --Il le peut sans doute, tant que ses vues
s'accordent au bonheur de cette fille. --Ces restrictions sont
sophistiques, les droits d'un père sur ses enfans ne le sont pas.
--Il y a beaucoup de choses qui existent quoiqu'elles soient
injustes. --Vous ne changeriez pas les loix. --Vous n'éteindrez pas
mon amour. --J'en arrêterai les effets. --Vous vous ferez haïr de
ceux qui doivent vous aimer. --Il faut se moquer des sentimens de
ceux dont on est obligé de punir les torts. --Ce n'en est pas un
d'aimer votre fille. --C'en est un que de la dégoûter de l'époux
auquel je la destine. --Ne dût-elle jamais penser à moi, ce serait
toujours un service à lui rendre que de l'empêcher de se lier à un
libertin. --Ah! voilà les impressions que vous lui donnez. Tels sont
donc les sentimens que vous suggérez à ma femme? --Il est permis
d'éclairer ses amis quand on les voit prêts d'être trompés; rassurez
vous cependant. Sollicité par d'autres, que votre femme et votre
fille, pour éclairer la conduite du monstre avec lequel vous voulez
les unir, je l'ai refusé. Mais la Providence a permis que ses écarts
se découvrissent naturellement, et vous devriez rougir d'un projet
qui vous déshonore. --Monsieur de Valcour ne m'obligez pas à en venir
à des extrémités qui me fâcheraient; agissons plus-tôt par des voies
de douceur, tenez (_posant alors dix rouleaux sur la table_), vous
n'êtes pas riche, je le sais, voilà cinq cents louis, signez-moi une
renonciation au mariage que vous avez dans la tête. (_Saisissant les
rouleaux et les jettant dans l'antichambre._) --HOMME VIL, OUBLIE-TU
CHEZ QUI TU ES? Oublie-tu la bassesse de ton existence, le peu de
dignité de ta place, l'avilissement où te plongent tes vices, et tous
les droits enfin que la vertu et la nature me donnent sur ton
méprisable individu? --Vous m'insultez, monsieur. --Je le ferois par-
tout ailleurs, je me contente chez moi de vous prier de sortir.
--Vous prenez les choses avec une vivacité! --Et par où donc ai-je pu
mériter d'être humilié si cruellement. Qui peut donc vous contraindre
à me mésestimer? Renoncer pour de l'argent au sentiment le plus
precieux de ma vie? Homme lâche, oui, je suis pauvre, mais le sang de
mes ancêtres coule pur dans mes veines; et je me repends moins des
fautes qui m'ont fait perdre mon bien, que je ne rougirais d'en
posséder dont l'acquisition me couvrirait de honte; périssent mille
fois ceux qui n'ont à mettre dans la société, pour dédommagement des
vertus, dont ils manquent, que des sacs d'or, dont ils n'oseraient
avouer l'origine. Le peu de bien dont je jouis est à moi, et celui de
l'homme que vous offrez à votre fille est la dot de la veuve, le
patrimoine de l'orphelin et le sang du peuple, frémissez de donner à
vos petits enfans des richesses acquises au prix de l'honneur, . . .
des trésors que pourrait à l'instant réclamer l'infortune, si
l'équité régnait dans ce tribunal avili dont vous vous targuez d'être
membre. --Vous ne voulez donc pas monsieur renoncer à ma fille. --Je
le ferai quand elle l'exigera, quand elle me dira que je ne suis pas
digne d'elle. --Vous causerez son malheur, ma parole est donnée et je
ne la reprendrai pas. --Et par quelle affreuse injustice le bonheur
d'un ami vous devient-il plus cher que celui d'Aline? --Celui de tous
les deux me l'est également, et je ferais celui de tous les deux, si
vous ne tourniez pas la tête de ma fille. --Si pour faire le bonheur
de cette fille, considération unique à laquelle tout autre doit
céder; il faut nécessairement que quelqu'un se sacrifie, n'est-il pas
plus juste que ce soit Dolbourg qu'elle n'aime pas, que moi qui
l'adore et qui ai l'orgueil de croire ne pas lui être indifférent?
--Si Dolbourg n'est pas préféré, pourquoi voulez-vous qu'il fasse un
sacrifice; c'est à celui qui l'aime à en faire un pour elle. --Il
serait mal entendu, celui qui se ferait aux dépends du cœur d'Aline.
--Mais Dolbourg n'y prétend point, il le lui laissera libre,
uniquement flatté de l'alliance, se rendant assez de justice pour
être bien persuadé qu'à son âge on ne captive plus le cœur d'une
jeune fille: il ne forme aucune prétention sur les sentimens d'Aline,
il l'épouse et voilà tout. Chacun ne met pas dans l'hymen cette
_grotesque chevalerie_ dont vous faites parade, on épouse une femme
pour ses entours, pour son bien, pour s'en servir parfois dans le
besoin; alors il faut que de bonne ou mauvaise grace la femme rende à
son mari tout ce qu'elle lui doit d'obéissance, il faut qu'elle soit
aveuglément _soumise_ et du reste, qu'elle aime ou qu'elle n'aime
pas, qu'elle soit contente ou triste d'accorder ce qu'on veut, et que
ce qu'on désire, soit légitime on non, . . . pourvu qu'on obtienne
. . . Qu'est-ce que tout le reste fait au bonheur? Vous autres gens à
grands sentimens, vous placez la félicité dans des chimères
métaphysiques, qui n'ont d'existence que dans vos cerveaux creux,
analysez tout cela, le résultat n'est rien; je voudrais bien que vous
me disiez à quoi sert l'amour d'une femme, pourvu qu'on en jouisse;
et dans l'instant qu'on en jouit, ce que cet amour apporte de plus à
la sensation physique? --À supposer que votre Dolbourg soit assez
méprisable pour penser ainsi, si votre fille est née délicate, vous
n'en ferez pas moins son malheur. --Et pourquoi, si l'on n'exige
d'elle . . . rien qu'elle ne puisse donner? --Ces dons-là sont
affreux quand ce n'est pas le cœur qui les fait. --Eh bien! ce sont,
je le suppose, deux momens un peu durs par jour, reste vingt-deux
heures à faire tout ce qu'on veut. --Une femme vertueuse n'est pas
seulement liée à l'instant des devoirs, elle l'est toujours, et quand
cet instant est cruel, ses fers lui deviennent affreux; parce qu'il
n'est pas dans son ame honnête de se permettre les flétrissans moyens
de les alléger. --Tout cela sont des principes de jeunes-gens,
fraîchement sortis des bancs de l'école, vous verrez, monsieur de
Valcour, comme vous préférerez à mon âge des idées moins
intellectuelles, à tous ces sophismes de l'amour, si le mari peut
être heureux du seul physique, la femme doit l'être sans le moral.
--Et vous supposez qu'un mari peut être heureux sans le cœur? --Je
soutiens qu'il l'est davantage, l'amour n'est que l'épine de la
jouissance, le physique seul en est la rose . . . Je vous étonnerais
bien, si je vous disais qu'il est peut-être possible de goûter des
plaisirs plus vifs avec une femme qui nous haït, qu'avec celle qui
nous aime. Celle-ci donne, . . . il faut arracher à l'autre; qu'elle
différence pour la sensation physique! elle a toujours ainsi
l'attrait piquant du viol, elle est le fruit de la victoire,
puisqu'il faut toujours combattre et vaincre; elle est donc cent fois
plus délicieuse. Songez-vous qu'il y a dans la vie de l'homme vingt
ans où il veut encore jouir tous les jours, et où il est pourtant
bien sûr de ne plus inspirer que des dégoûts; et comment serait-il
heureux ne pouvant plus donner d'amour, si l'amour seul faisait le
bonheur? Il l'est pourtant; il est donc possible d'être heureux sans
donner des plaisirs, très-possible d'en recevoir sans en rendre.
--Les idées d'une femme de dix-huit ans ne sont pas celles d'un homme
de cinquante. --Mais est-il bien sûr qu'on ait des idées à dix-huit
ans; ah! croyez-moi, l'âge où l'on n'écoute que son cœur, n'est
jamais celui des idées, égaré par un guide absurde, on se trompe sur
les sensations, on veut que la sensibilité savoure ce qui n'est bon
qu'en l'outrageant; pour moi, je l'avoue, il n'y a pas dix ans que je
jouis, il n'y a pas dix ans que je me doute de ce qu'il faut exclure,
de ce qu'il faut éteindre pour améliorer une jouissance; il est inoui
comme on sent mieux ce qu'on croit prêt à nous échapper, moins on est
sûr de renouveller, mieux on goûte ce qu'on obtient; il faut avoir
beaucoup connu pour décider sur ce qui est bon . . . Et que connait-
on à dix-huit ans? Estimant encore ses principes, croyant encore à la
vertu, admettant des dieux, . . . des chimères, . . . chérissant tous
ces préjugés, a-t-on conçu ces divins écarts, fruits du dégoût et de
la dépravation, a-t-on l'idée de ces recherches délicieuses; nées
dans le sein de l'impuissance, il faut vieillir, vous dis-je, pour
être voluptueux . . . On n'est qu'amant quand on est jeune, et ce
n'est pas toujours à Cithère où la volupté veut un culte . . . Mais
concluons monsieur de Valcour, je vous sermone et ne vous convaincs
pas . . . Qu'elle est votre dernière résolution? --De mourir plus-tôt
mille fois que de renoncer à mon Aline. --Vous vous attirerez bien
des maux. --Je les braverai tous, aimé d'elle. --Voilà donc votre
dernière réponse? --C'est la seule que vous aurez jamais de moi.
-- (_Et se levant furieux._) Eh bien! monsieur, ne vous étonnez donc
pas des moyens que je prendrai, . . . des puissances que j'armerai
contre vous. --Si vous agissez en mal-honnête homme, vous m'aurez
donné le droit de vous mépriser, et j'en jouirai dans toute son
étendue. --Souvenez-vous sur-tout, monsieur, que ma maison vous est
interdite, . . . que je ferai surveiller ma fille, et que si vous
continuez ou à lui écrire ou à lui donner des rendez-vous,
j'implorerai la rigueur des loix; et saurai, au moyen d'elles, vous
faire rentrer dans les bornes du respect que vous devez à un de ses
ministres. --Et il est sorti tout en colère, ramassant ses rouleaux,
et protestant qu'avant qu'il fût peu, mon entêtement me donnerait des
remords.

Voilà ce qui s'est passé, madame, j'aurais voulu mettre plus de liant
dans cette visite; j'avoue que je me repends par rapport à vous de
l'aigreur qui m'est échappée, mais je n'ai pu tenir à me voir traiter
comme il l'a fait . . . me proposer de vendre mon amour pour Aline!
. . . Juste ciel! toutes les gouttes de mon sang, versées l'une après
l'autre, ne m'y feraient pas renoncer, et le trône de l'univers fût-
il là pour prix de mon sacrifice, fût-il en parallèle avec les plus
affreux tourmens, je ne balancerais pas une minute.

J'attends vos ordres, madame, . . . mais non pas sans inquiétude, non
sans éprouver comme vous, au fond de mon cœur, le pressentiment de
l'infortune . . . Moi qui voulois vous inspirer du courage . . .
Hélas! je sens que j'ai besoin du votre . . . Cachez cette scène à
votre Aline; elle augmenterait ses inquiétudes . . . Instans fortunés
du repos et de félicité, ne luirez-vous jamais pour nous!



LETTRE XLVII.

Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce 26 janvier.

On ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais
. . . On m'en parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé,
je ne voulais rien dire qu'on ne me prévint; mais on ne m'a pas dit
un mot des cinq-cents louis, encore moins de tout ce qui a pu
ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu
vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous
allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On
m'a prié d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit
qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont
on était sûrs . . . Je les savais ces entrevues, mon ami: et j'espère
que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais pas; vous
n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insçu; assurément
ils sont bien simples, et je serois loin de vous les interdire si vos
propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus,
Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que
l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux
de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec
autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer;
aucun de ses systêmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où
l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me
fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses; mais s'il ne les
fait que par _faussetés_, . . . qu'il soit bien convaincu que je ne
les reçois que par _politique_, et que je le traiterois comme il
mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les intérêts de
mes enfans.

Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et
pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et
cela m'inquiète. Il est parti hier pour _Blamont_, en m'assurant que
_Sophie_ n'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est
encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie
de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je
ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les
particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé
le moyen d'avoir une correspondance sûre à _Blamont_: on me fera
passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira
exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y
est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est
pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . .
Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles
manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait
pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir
avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .

On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et
Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette
visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te
garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de
t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils
brisés l'idée du crime. --(Heureusement imaginaire.) --Ne va-t-elle
pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .

Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se
reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime
. . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle
ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit,
comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir
un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y
renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et
nous vous embrassons toutes les deux.



LETTRE XLVIII.

_Léonore à Madame de Blamont._

Rennes, ce 22 janvier.

Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si
je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos
démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens,
et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui
emportait en détail la succession de la comtesse de _Kerneuil_,
trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux
campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient
aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions,
rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes
dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes
parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez
me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces
reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où
le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut-
on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?

Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous
assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et
cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des
plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où
nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la
capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux
richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour
qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce
projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous
y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que
je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de
vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit,
. . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe
pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est
toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].

Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du
spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans
une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette
aventure m'a fait naître une idée sur cette petite _Sophie_ que vous
me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis
s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me
semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède
une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être
utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant
la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi
dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler,
faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un
couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas
refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien
faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit,
je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est
blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.

Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent
être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les
suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre
_Aline_, et nous vous offrons tous deux nos respects.

[Footnote 1. On dit que _Paul Veronèse_, obligé dans une vaste
composition de faire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes
les plus distans, mit un tel art dans de certains traits de l'une et
l'autre de ces personnages, qu'on les nommât au premier coup-d'œil.
Est-il possible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la
fille de monsieur de Blamont? (_Note de l'éditeur._)]

[Footnote 2. Aline, Aline, auriez-vous écrit comme cela à votre mère?
(_Note de l'éditeur._)]



LETTRE XLIX.

_Sophie à Madame de Blamont._

Du château de Blamont,
ce 29 janvier.

Oh! madame, pourquoi faut-il que je ne sois destinée qu'à vous
raconter des infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné
l'existence que pour être toujours victime du malheur . . . Et puis,
comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient
d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une
réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que
vous avez daigné pleurer sur mes maux; j'ose vous les confier encore,
j'ose encore implorer votre protection, je suis menacée de plus
grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh! madame,
daignez m'y soustraire. Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je
sais qu'elles vous sont impossibles; mais tâchez seulement, je vous
conjure, de me faire arracher de ces lieux, j'irai vivre ignorée dans
quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi,
mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore
d'autres secours que la liberté de pouvoir travailler, on aura pitié
de ma misère, on protégera ma jeunesse: tous les cœurs ne sont pas
endurcis; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai
par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails madame,
puisque vous me permettez de vous les faire [1].

Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était
environ huit heures quand il entra dans la maison, on lui avait
préparé du feu et à souper dans ses appartemens d'en haut, il y monta
tout de suite; et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui
parler . . . La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que
moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneusement toutes les portes,
il ne restait plus de communication de libre que celle de ma chambre
à la sienne; à peine osais-je avancer . . . Il était sur une bergère,
au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais.

Approchez, me dit-il, je conçois vos craintes. Vous devez frémir de
me voir après la sottise que vous avez faite . . . Vous êtes bien
convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire
pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos
réponses.

Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma
femme pour azyle? --Le hazard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la
seule cause de cet événement; je fuyais vers Bercueil; chassée par
votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait
élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite
dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui
vous tint par de tels nœuds. --Mais vous lui avez raconté tout ce qui
se passait chez mon ami et chez moi? --Ignorant à qui je parlais.
--Vous ne le deviez dans aucun cas. --Après la manière cruelle dont
on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. --Vous
méritiez le traitement que vous avez reçu. --Non, monsieur. --Vous
êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. --Par quel serment
faut-il vous protester le contraire? --Vous ne m'en imposerez pas,
vous êtes une _catin_, . . . vous êtes pis, vous nous avez volé en
partant. --Moi, monsieur! . . . Juste ciel! Et me jetant à ses pieds,
oh monsieur! je suis une malheureuse; mais l'indigence n'exclue ni la
franchise ni l'honnêteté . . . Croyez au serment que je vous fait de
mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. --Ce n'est pas
dans ce moment-ci . . . Non, ce n'est pas à l'instant où je viens
vous punir sévèrement de vos fautes, que vous me ferez croire
qu'elles n'existent pas. --Et alors il s'est levé et s'est promené
quelque temps dans la chambre. --Je me suis levée aussi, et je me
tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant
de ses arrêts . . . Alors, il s'est approché de moi, et m'obligeant à
lever la tête, qu'il soulevait et contenait d'une de ses mains. --Ils
vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie,
il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous
ressembliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fut
aussi laide que vous . . . Quelques traits si l'on veut . . . Ce qui
fait, qu'en badinant, je vous appelais _ma fille_; mais j'espère que
vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. --Oh! oui,
monsieur, je connais maintenant ma naissance. --Vous la connaissez?
--Oui, monsieur. --Qu'elle est-elle? . . . Et ici madame, je n'ai pas
cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que
la fille de _Claudine Dupuis_, _du pré-Saint-Gervais_. --Et qui a
éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand
étonnement? --Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le
château. --On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui
vous êtes, vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais
vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses
mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près, il vous
suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille . . . Et que, quand
vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir
rigoureusement, et à vous réduire dans la soumission où je veux que
vous soyez vis-à-vis de moi . . . Déshabillez-vous . . . Il y
travaillait déjà lui-même . . . Mais quand il a vu que je me reculais
en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté
comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui
me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais
essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison [2]. Ni
larmes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir; on eut dit
qu'il s'enflammait au contraire en raison de mes efforts a le
désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions
plus indécentes encore, il m'a soumis la moitié de la nuit, à tout ce
qu'a pû lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son
cœur.

Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. --Tout ce
que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très-léger échantillon
de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est
donc à lui à se venger; je vous l'amènerai incessamment, apprêtez-
vous à le recevoir, et tachez sur-tout de l'attendrir, comme vous
l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux
bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, dont l'effet, comme vous
voyez, n'a pourtant pas été très-sûr . . . Nous avons le malheur,
nous autres gens de loi, d'être un peu blazés sur tous ces beaux
secrets de femmes . . . Ne dirait-on pas que je vous ai pulvérisé
. . . Voyons . . . Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son
intempérance, il les a contemplé long-temps avec une curiosité féroce
. . . il les a renouvellées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici, il lui a recommandé de
me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les
moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce
pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il
est remonté dans sa chaise.

Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que
je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous
conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis
de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de
tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux
pieds de mademoiselle _Aline_, et lui présenter mon respect . . .
Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme
vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui
ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que
deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait
adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui
ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste _Sophie_.
Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux
qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers
de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous
leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant
qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le
glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance,
comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur
humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai-
je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce
bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous
les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de
détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire
qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.

Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce
sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser
. . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir!
Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que
la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].

[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a
contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore
des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte
des caractères.

(_Note de l'éditeur._)]

[Footnote 2. _Voyez_ tome I, page 112 et 113.]

[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses
dans la suivante.]



LETTRE L.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce premier février.

Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir
à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires;
l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les
vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh
bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur
nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est
cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le
désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la
vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit
être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la
traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . .
j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu
de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son
front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la
voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant
d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a
voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la
nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces
mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de
moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je
soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . .
Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se
tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la
force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!

Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du
_Pré-Saint-Gervais_, que vous sachiez d'abord de lui, si le
président, sur le propos de _Sophie_, n'aura fait aucunes démarches,
et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de
dire, dans le cas où l'on viendra s'informer. Moi, je ne prescrirai
rien à _Sophie_, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans
entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au
fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu'elle dise ce
qu'elle voudra; que décider à présent sur cette malheureuse? . . . Il
est bien dur de l'abandonner, . . . bien périlleux de la servir;
. . . n'ayant aucun besoin d'avouer jamais _Léonore_, si je
continuais à réclamer _Sophie_; . . . mais le puis-je après son
propos? . . . Oh, mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin, les
sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l'esprit, je le sens et
ne sais que résoudre; j'imagine cent moyens pour sauver cette
infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour
exécuter ce dessein, peut-être s'y présentent-t-ils des choses
dangéreuses . . . faire parler à _Dolbourg_, c'est lui témoigner une
confiance dont il abusera certainement, le _comte_ est chargé d'une
négociation si importante pour _Léonore_ que je n'ose lui proposer
ces nouveaux soins, . . . que puis-je d'ailleurs pour _Sophie_
maintenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant
l'autre . . . Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien . . . Il est
donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient
impossible de la rompre.

Mais que dites-vous du calme de _Léonore_ à dépouiller ces malheureux
collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que
nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond
de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui
faire reclamer cette succession . . . Le comte l'a voulu, il n'est
plus temps d'en revenir, . . . et pourquoi réduire ces infortunés à
l'aumône? . . . Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son
mari? ou au moins faire grace aux plus pauvres: et l'indifférence
avec laquelle elle me parle de _Sophie_ . . . En faire une comédienne
. . . ou une femme de chambre . . . Voilà comme la pitié parle au
fond de ce cœur, . . . si ressemblant à celui de l'homme qui fait
tous nos maux. Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour
continuer de vous écrire, --conseillez-moi, . . . éclairez-moi, et
pressez sur-tout les démarches que je vous demande.



LETTRE LI.

Valcour à Madame de Blamont.

Paris, ce quatre février [1].

Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l'envie de
s'éclaircir, comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était
réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa
conscience de cette nouvelle horreur; la première chose qu'il a faite
au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais; il a
demandé _Claudine Dupuis_, elle était morte, il a été obligé d'avoir
recours au curé; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations,
nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. --Que
désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, --savoir, a répondu le
président, ce que devint _Claire de Blamont_ mis en nourrice ici en
tel temps et chez telle femme. --elle est morte, et je vous en
délivrai pour lors les extraits nécessaires. --Non, monsieur, elle ne
mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma
femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je
l'enlevai de nuit. --Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être
mieux instruit que vous du sort de cette enfant? --Mais la nourrice
peut m'avoir trompée; je lui ai dit que je destinais à cette petite
fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la
sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je
venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille
entre mes mains, au lieu de la mienne. --Ces choses-là ne se font
point. --Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant
ici avec adresse l'occasion de la mort réelle d'_Elisabeth de
Kerneuil_, a donné à la fille de Claudine . . . (_Sophie_) le sort de
cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte; n'ayant au moyen
de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été
changé _Claire de Blamont_, il a laissé le président dans l'erreur,
et absolument convaincu que la fille de _Claudine_ est morte, et que
l'_individu_ qu'il a dans _Sophie_ est bien décidément sa fille.

Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se
soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous
n'auriez pas d'autres moyens de sauver _Sophie_ que de la réclamer
encore pour votre fille; _Léonore_ n'ayant aucun intérêt à vous
désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous;
mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin
de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu
moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous
conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis
quelques changemens dans les circonstances; il ne faut pas voir les
choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux
amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de
vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas,
dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité
sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop
affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de
la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans
ce cas-là, ne l'imaginez donc point . . . Pour être plus sûr de son
fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps
de _Claire_, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil
aucune trace de cadavre d'enfant . . . Le curé qui savait à quoi s'en
tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il
avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été
exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des
cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence, celle de
l'exhumation proposée; d'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans
la permission de l'archevêque; conviendrez-vous de cette fraude à ses
yeux? croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli, monsieur, l'enfant
que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne
soit votre fille; . . . mais encore une fois, a repris le président,
envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux
constater son crime: --qu'est devenue la fille de _Claudine Dupuis_,
et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en
convaincre, en lui remettant l'extrait mortuaire d'_Elisabeth de
Kerneuil_, enterrée sous le nom faux de la fille de _Claudine_, par
une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes
recherches; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais
que _Sophie_ est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit
ultérieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir
un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête
homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui
aurait fait accabler cette malheureuse, --se voyant convaincu qu'elle
est sa fille, en serait mort de regret et de douleur; --le président
parfaitement tranquille dans le mal . . . Le président qui ne
désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir
commis ce crime . . . Le président, dis-je, est parti comblé,
laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez
les scélérats, la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille
graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes
convenus tous deux, qu'il l'avait fait sans compromettre son devoir,
puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret
confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait fait à lui-même.

Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveller
le conseil d'abandonner _Sophie_ à la providence, mon cœur
souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l'intérêt
qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et
un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le
curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas _Sophie_, et _Léonore_
vous est rendue, quelqu'adroite que soit cette jeune personne, vous
l'exposez pourtant aux noirceurs d'un père atroce, capable de
sacrifier jusqu'à _Sainville_, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un
obstacle aux infamies qu'il concevra trop infailliblement sur cette
nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide
imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera
certain, vous sacrifiez _Aline_ à _Dolbourg_ . . . plus aucun moyen
dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus
sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du
train, Paris entier s'occupant de vous et tout cela pour une fille
qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce
que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié
. . .Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma
comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités
impossibles, . . . mais dussent-elles être; . . . il est de
malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée,
plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger
cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des
mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et
ses soins vous répugnent . . . Je le conçois, mais vous y refuser
serait dangéreux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près
de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à
même d'y parer; si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses
manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant
cela travaillez fermement à ce que le sort d'_Aline_ se décide dans
une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui
doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et
là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous
oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d'_Aline_: ma retenue
et ma délicatesse s'opposent à ce que j'appuye davantage sur ce
dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est
vous qui daignerez la défendre.

Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument,
puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à
celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni
voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller
prier près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m'était
cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur
de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer
du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de
la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie:
comment le Dieu qui l'anime à-présent, n'accomplirait-il pas ses
désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera,
et m'imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même
en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous
les sentimens d'une ame enflâmée . . . Eh bien! je me priverai de ces
délices, mais l'hommage sera toujours égal, . . . toujours présente à
mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la
solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus
qu'un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour
iront s'offrir à chaque instant.

[Footnote 1. Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier
volume.]



LETTRE LII.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 6 février.

Ou es-tu donc Dolbourg? en verité, je crois que tu deviens sage: si
cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et
j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été
assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il en
faut venir là . . . On recule tant qu'on peut, ces maudites passions
nous troublent, . . . nous aveuglent; dans la jeunesse elles sont
violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons,
plus elles nous maîtrisent; les goûts sont formés, les habitudes sont
faites, à force d'outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on
est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la
bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et
que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de
l'aliment, au lieu de s'arrêter alors, on redouble, l'excès de la
veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux
projets pour le lendemain; et l'on arrive ainsi sur le bord de la
tombe sans s'être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que
devient-on? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en
désespéré.

Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d'ici entouré de prêtres,
te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir,
faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir
comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela, . . . C'est que
tu ne t'es point fait de principes, je te l'ai dit, c'est que
n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais
eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent
les identifier dans toi; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans
essayer d'en détruire aucun; tu les as tous laissé derrière toi, et
tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de
les combattre.

Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je
ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai
détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs, . . .
Faudra-t-il les quitter? Je serai fâché de les perdre sans me
repentir de les avoir aimé, en m'endormant en paix dans le sein de la
nature, --j'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses
inspirations, ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle
en éveillait en moi le désir, . . . et qu'elle frayeur m'inspirerait
donc la fin de mon existence? dois-je craindre d'être puni pour avoir
cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient!
. . . mourons tranquille, tout finit avec moi, . . . tout s'éteint
quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre
l'apparition que j'ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon
existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit,
que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi,
rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que
m'importe ce qu'elle m'a fait suivre.

Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels
sentimens, je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut
vaincre, il faut subjuguer, annéantir; un seul préjugé en arrière
suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui
paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu'il faut
déclarer guerre ouverte.

Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont, je n'ai rien eu de plus
pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de
lui appartenir de tant de manières, j'aurais été désespéré, je
l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à
l'autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies;
je n'étais donc arrêté que par un titre . . . Eh bien! connais moi
Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les
voir nuls; mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur
d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des
plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle
est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on
te destine [1], heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait
goûter le plaisir des Dieux [2], il ne te reste plus que ma femme. Tu
ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes
de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse
. . . Veux-tu que je hazarde la proposition? . . . Tu joueras vingt-
quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas, . . . ce
qui est vraisemblable, j'arriverai à ton secours . . . Ah! laisse-moi
rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus
folles que j'aye conçue depuis long-temps; oui, je voudrais te voir
l'amant de ma femme; en attendant prépare-toi au voyage projetté,
mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il
devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur _Sophie_;
nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour
le _plan admis_, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette
madame de _Blamont_ est dangéreuse, il faut s'en méfier quoiqu'elle
ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa
dupe . . . La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais
si bien que dans le silence . . . Il faut la prévenir, lui ôter tout
moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu'ayant
été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu
sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une
infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux; on ne voit
dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout
instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce
pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t'attends
donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t'indique ce rendez-
vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu
sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands
généraux, tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affoiblir
de l'autre; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération,
en trouverons-nous une meilleure de faite; qu'aucun plaisir sur-tout
ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par
l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il
s'agit de travailler; César, infiniment plus aimable mais beaucoup
moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu.

[Footnote 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire
d'abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse,
il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d'une autre
dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu'ayant eu dans le même
temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s'étaient promis de se
prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint
l'âge nubile.]

[Footnote 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du
paganisme.]



LETTRE LIII.

_Déterville à Valcour._

Ce 13 février.

J'ai été deux fois chez toi ce matin, sans te trouver, mon cher
Valcour. Je prends donc le parti de laisser une lettre à ta porte, en
recommandant qu'elle te soit remise avec le plus grand empressement
aussitôt que tu rentreras . . . Prends des précautions . . . Tiens-
toi sur tes gardes . . . Évite d'être seul d'ici à quelque temps; le
président te tend des embuches, on n'a pu encore me dire de quelle
sorte sont les dangers que tu dois redouter; mais ils sont
incontestablement funestes sitôt qu'un tel monstre s'en mêle;
réfléchis à tous les motifs qui le guident, . . . à son caractère,
. . . à ses richesses, . . . à l'impunité où ces vils frippons
croyent vivre, et frémis; je vais tout employer pour te découvrir ce
qu'il trame, en attendant tu dois à toi et à tes amis de prendre tes
sûretés. Quand tu voudras de moi pour ton second, fais-moi dire un
mot et j'accourerai . . .

Eh bien! ces scélérats séviront contre les plus légers délits, ils
déshonoreront, ils flétriront, ils assassineront pour des misères les
meilleurs citoyens de l'état, tandis qu'eux, qui en sont la lie, eux
qui ne le servirent jamais, eux enfin qui le troublèrent ou le
trahirent toujours à l'abri du glaive que leurs méprisables mains
soutiennent, se rendent dignes d'en être à tout instant frappés . . .

Ô comme je suis tenté d'aller vivre avec des ours! quand je réfléchis
à cette multitude d'abus dangéreux, et à cette foule d'inconséquences
intolérables, et dont, avec quelques opéra comiques et des chansons,
on n'a pas même l'air de se douter.



LETTRE LIV.

_Valcour à Madame de Blamont._

De mon lit, ce 23 Février.

Quelle plus douce consolation pour moi, madame, que l'intérêt que
vous me témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que
je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler
sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que
je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée, ni l'un
ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche,
c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du
bras droit, . . . je le sens à peine . . . C'est cette même main qui
vous écrit: . . . c'est elle qui va vous raconter l'événement . . .
Vous pardonnerez le style et les traits; la tête qui dirige l'un, est
un peu malade, et la main qui trace les autres [1] est encore bien
faible.

Hier soir revenant de souper chez la comtesse _des Barres_, où
j'allais pour

[Illustration: _Voilà donc ce que, se permettent ceux qui veillent au
maintien des loix._]

prendre congé, voulant d'après votre conseil, rompre avec tous mes
amis . . . J'étais à pied . . . le tems était clair, je tournais la
rue de Bussi pour entrer dans la rue Mazarine: il était environ
minuit . . . Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue,
tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup
avant que d'avoir eu le temps de me défendre: j'ai paré les autres en
m'appuyant contre une maison . . . Pendant ce temps mon domestique,
l'un des plus braves garçons que j'aie connu, a sauté sur l'un de ces
gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui
l'a étendu au milieu du ruisseau: il en allait saisir un autre, quand
j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je
n'avais affaire qu'à des assassins, je n'ai plus songé qu'à battre en
retraite, toujours en parant de mon mieux, quoique mon bras se fût
engourdi par l'effet du sang que j'en perdais . . . Alors j'ai
appellé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes
meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée . . . Mon
laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos
mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement
sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé; . . . et
dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me
serais peut-être trouvé mal-à-l'aise; mais ce tendre et cher ami,
accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui-
même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce
malheur ne me serait-il pas arrivé . . . Il me gronde, . . . il me
soigne, . . . il me console, . . . il me parle de vous, quel malheur
ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de
ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le
rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinaisons sur
cet événement; il y veut une origine que je n'admets point . . . J'ai
tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur . . . Je suis si
loin de supposer ce que je ne me permettrais pas; . . . une méprise;
. . . un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne en un mot de
l'horreur que mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus
vraisemblable . . . Sa tendresse pour moi l'aveugle; . . . ne
l'imitez pas, madame, je vous en supplie, . . . votre ame sensible
aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les
vraisemblances démentent.

[Footnote 1. Les répétitions, les négligences de cette lettre,
prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne
lui en impose pas, quand on lui garantit la véracité de cette
correspondance.]



LETTRE LV.

_Aline à Valcour._

Paris, ce 24 Février.

Oh ciel! qu'ai-je appris? . . . On me le cachait, . . . toi que
j'aime, toi que je veux adorer sans cesse, . . . idole de mon cœur,
. . . tu as couru des dangers, et je n'étais pas auprès de toi . . .
Ton sang coule, . . . il a coulé pour moi, . . . à cause de moi,
. . . et ce n'est pas moi qui te soigne? Je ne puis ni te veiller, ni
te secourir; j'y veux voler, on m'en empêche; je n'aurai pourtant, ni
repos, ni tranquillité, que je ne t'aie vu; mon honneur, . . . ma
vie, tout ce que j'ai de plus cher, dût-il être compromis, il faut
que je te voie; . . . il faut que mes yeux m'assurent que l'on ne me
trompe point, et que tes jours sont en sûreté. Père barbare, . . . si
je croyais que ce fût vous, l'amour étoufferait la voix de la nature;
. . . mais où m'emporte mon funeste état! mes larmes coulent, et
elles ne me soulagent point! mon cœur est dans une telle oppression,
que tous mes sens sont anéantis . . . Quel est le motif de ce funeste
accident? . . . Je veux le savoir ou mourir. Ah, combien je t'aime,
Valcour! --comme tes maux réveillent ma flamme; ce fer fatal a
pénétré mon cœur . . . Le sang qu'il en arrache se mêle aux larmes
dont j'inonde ce que j'écris! . . . Comment es-tu? . . . quel est ton
état? . . . je veux en être instruite à toutes les heures, . . . à
toutes les heures on entrera chez toi de ma part, . . . excepté
pendant le temps de ton repos, . . . de ce repos que je voudrais
aller te procurer moi-même, au prix du mien et de ma vie . . . Et
pourquoi n'irai-je pas? qu'ai-je à craindre? . . . qu'ai-je à
redouter? . . . Je ne suis effrayée que de tes douleurs . . . Tout
m'est égal sans toi; devoirs, respects, sentimens, décence, froides
et vaines considérations, vous n'êtes rien auprès de mon amour . . .
Qu'ils sont heureux ceux qui te soignent; . . . que ne donnerais-je
pas pour partager leur sort? que dis-je? . . . Ah! si le bonheur ne
m'était point ravi, qui que ce fût que moi seule, ne t'offrirait
aucun service, je serai jalouse de tous ceux qu'on voudrait
m'empêcher de te rendre . . . Pourras-tu me lire, pourras-tu
comprendre le désordre de ces traits? . . . Le feu de cette tête
égarée par le désespoir; . . . les expressions de ce cœur perdu
d'amour, tout ce que j'éprouve enfin, sera-t-il entendu de toi? . . .
Il y a des instans où mon ame m'abandonne pour aller s'unir à la
tienne . . . des instans où je ne respire plus, où il ne reste de mon
existence qu'une triste machine, dont tous les ressorts semblent
habiter au fond de ton cœur. Ma mère veut me consoler; . . . elle
veut sécher mes larmes . . . Hélas! quelle main en serait plus
capable, si mon inquiétude était susceptible de s'adoucir . . . À
peine l'entends-je, à peine la vois-je . . . elle qui est le plus
tendre objet de ma vie . . . Ô ma chère ame! . . . ô doux espoir de
mes malheureux jours! . . . Pourquoi ne sont-ils pas tombés sur moi,
ces coups cruels qui ont déchiré mon amant! Je souffrirais bien moins
de mes propres maux que des siens . . . Être éternel, . . . venge-le,
. . . venge l'amour outragé, . . . n'importe aux dépens de qui. Ta
délicatesse te déguise les véritables auteurs de ce crime; la mienne,
absorbée par tes malheurs, ne me permet pas les mêmes illusions . . .
Je le vois, ce tyran, je le vois armer les mains des scélérats qui
t'outragèrent; eh! dirige-les vers moi ces fers cruels, . . . homme
dénaturé, . . . perce le sein qui l'idolâtre; . . . entr'ouvre-le, te
dis-je, si tu veux en bannir l'amour dont il est embrasé; . . . Cet
amour violent qui m'anime, est l'unique principe de ma vie; il ne
cessera jamais qu'avec elle: . . . et pourquoi ménagerais-tu mon sang
quand tu as répandu celui de Valcour? . . . Ignores-tu que c'est le
même? Ignores-tu que c'est ma vie qui circule dans ses veines? et
qu'en les entr'ouvrant, c'est ma vie que tu fais exhaler! achève de
l'arracher, tu le peux, mais n'espère pas de nous séparer, elles
seront à jamais unies, ces ames, dont tu veux briser les liens: Dieu
ne les a créées que pour être ensemble; il n'a donné pour existence à
l'une, qu'une portion de celle de l'autre; il faut que ces moitiés se
réunissent en dépit des monstres qui veulent les séparer ici . . . On
entre, . . . on arrive de chez toi, . . . on me dit que tu vas bien,
je ne le crois pas; . . . on m'abuse, . . . tout le monde s'entend
pour me tromper; . . . si tu vas bien, pourquoi ne m'écris-tu point?
Ton état peut avoir changé depuis qu'on t'a quitté, . . . Repartez,
barbare, . . . repartez, . . . dites lui qu'il trace un seul mot de
sa main pour son Aline; . . . qu'il dise qu'il va mieux . . . et
qu'il l'aime . . . . . . Mais comme tout est froid à mes larmes,
comme tous les cœurs sont insensibles à ce que je souffre; . . . il
n'y a que ma mère qui m'entende, . . . il n'y a que son ame à qui la
mienne ressemble . . . Cruelle que je suis! elle m'embrasse et je la
repousse: . . . je lui demande Valcour, . . . je lui demande pourquoi
elle ne veut pas me conduire à lui . . . si vous me le refusez, c'est
qu'il n'existe plus: . . . et vous me le cachez: . . . vous craignez
que je ne le suive; . . . ah! n'en doutez pas, . . . vos efforts
seraient superflus; . . . il ne serait rien qui pût me retenir . . .
Moi, . . . vivre sans Valcour? . . . exister dans un monde qu'il
n'embellirait plus . . . Ah! que ferais-je sur la terre après lui?
. . . Envoie-moi Déterville, je ne m'en rapporterai qu'à lui; . . .
qu'il vienne, . . . qu'il retourne, qu'il te porte mes soupirs
enflammés; . . . qu'il te voie, . . . qu'il me rassure, ou qu'il me
donne la mort.



LETTRE LVI.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 28 Février.

Calmez-vous, Aline va mieux; le premier mouvement a été terrible; une
lettre écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer,
vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit votre
accident sur elle; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes
qui nous ont inquietés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle
peut être . . . Croyez-le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a
voulu avoir près de vous des couriers perpétuels, . . . elle les a
eu, . . . et enfin elle les a cru; vous avez su quel était son désir,
et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être
satisfait . . . il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma
part. Mais que de dangers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne
soyons observés. Jugez des suites par ce que vous venez d'éprouver
. . . Ô mon ami! . . . l'illusion ne nous est plus permise; . . . des
propos; . . . des indiscrétions, . . . des informations secrettes,
tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure, . . . et
telle est notre malheureuse position, . . . qu'il ne nous est permis,
ni d'éclater, ni de nous plaindre . . . Deshonorerez-vous le père de
votre Aline? . . . flétrirai-je le nom de mon époux?

On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir
donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait . . . Je crois
qu'il me serait impossible de dissimuler davantage.

Ô mon ami! je crains de nouveaux piéges . . . Je crains que l'on ne
complotte contre votre liberté . . . Ne nous effrayez pourtant point
encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches
de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux
éclaircissemens, et ne songez qu'à votre santé: . . . le scélérat, il
ourdissait deux trames à-la-fois, et pendant qu'il cherchait à se
débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse
également redoutable à l'exécution de ses perfides projets.

Comment espérer de franchir tant d'écueils! . . . Les plus grands
dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour
nous en garantir, et malgré la justice de la providence, _le vice
écrasera la vertu_. Quel avertissement! j'en reçois dans l'histoire
des derniers événemens de cette malheureuse _Sophie_ . . . Écoutez-
les, . . . et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes
craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques; je ne
demande qu'à être rassurée, mais quel louche! . . . Comment ne pas
croire; . . . Oh mon ami! dans quel trouble je suis; . . . si ce que
je soupçonne est vrai, . . . s'il était capable de ce comble
d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous
nous séparassions de lui . . . Écoutez, enfin, écoutez et décidez
vous-même.

Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin
pour Blamont, ils y arrivèrent à sept heures du soir; de ce moment
Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de
s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont
je dispose dans le village. Cet homme qui a des raisons personnelles
de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer
ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le
résultat de ses manœuvres; je vous envoie la lettre même afin que
vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable
que ces scélérats ont eu l'art de jetter sur leur conduite, peut vous
en laisser le pouvoir.



LETTRE LVII.

_À Madame de Blamont._ [1]

Du château de Blamont, ce 26 février.

J'obéis à vos ordres, madame, et passe sans plus de préambule au
journal que vous m'avez demandé.

Le vingt-un au soir, monsieur le président et son ami arrivèrent au
château entre sept et huit heures; c'était alors où j'appercevais
communément de la lumière dans la chambre de Sophie . . . Je n'en vis
plus . . . Les appartemens d'en-haut, où vous savez que monsieur se
tient de préférence, étaient très-éclairés, je prétai l'oreille, mais
l'éloignement, la hauteur, malgré le calme qui régnait, m'empêchèrent
d'entendre, et je ne distinguai rien. Je retournai trois fois sous la
fenêtre de Sophie, et je n'y vis jamais de lumière, elle a sûrement
changé de chambre dès ce premier soir.

Le vingt-deux au matin, je sus que nos voyageurs n'avaient avec eux
qu'un laquais, le même qu'avait dernièrement amené monsieur le
président. J'appris aussi que c'était le concierge qui leur préparait
à manger, et que qui que ce soit n'entrait dans le château, pas même
le jardinier, de qui je tiens ces détails, il avait à parler pour des
affaires pressantes à monsieur, et ne put en obtenir audience. Je
recommençai à six reprises différentes ce jour-là, mes signaux sous
la fenêtre de votre protégée, sans que personne me répondit. Il y eut
beaucoup de mouvement dans les chambres d'en-haut, . . . du feu
constamment, et beaucoup de lumières le soir. À neuf heures les
fenêtres s'ouvrirent, on tira les contrevents, les croisées se
refermèrent ainsi que les volets, et l'obscurité devint telle, qu'il
me fut impossible de savoir s'il y avait même de la lumière dans les
appartemens; -- voyant ma présence inutile, je me retirai. J'engageai
ce soir-là quatre de mes amis à aller s'établir chacun sur une des
quatre routes qui aboutissent à Blamont, et leur fit promettre d'y
rester jusqu'à l'avertissement qu'ils recevraient de moi pour
revenir. Leur consigne était d'examiner, avec la plus scrupuleuse
attention, toutes les voitures qui iraient et viendraient sur ces
routes, et de me rendre le compte le plus exact des personnes qui
seraient dedans.

Le vingt-trois au matin, les croisées de la chambre de Sophie
s'ouvrirent, mais le concierge y parut seul, il laissa les fenêtres
ouvertes jusqu'après le départ de ces messieurs, alors il les referma
à demeure comme elles le sont, quand personne n'habite cette chambre.
Il n'y eut ce soir-là, ni feu, ni apparence de lumière dans les
petits appartemens de monsieur, où l'on s'était tenu la veille et le
jour d'avant; mais ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir à
plusieurs reprises différentes des lumières aller et venir par les
_meurtrières_ [2], qui donnent près des souterrains, je m'y portai le
plus près possible, au point de n'avoir plus entre elles et moi que
le fossé; mais je n'entendis jamais rien; le silence fut tel dans le
reste de la soirée, que je crus tout le monde parti; cependant en me
retirant je fis veiller deux hommes autour du château, comme j'avais
fait la veille; leur rapport fut que le silence avait été le même.

Le vingt-quatre la journée fut également calme, on ne se tint
sûrement pas de tout le jour dans aucune pièce à feu, personne
n'entra ni ne sortit absolument de la maison; je m'y présentai sous
le prétexte de saluer monsieur le président, le concierge me dit que
je me trompais, et qu'il n'était sûrement pas au château.

Le vingt-cinq, à deux heures du matin, un postillon amena trois
chevaux au petit pas, on lui ouvrit fort vite et fort doucement, il
attela de même la chaise qui avait amené ces messieurs, et tout le
monde partit avant le jour; je les vis de derrière un arbre monter
tous les deux en voiture, et ils n'y placèrent bien sûrement aucune
femme avec eux. Je les fis suivre, ils furent menés très-doucement
jusqu'au bout de l'avenue, ils ne partirent au galop que de-là. De ce
moment j'envoyai ordre à mes quatre amis de revenir, et en attendant
je continuai d'examiner le château, rien ne parut à aucune fenêtre.
On n'avait pu cacher Sophie au jardinier, il savait qu'elle y était,
il en était convenu vis-à-vis de moi, je fus le trouver, je lui
demandai pourquoi nous ne revoyons plus cette jeune personne, et ce
qu'il croyait qu'elle était devenue; d'abord il fit le mystérieux,
ensuite il me dit qu'elle était partie le vingt-quatre au soir, dans
une voiture avec une dame qui était venue la chercher de Paris, je
n'osai lui dire que n'ayant pas quitté les environs du château depuis
quatre jours, j'étais absolument certain du contraire; mais je
l'assure à vous, madame, aucune voiture n'en est approchée du vingt-
un au vingt-cinq. Il n'est absolument entré personne dans la maison
durant cet intervalle, excepté le postillon que je viens de vous
dire, et très-certainement personne n'en est sorti. Voyant que ce
jardinier n'en voulait pas dire d'avantage, et qu'il cherchait même à
détourner la conversation, je le quittais et fus questionner mes
amis; sur trois des quatre routes indiquées ci-dessus, il n'a passé
que des charettes et un cabriolet dans lequel étaient deux vieux
prêtres. Sur l'autre, celle de Lorraine, il a passé le vingt-quatre
au soir une voiture très-légère, à deux chevaux, sans équipage,
conduite au pas par un postillon vêtu en paysan; cette voiture
contenait une vieille femme, sous l'habit de villageoise, et une
jeune fille en juste blanc, à-peu-près de l'âge et de la tournure de
Sophie; mon ami pour pouvoir me donner des détails plus étendus sur
le personnel de ces deux femmes a fait l'ivrogne et s'est laissé
tomber presque sous les roues de leur voiture, elles ont fait un cri,
le paysan a arrêté ses chevaux, et les deux voyageuses sont
descendues pour voir s'il n'était pas arrivé quelqu'accident à cet
ivrogne. Alors mon ami s'est relevé et a fait quelques singeries pour
les faire parler, la vieille femme s'est mise à rire et a répondu à
ses balivernes. La jeune a dit d'une prononciation exacte, et telle
que doit être celle d'une fille de qualité: -- «Je suis bien aise mon
cher monsieur que vous ne vous soyez pas fait de mal». Mais elle n'a
jamais souri, elle n'a jamais pris la moindre part à la grosse gaieté
de la vieille, qui au bout d'un instant, lui a dit brusquement:
«allons, remontons, rien ne vous égaye, vous me feriez mourir avec
votre tristesse»; et la jeune fille est remontée en soupirant.

Plus il paraissait de conformité entre cette voyageuse et Sophie,
plus j'ai questionné mon ami, mille choses prouvent que c'est-elle,
mille autres le démentent absolument, . . . s'il y fallait parier ma
fortune, je la hazarderais pour vous convaincre que ce n'est pas
elle; ou si c'est elle, c'est donc par les airs qu'elle est sortie du
château; sans l'intime persuasion où je suis que ce n'est pas elle,
je serais monté à cheval sur-le-champ et j'aurais poursuivi cette
voiture, mais j'ose être si sûr de mon fait, qu'il ne m'est seulement
pas venu dans l'esprit de faire cette démarche. Voilà mes opérations,
madame, elles sont réglées sur vos ordres, j'en attendrai de nouveaux
pour agir, soit intérieurement, soit extérieurement.

_Post-scriptum_ de Madame de Blamont.

Eh bien! Valcour, décidez maintenant . . . Portez si vous le pouvez
un jugement certain sur cette affaire, Sophie a été au château de
Blamont, elle n'en est point partie, et cependant on ne la voit plus,
où est-elle? qu'en ont-ils fait; . . . est-il bien vrai qu'elle
existe encore . . . Je m'arrête, ma malheureuse position m'interdit
toutes conjectures! moins je voudrais supposer le mal, plus tout ce
qui en légitime l'opinion vient s'offrir en foule à mon esprit, et
mon cœur n'a pas plutôt détruit mes soupçons que ma raison les
réalise . . . Il fallait suivre cette fille, il fallait vérifier qui
elle était . . . Oh que ne peut-on agir soi-même dans des
circonstances aussi délicates!

Au retour, malgré la contrainte, malgré les propos échapés, ne
prouvant que trop la part qu'on avait à votre aventure, j'ai voulu
questioner sur le reste; le voyage à Blamont, qu'on ne m'avait point
caché, autorisait mes demandes . . . On m'a répondu que Sophie était
partie, qu'on la mettrait dans un couvent en Alsace, où elle serait
d'autant mieux que Dolbourg la recommanderait chaudement à la prieure
dont il était parent; voilà donc mes incertitudes qui renaissent, la
fille vue sur la route de Lorraine, peut très-bien être celle qui va
en Alsace, d'un autre côté, on paraît sûr que ce n'est point elle; je
n'ai nulle raison de douter de l'exactitude des soins de l'homme qui
me sert . . . Ah, si c'était Sophie ne m'aurait-elle pas écrit . . .
Au milieu de ce trouble, j'ai osé redoubler mes demandes . . . À qui
avez-vous confié cette jeune personne, ais-je dit, au président?
. . . à un homme sûr, m'a-t-il répondu, . . . nous désirions une
femme, cela eut été plus honnête, mais il ne s'en est point présenté
qui valussent l'homme fidèle entre les mains duquel nous l'avons
placé; --Oh monsieur! pardonnez mes questions, . . . c'est un
enfantillage de ma part; . . . c'est un rêve affreux que j'ai fait
sur cette malheureuse, et dont vos réponses dissipent les funestes
illusions; dans quelle voiture est-elle partie? . . . dans un phaëton
très-léger, conduit par des chevaux d'emprunt. --Comment vêtue? --en
lévite bleue . . . --Mais en vérité vos questions . . . --Pardon, je
n'en fais plus l'infortunée de mon rêve était conduite par une femme,
et elle était habillée de blanc.

Oh! mon ami! prononcez, pour moi je ne l'ose, . . . c'est la même
voiture, les mêmes chevaux, il n'y a de différents que le conducteur
et l'habit . . . Je voulais dissiper mon trouble par cette multitude
de questions et je n'ai fait que l'augmenter. Si vous écrivez à
Aline, ne lui dites rien de tout ceci . . . Nous le lui cachons, trop
accablée de votre état, elle ne tiendrait pas à cette seconde
révolution, il est inutile qu'elle la sache, elle n'a que trop de
raisons de craindre son père, n'ajoutons pas aux motifs qu'elle a de
le haïr . . . Elle sait en gros, _Sophie_ enlevée et conduite dans un
couvent en Alsace, rien de nécessaire à ce qu'elle en apprenne
davantage.

Le président a eu l'air touché de l'état de sa fille, il a fait
semblant d'en ignorer la cause, et Dolbourg n'a point paru de la
semaine. Adieu, au trouble dans lequel vous me voyez, vous jugez de
l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse [3].

[Footnote 1. Cette lettre était incluse dans la précédente, elle ne
commence pas là, on en a retranché tout ce que l'on voit que madame
de Blamont en a extrait dans la fin de sa lettre à Valcour.]

[Footnote 2. Embrazures de canon, fréquentes dans les châteaux-forts.
Quelques-unes servaient pour la simple mousqueterie, et celles qu'on
voit dans les anciennes forteresses, avant l'invention de
l'artillerie, servaient ou pour les archers, ou pour observer
l'ennemi.]

[Footnote 3. Cette réponse ne contenant que des dilemmes, ne décidant
rien parce que le voile est trop épais pour qu'il soit possible de
rien discerner, nous l'avons soustraite au lecteur, ainsi que le
commencement de la suivante qui ne contenait non plus que des
indécisions sur le sort de Sophie. Nous reprenons où madame de
Blamont quitte ce sujet qui, quoiqu'épisodique, n'en est pas moins
bien essentiel au fond de l'intérêt. --Qui ne frémira pour Aline, en
ayant autant de raisons de trembler pour Sophie. Si ceci était un
roman, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il y a bien de
l'art à suspendre ainsi la foudre sur la tête de l'héroïne, à
allarmer sur son sort, en écrasant tout ce qui l'entoure. (Note de
l'éditeur.)]



LETTRE LVIII.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 6 mars.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois
mademoiselle de _Kerneuil_ sera rentrée dans les biens de sa
prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi
d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions.
L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés
dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme;
quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux
de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien
autrement _senties_ que celle de sa chère épouse, il s'est conduit de
même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec
zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours
bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite
vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir
incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la
rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les
reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité de _six cents
livres de rente_ à la mort de madame de _Kerneuil_, cet infortuné
presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de
mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne
s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime;
. . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait
de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il
résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle,
obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire,
va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour
vivre. --Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de
monsieur le président de _Blamont_, mais je suis désolée qu'il soit
de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a
été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame,
qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle
rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je
me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses
propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles
d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on
l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant
encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne
vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que
serait devenue _Léonore_ sans cela? ayant de trop fortes raisons pour
ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que
mademoiselle de _Kerneuil_? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite
des biens de cette maison.

Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous
dire . . . il en a été aux nues; . . . il en a loué l'héroïne une
heure, il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les
autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on
en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela,
on a tort en le cédant; il y a six mois que j'ai fait bien pis à
Blamont . . . Il était question d'un coin de terre dont j'avais
besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et
assez inutile dans le fond; ce petit local faisait depuis soixante
ans le patrimoine d'une très-pauvre famille qui avoisine le château;
j'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation . . .
Elle était claire . . . J'ai fait promptement décamper mon homme, et
tout le train de femme et d'enfans qui l'accompagnait, et en dépit de
leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas
douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. --Voilà des
malheureux au désespoir, --tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma
terrasse . . . Il faut raisonner toutes ces choses-là . . . Moi,
voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout . . . Je soumets tout à
l'histoire des sensations; c'est selon moi la plus sûre façon de
juger . . . La privation de l'embellissement produit par ma terrasse
était une sensation douloureuse pour moi, la privation du terrein qui
devait former cet embellissement en était une fâcheuse pour le
malheureux paysan . . . Dites-moi maintenant, je vous prie, pourquoi
dès qu'entre Pierre et moi, il faut qu'il y ait une triste sensation
à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement
l'accepter pour en débarrasser cet homme qui ne m'est rien? Je serais
un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé
pareil. --Mais le calcul n'est pas juste, en comparant les
sensations, il fallait comparer les besoins: ceux de _Pierre_ étaient
ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là, les vôtres n'étaient
que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. --Vous vous
trompez, madame, l'habitude des fantaisies; est un besoin pour nous
autres gens riches, aussi pressant que celui de vivre pour ces
droles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement
nécessaire que les besoins soient égaux; la douleur de _Pierre_ est
nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon ame, que _Pierre_ dîne
ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin,
et la privation de ma terrasse en est un; or, pourquoi voulez-vous
que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au
prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de
raisonnement impardonnable . . . Quand vous cédez au sentiment de la
pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur
de préférence à l'esprit, vous vous jettez dans un abîme d'erreurs,
puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la
sensibilité, aucuns qui nous entraînent à de plus sots calculs et à
de plus ridicules démarches. --Oh, monsieur! laissez-moi être sotte
toute ma vie, si on l'est en écoutant son cœur; jamais vos cruels
sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une
bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de
posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux
dépends de mon cœur. --Tout cela dépend des organes, a répondu le
président, ces différences morales sont entièrement soumises au
physique . . . Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais
conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit
un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou
qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus;
accordez-moi qu'on peut exister sans vous ressembler, et moi qui suis
galant, je vous accorderai qu'on n'est aimable que quand on vous
ressemble . . . puis une caresse bien fausse, . . . une montre à la
main, . . . une sonnette tirée, . . . des chevaux demandés et l'opéra
. . . Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangéreux auquel nous
avons affaire; . . . mais je vous le répète, ne vous inquiétez
pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie, il est certain
qu'il y a quelque chose en l'air, bien certain qu'il en voulait à
votre vie, . . . qu'il est désespéré de l'avoir manqué; plus sûr que
tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la mal-adresse des
scélérats qu'il a osé armer contre vous, et malgré tout cela, j'ose
vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement
instruit.



LETTRE LIX.

_La même au même._

Paris, ce 15 mars.

Heureusement, mon cher Valcour, le parfait rétablissement de votre
santé vous permet d'apprendre sans risque tout ce qui s'est passé
depuis que je ne vous ai écrit; les avis les plus sûrs viennent de
m'être donnés sur ce qui vous regarde. Les cinq cents louis qui vous
ont été offerts, n'ont pas trouvé par-tout des ames aussi délicates;
ils ont été le prix d'un ordre bien certainement obtenu contre votre
liberté . . . On vous cherche, quittez Paris, . . . vous n'avez pas
un instant à perdre; entreprenez quelque voyage . . . Celui d'Italie,
par exemple, il y a long-temps que vous le désirez, ce sera, à-la-
fois pour vous, un objet d'amusement, d'instruction et de sûreté.
N'imaginez pas que nous restions à Paris après vous; en accordant une
infinité de choses j'en ai obtenu quelques-unes; j'imagine bien que
ce qui l'a engagé à céder les points que j'ai voulu, est l'espérance
qu'il a de se débarrasser bientôt de vous. N'importe, j'en ai
profité, . . . Voici les clauses:

1°. Je n'entreprendrai plus aucunes perquisitions sur Sophie, on m'a
dit où elle était, je dois être tranquille, . . . et ici, on avait
fort envie de me faire signer que je renonçais à l'idée de la
supposer ma fille . . . Je me suis bien gardée de le faire.

2°. Je ne vous recevrai point à la campagne où je demande à aller
tout de suite . . . Quelle fourberie! quand il exige cette clause,
. . . le traître, il a dans sa poche ce qu'il faut pour vous faire
arrêter.

3°. Je ne me déferai jamais d'Augustine . . . Libertinage, espionage,
tout ce que vous voudrez supposer d'affreux, je ne le croyais pas
d'abord, j'en ai maintenant des preuves sûres . . . Quelle turpitude!

4°. Au mois de septembre prochain, sans plus de délais, j'accorderai
mon consentement pour le mariage de Dolbourg et d'Aline.

Au moyen de ces quatre clauses, j'obtiens . . . des délais d'abord,
vous le voyez et c'est toujours beaucoup selon moi. 2°. de partir
sur-le-champ pour Vertfeuille, où nous serons toujours plus
tranquilles qu'ici. 3°. Jusqu'à l'époque de mon consentement au
mariage, de ne le voir ni lui, ni son ami, et cette condition, je
vous l'avoue est une des plus douces pour moi, tout a été signé de
part et d'autre, et monsieur de Beaulé s'est rendu garant des deux
partis.

Cela fait, le comte instruit de tout, a dit au président qu'il était
impossible de lui cacher, qu'on le soupçonnait sourdement de deux
choses, dont il le suppliait de se justifier pour la tranquillité de
ses amis; la première d'avoir voulu faire assassiner Valcour, la
seconde d'avoir obtenu un ordre pour le faire enfermer, . . . On
n'imagine pas avec quelle impudence cet homme accoutumé au crime
s'est défendu de ces deux accusations. --Je suis un homme de robe, a-
t-il dit, j'ai vingt ans de plus que monsieur de _Valcour_, mais
malgré ces considérations, soyez parfaitement sûr que si j'avais
envie de me défaire de lui, je n'employerais pas des moyens aussi
indignes que ceux dont vous osez me soupçonner . . . J'irais lui
proposer des pistolets, et puisque vous me forcez de m'expliquer sur
son compte . . . Cette voye, je la suivrai assurément, s'il ne se
désiste pas des prétentions qui me déplaisent, ou s'il s'avise de
mettre le moindre obstacle aux arrangemens dont nous convenons
aujourd'hui, --vous ne vous défendrez pas de la lettre de cachet, lui
a dit le comte, j'en ai été averti dans les bureaux. --On vous en a
imposé, monsieur, a répondu le président, . . . on a peut-être voulu
vous parler de celle obtenue contre _Sophie_, mais je n'en ai
sûrement pas demandé de nouvelles, --si cela est lui a répliqué le
comte, faites-nous l'amitié à tous d'écrire devant moi au ministre,
. . . «qu'on vous accuse de comploter contre la liberté de _Valcour_,
et que vous le suppliez de m'assurer que cela est faux». --Je croyais
que sur des points de cette espèce, a dit le président furieux, ma
parole devait vous suffire, et il a voulu se retirer, alors le comte
qui ne se souciait pas de rompre, . . . qui n'avait d'autres projets
que de se convaincre, et qui, par l'air, la conduite et les réponses
du président, devenait aussi sûr du fait qu'il était possible de
l'être, . . . lui a dit froidement: --je vous crois, monsieur, je
suis seulement fâché que vous ne vouliez pas me satisfaire sur une
chose aussi simple que celle que je vous demande, si réellement vous
n'avez point agi contre notre ami commun; mais que ce que vous nous
assurez soit vrai ou ne le soit pas, je vous déclare qu'il m'aura
toujours pour défenseur. Les choses en sont restées-là; et le comte
bien sûr qu'il a dans sa poche un ordre contre vous, est le premier à
vous conseiller le départ. Qu'il s'éloigne, me charge-t-il de vous
dire mot à mot, et qu'il s'en rapporte à moi sur les soins que je
prendrai pendant cet intervalle pour assurer et son bonheur et sa
tranquillité.

Voici maintenant nos projets approuvés de notre ami commun; j'employe
les quatre premiers mois à la perfection et à la sûreté de mes
desseins, toutes mes batteries dressées . . . À la fin de juillet je
reviens subitement à Paris, et le dernier mois de tranquillité qui me
reste par les clauses signées, je l'employe à mettre tout en
mouvement. L'éclat se fait . . . Je ne balance plus . . . Toute ma
famille m'étaye. On met au jour la conduite du président . . . On
dévoile ses odieuses intrigues avec Dolbourg, . . . causes pour
lesquelles il veut lui donner Aline. On fait valoir l'extrême dégoût
de cette malheureuse fille pour ce vilain homme, on publie les
raisons qui fondent ce dégoût, on réclame, en un mot, _Sophie_, comme
m'appartenant . . . C'est ma famille qui fait cette démarche, puisque
je me suis engagée à ne la point faire, le pas est délicat, je le
sais. Mais il est sûr, on est certain que l'affaire une fois entamée,
le président confondu de ce seul nom, se prêtera à tout ce qu'on
voudra pour prévenir la demande; d'ailleurs, nous ne serons jamais
obligé d'en venir au fait . . . Vous voyez, mon ami, qu'il y a des
gens bien certains, que cette créature ne serait pas aisément
retrouvée par lui, si on le contraignait quelque jour à la montrer.

Mais quoi qu'on imagine sur cela, en vérité, je doute d'une telle
horreur; il est très-difficile de comprendre des choses aussi
révoltantes, et ce qui me fait plaisir, c'est que la candeur, la
franchise du comte de Beaulé ne les admet pas plus que moi; j'ai
toujours fait une assez singulière remarque, c'est que les gens
prompts à soupçonner un genre de crime, sont toujours ceux qui y sont
eux-mêmes adonnés, il est extrêmement aisé de concevoir ce qu'on
admet, il ne l'est pas autant de comprendre ce qui répugne. Il n'y
aurait pas par siècle dix condamnations à mort, si la collection des
juges était pendant ce siècle entièrement composée d'honnêtes gens;
au lieu de soutenir, comme ces faquins-là font, qu'il faut toujours
supposer qu'un individu coupable une fois d'une sorte de délit, le
sera toute sa vie du même genre, ce qui est un paradoxe abominable,
j'oserais affirmer qu'un homme au contraire réprimandé ou puni pour
une sorte de crime quelconque ne le recommettra sûrement de sa vie
. . . Voilà l'opinion des bonnes gens, l'autre est celle de ceux qui
se connaissant méchants, et capables par conséquent, de récidive,
imaginent que les autres doivent leur ressembler, et de telles êtres
ne doivent pas juger les hommes. Ils jugeront toujours sévèrement
. . . Or, la sévérité est fort dangéreuse; il vaut infiniment mieux,
sans doute, sauver un coupable, par trop d'indulgence que de
condamner un innocent par trop de sévérité. Le plus grand danger de
l'indulgence est de sauver le coupable. Il est léger; l'inconvénient
de la sévérité est de faire périr l'innocent --il est affreux [1].

J'ai maintenant, mon ami, une grace à vous demander, puis-je espérer
que vous m'aimez assez pour ne m'en point faire craindre le refus? Au
moment où vous lisez ma lettre, il y a dans votre antichambre un
homme de confiance à moi, il est chargé de vous remettre mille louis,
n'est-il pas possible qu'à la veille d'un départ aussi précipité,
vous n'ayez pas les fonds nécessaires pour entreprendre le voyage que
je vous conseille, . . . et à qui appartient, dans ce cas, le droit
de prévenir vos besoins, si ce n'est à votre meilleure amie?
--Valcour, je vous connais . . . ces refus que j'ai l'air de ne pas
craindre . . . vous me les faites . . . Je le vois . . . Mais
écoutez: l'homme qui va vous parler exigera de vous une quittance,
. . . et ce qu'il vous donne est un à compte sur la dot de ma fille
. . . Cruel ami! osez me rejetter maintenant.

[Footnote 1. Douces et sages maximes, après vous être éloignées si
longtemps de l'esprit de notre nation, revenez donc vous y graver
éternellement et qu'elle n'ait plus à rougir aux yeux de l'univers de
vous avoir si cruellement méprisées.]



LETTRE LX.

_Valcour à madame de Blamont._

Paris, ce 16 mars.

Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il
besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites
presque chérir mes malheurs, puisque j'obtiens en les subissant des
preuves si douces de vos excessives bontés . . . Subterfuge adroit
. . . Heureux espoir! . . . que de délicatesse vous savez mettre en
obligeant; oui, madame, je vais m'éloigner, . . . et de ce moment-ci,
puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant
chez un ami où je resterai incognito jusqu'à l'instant de mon départ.

Oh, madame! faut-il vous l'avouer? vos bontés m'enhardissent, elles
m'encouragent à vous en demander une nouvelle preuve; m'éloigner
encore de vous, . . . m'en éloigner pour si long-temps . . . sans
vous voir; sans qu'il me soit permis de me jetter aux genoux de tout
ce que j'adore . . . Auriez-vous la rigueur de m'y condamner; je mets
à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon
cœur soit capable . . . Dans les premiers jours de votre arrivée à
Vertfeuille, . . . pendant que vous y serez seule . . . une heure,
. . . une seule minute; . . . mais m'arracher, . . . mais quitter ma
patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y
attache, . . . non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez
pas à une privation qui me serait plus dure que la mort . . .
Indiquez-moi les précautions à prendre, . . . tracez-moi la route à
suivre, je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne
me soumette pour obtenir la grace que j'implore, j'attends mon arrêt
. . . Prononcez, . . . et convainquez-vous bien que d'un seul mot,
vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus
malheureux des amans.



LETTRE LXI.

_Valcour à Aline._

Paris, ce 26 mars.

Après tout l'intérêt que j'ai pu faire naître en votre ame sensible,
m'en refuserez vous, Aline, la nouvelle preuve que j'ose implorer?
. . . Vous devinez ce que je demande, votre cœur animé du même désir,
sait aisément pressentir la grace instante que je sollicite . . .
Cette faveur me fut refusée l'an passé, je m'en souviens avec
douleur; mais daignez y réfléchir Aline, les circonstances où je vous
laisse cette fois-ci, sont bien différentes de celles où nous étions
alors; je me méfie de ce calme apparent; je n'ai osé le dire, mais il
me semble que ce nouveau délai s'accorde bien légèrement; cette
tranquillité promise est-elle supposable avec toutes les précautions
que l'on prend? avec les indignités qu'on se permet, et si l'on
n'avait pas envie de presser, dresserait-on tant de batteries pour
éloigner tous les obstacles? Ah! puissent mes pressentimens se
trouver faux, mais je frémis en m'éloignant; je ne puis vous le
cacher, et plus mes craintes sont affreuses, plus est violent le
désir de vous voir . . . Si nous allions être trompés tous! si les
odieuses manœuvres de cet homme cruel, allaient m'enlever tout ce que
j'idolâtre! . . . cette funeste idée n'entre dans mon cœur que comme
un fer ardent qui le déchire . . . elle n'y pénètre qu'avec le
frisson de la mort . . . que je vous voye avant . . . Aline que je
vous parle encore une fois de mon amour . . . content d'être plaint
de vous, heureux d'emporter votre cœur . . . je pourrai mieux du
moins supporter votre absence; c'est avec le sang qui a coulé pour
vous, que je trace en pleurant ce désir effréné de mon ame . . . si
vous me refusez . . . Aline . . . je m'éloignerai, il le faut; mais
je ne vous reverrai jamais . . . Croyez-le, quelque chimérique que
vous puissiez trouver cette idée, elle m'absorbe, et je ne puis
l'empêcher de naître. En un mot, il faut que je vous voye, le besoin
que j'en ai est tel, que pour la première fois de ma vie, je ne sais
pas même si je vous obéirois, à supposer que vous me défendissiez
votre présence. Oui j'aimerois mieux vous désobéir et vous voir, que
de mourir en vous obéissant . . . Elle m'est chère cette vie cruelle
depuis que vous y avez pris tant d'intérêt. Ô mon Aline! voyez votre
amant à vos pieds, implorer en les arrosant de larmes, la grace
instante de vous voir une minute, voyez-le palpitant encore sous le
fer de l'auteur de vos jours, attendre de cette faveur seule le
dédommagement de ses maux . . . Où voulez-vous que j'aille sans vous
avoir vue? Affaibli par mon désespoir, égaré par mon amour, que
deviendrais-je, hélas! sans le soulagement que j'attends, ou vous ne
m'avez jamais aimé ou vous l'obtiendrez de votre mère; c'est à toutes
deux que je le demande, et c'est toutes deux que je veux embrasser ou
mourir.



LETTRE LXII.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 20 Mars

A deux lieues du château qu'habiteront vos amies, entre _Orléans_ et
_Vertfeuille_, sur la lizière de la forêt, est un hameau qu'on
appelle _le Haut-Chêne_; il y a à l'extrémité de ce hameau, une
petite montagne isolée, sur laquelle est construite une chaumière
habitée par une vieille femme, qui n'a près d'elle qu'une fille
nommée _Colette_, . . . une amie d'Aline, dont on vous parla l'an
passé . . . Nous en revenions quand nous rencontrâmes cette
malheureuse _Sophie_. Soyez chez cette femme le 15 Avril, entre trois
et quatre heures du soir, déguisé en chasseur . . . elle sera
prévenue; vous y verrez les deux personnes du monde à qui vous êtes
le plus cher; . . . deux amies qui cèdent à vos instances, malgré
tous les périls qui les environnent . . . Nous partons le premier du
mois prochain, . . . jusques-là le plus grand silence . . . Quittez
Paris le plutôt possible, le danger augmente chaque jour . . . Soyez
déjà en route quand vous passerez au lieu que nous vous indiquons, et
de là hors de France, sans perdre une heure. Adieu.



LETTRE LXIII.

_Aline à Valcour._

Paris, ce 20 Mars.

Eh bien, dois-je l'aimer, cette mère charmante, dois-je la chérir
éternellement? Voyez ce qu'elle fait pour moi? Je vous verrai . . .
et c'est son ouvrage, . . . c'est à elle que nous devons cette
faveur, et l'ame de votre tendre Aline à-la-fois remplie d'amour et
de reconnaissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se
livrer . . . Mais mon ami, qu'elle sera courte cette joie, . . . et
que d'affreux tourmens en suivront peut-être la douceur! Ah! croyez
que cette séparation cruelle m'allarme autant que vous; je conviens
que depuis long-temps nous devions être accoutumés à vivre l'un sans
l'autre; mais nous respirions le même air, nous habitions le même
pays; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre
nous! Oh! comment supporter cet éloignement . . . Plus j'y réfléchis,
moins j'imagine le pouvoir; . . . Que de choses peuvent arriver
pendant une si longue absence; quoique séparés l'un de l'autre, . . .
quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force: . . . je
souffre avec plus de résignation; . . . mais à présent qui
m'inspirera du courage? qui deviendra l'ame de ma vie . . . et le
soutien de mes malheurs? Ô Valcour! ne me dites pas vos
pressentimens; . . . de trop cruels viennent également me déchirer:
. . . éloignons-les, . . . partez, puisqu'il le faut, partez, bien
sûr de mon amour, . . . je vous suivrai; . . . mon cœur volera sur
vos traces: mes yeux toujours fixés sur _les Alpes_, franchiront,
comme mes désirs, leurs cimes élancées vers les nues. Quand vous
arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos
regards sur cette terre où vous aurez laissé votre _Aline_; et vous
direz, là respirent deux créatures qui m'aiment, qui s'intéressent à
moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec
autant d'ardeur que moi, l'instant qui doit me réunir à elles, . . .
l'instant de ce bonheur si doux . . .

Oh, mon ami! s'il était écrit dans les cieux que nous ne dussions
jamais le goûter, ce bonheur: . . . si tous nos projets étaient
chimériques, . . . aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées,
comme je vous l'ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste
qui ne peut échapper à la vertu?

Qu'ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n'ont pas dans leurs
peines les espérances flatteuses de la religion, ceux qui se voyant
accablés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur:
«Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu'on me fait
souffrir; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon ame
affligée, et j'aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu'on
m'aura fait».

Oui, j'ose le dire, la connaissance d'un Être suprême est un des plus
doux présens que nous ayons reçus de la nature; il n'est pas un seul
instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse; pas un
seul, où nous n'y trouvions un torrent de délices . . . Quel être
assez barbare peut donc imaginer de l'arracher aux hommes! Le cruel!
en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n'a-t-il donc
pas conçu qu'il aiguisait le fer du tyran, . . . qu'il armait le bras
de l'iniquité, . . . qu'en flétrissant le prix de toutes les vertus,
il entr'ouvrait la porte à tous les vices, et qu'il creusait enfin
l'abyme où ses systèmes allaient le plonger . . . Dans quelle classe
est-il le malheureux, nous arrachant l'idée de l'être juste qui
récompense le bien et qui punit le mal? est-il opulent? . . . domine-
t-il ses semblables? Qu'il tremble, . . . qu'il frémisse, dès qu'il a
brisé le frein de celui qu'il veut enchaîner, ennuyé de ses fers,
révolté du joug qui l'écrase, dès qu'il n'est plus de Dieu, que
risque-t-il cet esclave infortuné? Quels dangers courre-t-il à
plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut le
maîtriser? . . . Est-il inférieur ou pauvre, ce sectateur impie des
sombres chimères de l'athéisme? . . . Qui le secourera dans sa
misère? Qui allégera ses tourmens? Qui tournera vers lui une main
compatissante, dés qu'il enlève aux hommes l'espoir d'être
récompensés du bien qu'ils auront fait? Mais cette servitude dont il
se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne
redoubleroient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n'a
plus de vengeur à redouter? Il n'est donc bon à rien, ce systême
effrayant et triste? que dis-je, il est donc dangéreux à toutes les
classes d'hommes, fatal à l'oppresseur, sinistre à l'opprimé, le
véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s'empare des
esprits, que comme ces années de désolation, où l'air infecté d'un
venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la
terre.

Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline?
Je crains que vous ne me trouviez sombre . . . Cette teinte lugubre
éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que
j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et
sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi; des
larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris; . . .
Qui les fait donc couler? . . . pourquoi s'échappent-elles? ma Mère
m'aime, . . . mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et
cependant je pleure; . . . un voile épais semble étendu sur l'avenir;
mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent
un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière
lui . . . Ô mon ami! . . . si vous la perdiez jamais cette Aline qui
vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait
disposer! . . . auriez-vous le courage de supporter cette perte?
. . . Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n'en pas
être anéanti? . . . J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir,
. . . que vous me juriez, . . . à tout événement . . . d'endurer ce
malheur avec résignation; eh! Valcour! qui peut répondre d'un moment
de vie; . . . frêles créatures, . . . nous n'avons qu'un clin-d'œil à
respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous
éteint; et cette suite d'instans rapides que rien ne fixe, que rien
n'arrête, se précipite dans l'abyme de l'éternité comme les flots du
torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si
courts, ces instans où nous respirons, s'ils sont si faciles à
détruire, ils peuvent l'être à tout moment; et pourquoi placer alors
son amour dans des créatures si fragiles . . . Oui, mon ami, je
voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant
de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits
qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent
grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en
gronde encore.

Ô Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que
cette ame où la tienne doit s'unir un jour . . . Crois-moi, renonce à
tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent
. . . Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à
ton amour; . . . si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais
de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu'elle
t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir: préfère donc ce que tu
peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en
m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds.
Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la
certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération,
ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie,
quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond
du cercueil, que quelques débris d'ossemens? À supposer même que ces
attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y
reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de
cette ame que je veux que tu préfères, ne viendront _flotter_ sur la
tienne que pour l'épanouir et la vivifier.

Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si
tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les
sentimens de l'ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te
rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu'elle offre à
son Dieu . . . Plus de séparation, . . . plus rien qui puisse nous
troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans
l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.

Je te laisse; . . . j'ai beau quitter et reprendre la plume, . . .
toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de
fortifier ton esprit, elle l'allarme; je ne réussis pas à te
consoler, et je ne m'afflige que davantage.



LETTRE LXIV.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 29 Mars.

Il faut que je te voie, . . . le croiras-tu? Cette Augustine, . . .
elle tremble au moment d'agir . . . Ne dirait-on pas qu'on exige
d'elle des choses extraordinaires? . . . Je lui croyais de l'esprit,
. . . elle n'en a pas, . . . c'est une imbécile . . . On a bien
raison de dire, que quand il s'agit de grandes choses, il ne faut se
confier qu'à de grandes têtes: elle voudrait que je vinsse à
Vertfeuille, . . . elle agirait, dit-elle, en ma présence, avec plus
de courage . . . La sotte créature! tu sens, comme moi la nécessité
de remettre ce faible esprit. Il faut que tu me donnes à souper avec
elle, dans ta petite maison du fauxbourg, pas plus tard que demain au
soir, puisqu'on part le jour d'après, et là nous triompherons,
j'espère, de ses sots scrupules. J'ai quelquefois vu la tête étroite
d'une femme, avoir besoin d'être allumée par le tempérament, pour
l'exécution de ces sortes de choses. Il est inoui ce qu'on obtient
d'elles dans ces momens d'ivresse, leur ame plus près de l'etat de
méchanceté pour lequel les a créés la nature, accepte alors plus
facilement toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur
proposer. Je conçois bien que ni toi, ni moi n'irons nous charger de
cette besogne de crocheteurs: nos principes en volupté, nos âges,
notre manière d'être, en un mot, tout cela ne s'arrange pas avec les
exigéances outrées d'une fille de dix-huit ans à laquelle il faut
tourner la tête . . . Mais j'ai un valet-de-chambre unique pour ces
sortes de joutes . . . Il agira sur le physique sans se douter de
rien, et nous, . . . la recevant de sa main toute embrâsée, nous
travaillerons alors le moral avec fruit.

Il n'y a rien de pis que ces sortes d'occilliations; voilà pourtant à
quoi il faut s'attendre, toutes les fois qu'on emploie le sexe en
pareil cas. Naturellement timide, l'esprit chez lui n'est jamais que
le résultat des syncopes du cœur? Il y a bien longtemps que je dis
que les femmes ne sont bonnes qu'au lit, et encore, . . . hors de-là
il ne faut y compter pour rien. --Fausses ou faibles, perfides ou
nonchalantes, si malheureusement on les charge d'un projet, . . .
elles le font avorter par mollesse, ou le trahissent par méchanceté;
et c'est sûrement d'elles que _Machiavel_ a dit, ou qu'il ne fallait
jamais les avoir pour complices, ou qu'il était urgent de s'en
défaire aussi-tôt qu'elles avaient agi [1]. Je suis désolé que nous
n'ayons pas chargé de la besogne ce vieux coquin d'aumônier qui m'a
servi pendant trois ans . . . Entreprenant, . . . fourbe, . . .
adroit, . . . hippocrite, . . . il aurait mis dans l'opération autant
de vigueur que de fausseté. Je n'ai jamais rien vu de sûrs, comme les
principes de ce drôle-là. Je dois à lui seul plus d'aventures qu'il
n'en faudrait à moi _juge_, . . . pour envoyer trente coquins à
l'échafaud: tu le sais, mon cher, grande différence chez nous, entre
ce que nous sommes obligés de défendre, et ce que nous nous amusons à
faire. Cette équité dont nous nous parons, n'est plus au feu de nos
bouillans transports, que comme la cire aux brûlans rayons du soleil;
mais il n'en faut pas moins blâmer ce que nous adoptons, punir ce que
nous chérissons; ce n'est qu'en affichant avec scrupule cette
rigidité de mœurs pour autrui, que nous parvenons à couvrir avec art,
toute la dépravation des nôtres. Dans le fait il ne s'agit que d'en
imposer, dès que nous ne le pouvons par nos vertus, que ce soit au
moins par nos rigueurs.

Je suis désespéré qu'on ait manqué ce Valcour . . . des coquins, bien
adroits pourtant, capables de mille autres gentillesses, . . . que je
faisais absoudre aux conditions de celle-là . . . Les imbéciles!
. . . quoi qu'il en soit, nous en voilà débarassé, il aura eu une
peur effroyable, et n'osera sûrement plus reparaître avant que tout
ceci ne soit décidé. Je ne te verrai point ce soir; . . . c'est le
jour destiné aux adieux de l'hymen, et tu sens bien pourquoi je veux
qu'ils soient tendres . . . Quand on se quitte, . . . _pour un
certain temps_, . . . c'est une plaisante idée que celle-là! j'ai été
ravi de la concevoir. --On est quelquefois bien aise de tâter
jusqu'où peut aller son ame; tu n'imaginerais pas comme je suis
content de la mienne, je n'y sens plus, . . . sur tout ceci, . . .
qu'une sorte d'émotion qui pourrait bien n'être pas sans plaisir
. . . La drôle de chose que l'analyse du cœur humain; je suis
parfaitement sûr à présent, qu'on en fait tout ce qu'on veut; facile
à recevoir les impressions de la tête, il n'adopte bientôt plus que
ses mouvemens, et l'on se gangrenne ainsi voluptueusement d'un bout à
l'autre, sans que rien s'oppose à la circulation du venin.

Pressons-nous, . . . je te le dis, . . . tous les retards pourraient
nous devenir funestes: je me méfie de la présidente, et malgré les
clauses signées, je gagerais qu'elle agit sous main avec son adorable
protecteur, . . . ce charmant comte, . . . Il prétendait m'étourdir
l'autre jour. Rien ne m'amuse comme ces êtres débonnaires qui croient
en imposer à des scélérats de profession, comme nous. À les entendre,
l'ascendant de la vertu nous écrase; mais si cette vertu est une
chimère, si nous ne la voyons jamais que comme telle, le choc alors
n'est plus très-dangéreux.

Adieu, tendre et délicat époux! il me semble te voir déjà dans les
bras de l'hymen, ravissant des baisers, . . . peut-être inondés de
larmes, les premiers jours, mais qui, bientôt séchés par l'ardeur de
ta flamme, perdront sous le délire des tiens, toute l'âcreté de la
résistance.

Mais point de jalousie, je t'en conjure, il faut renoncer à cette
extravagance, qui nous empêchait autrefois de mêler nos plaisirs
comme nos maîtresses. Souviens-toi qu'une des clauses du contrat est,
que je _prête_ sans _céder_ . . . Tu me dois bien au moins cela pour
les soins que je mets depuis si long-temps à l'accomplissement de tes
désirs. Tu n'imagines pas, mon ami, l'envie que j'ai de posséder
cette chère Aline: je lui crois des détails d'un piquant; . . .
qu'elle doit être délicieuse à _saisir_ dans les pleurs . . . Sophie
était bien, mais Aline, . . . et puis nous n'irons jamais aussi loin
avec celle-ci qu'avec l'autre . . . Il est une sorte de ménagement
qu'on doit à la vertu, . . . au sang . . . Cependant ne jurons de
rien, car les effets de l'égarement dans des têtes comme les nôtres,
sont, tu le sais, _incalculables_.

[Footnote 1. Le président arrange ici pour les femmes seulement, une
opinion abominable, avancée dans _le prince de Machiavel,
généralement pour tous les complices.]

_Fin de la septième partie._



ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.


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TOME IV
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HUITIÈME PARTIE.



    Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
    Cum dare conantur priùs oras pocula circum
    Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
    Ut puerum aetas improvida ludificetur
    Labrorum tenus; interea perpotet amarum
    Absinthi laticem deceptaque non capiatur,
    Sed potius tali tacta recreata valescat.

               Luc. Lib. 4.



[Illustration: _Voilà celle que tu veux épouser fremis, tu ne la
reverras plus._]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution
de France._

ORNE DE SEIZE GRAVURES.

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À PARIS,
Chez la veuve GIROUARD, Libraire,
maison Égalité, Galerie de Bois, N°. 196.

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1795.

ALINE ET VALCOUR.
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LETTRE LXV.

_Valcour à Déterville._

Dijon, ce 20 avril.

J'arrive ici pour en partir demain; peut-être me serais-je rendu tout
de suite en Savoye, si ma santé me l'eût permis; mais j'ai besoin de
quelques jours de repos.

Oh mon cher Déterville! quelle funeste séparation! . . . L'horreur
qui l'accompagna, mes blessures mal guéries, . . . l'affreuse
agitation de mon ame, . . . d'horribles pressentimens, fruits des
détails de ces cruels adieux . . . Tout, . . . tout, mon ami, me met
hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que
je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente
le mien.

Écoute les circonstances lugubres de cette dernière entrevue; et dit,
si tu n'y vois pas comme moi, _l'arrêt du Ciel écrit en traits de
sang_.

Après t'avoir embrassé le 8 au soir, pour mieux déguiser encore mon
départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de
chasseur, qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet
état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que
mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Montargis; peu
au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le
village indiqué, m'imaginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en
fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville
le quinze, à environ sept heures du matin . . . Mais quelle fut ma
surprise, lorsqu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de
midi, . . . m'informant d'un bucheron si j'étais loin de Vertfeuille,
on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom . . .
Oh ciel! me dis-je, elles vont m'attendre . . . Ne me voyant point,
leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute
celle que leurs ames sensibles vont daigner prendre pour moi . . .
Que devenir dans cette fatale circonstance? Point de maison à plus de
trois lieues où je pus prendre le plus faible renseignement, . . . au
centre d'une forêt, dans un pays que je ne connaissais point: . . .
un moment je voulus retourner à la ville, . . . l'instant d'après,
cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quelqu'un de
plus instruit. Dans cette cruelle alternative, je priai le paysan que
je venais d'interroger de me conduire à la plus proche maison. --Je
m'en garderais bien, me répondit-il . . . Vous êtes braconier n'est-
ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de
gardes, qui ne vous ferait aucune grace; je ne serai point l'auteur
de votre perte . . . Éloignez-vous plus-tôt, c'est ce que vous avez
de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul
danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une
position différente, et sur-tout avec l'impossibilité de se nommer.
Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues,
m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque
tout-à-coup le temps s'obscurcit. N'appercevant rien aux environs, et
voyageant toujours au hazard dans les routes écartées de ce bois, je
n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de
gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait
nul azyle, . . . Je n'en vis point . . . Cependant mes forces
s'épuisaient, . . . l'agitation cruelle de mon ame m'empêchait
d'éprouver la faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien
qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point
coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois; . . . à
peine y suis-je, que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur
toutes les parties de la forêt; peu-à-peu la voûte de l'atmosphère se
couvre de nuages qui augmente l'effroi de l'obscurité; quoique la
saison fût peu avancée, des éclairs sillonnans la nue, m'annoncent un
orage affreux, les vents sifflent, . . . leurs prodigieux efforts
brisent les arbres autour de moi; . . . le feu céleste éclate de
toutes parts, . . . vingt fois il tombe à mes côtés, . . . vingt fois
je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand
tout-à-coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à
cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De
noires chimères achèvent d'égarer ma raison; . . . ce déchaînement de
toute la nature, . . . ce silence épouvantable qui n'est troublé que
par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce
bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait
craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère
de Dieu . . . Infortuné, m'écriai-je, . . . elle est morte; et ces
sinistres devoirs, dont les accents plaintifs viennent frapper mon
oreille, n'ont pour objet que mon Aline . . . Mille phantômes
semblent alors voltiger près de moi; . . . je crois distinguer parmi
eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter
vers elle, un torrent de flamme l'enveloppe et la fait disparaître à
mes yeux . . . Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que
je presse, s'entrouve pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant
tout-à-fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la
douleur et du désespoir.

Les vents se calment enfin, l'étoile brille, . . . le ciel
s'éclaircit, . . . et mon ame, qui vient d'être le jouet des élémens
mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se r'ouvrir à
l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se
redéveloppent avec majesté dans les airs.

Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville
. . . J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un
peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide, qui se chargea
de me conduire en moins de cinq heures au village du _Haut-Chêne_.

J'y arrivai en effet sans accident; et ne voulant pas que cet homme
fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il
m'eut montré le hameau. Oh monsieur! me dit la mère de _Colette_, dès
qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impatience ces dames
vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude:
elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs; et je suis bien
sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage . . . Pars,
pars, _Colette_, ajouta-t-elle, en s'adressant à sa fille; va tôt les
avertir mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé, quitte
tes sabots pour aller plus vîte; . . . et vous, brave homme, reposez-
vous pendant ce temps; . . . hélas! continuait cette bonne femme, en
m'offrant tout ce qu'elle avait chez elle, nous sommes bien pauvres,
monsieur: et nous ne vous présenterons pas grand chose, mais ce sera
de bon cœur; ah! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y
aurait peut-être bien long-tems que nous ne serions plus de ce monde,
ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes ames monsieur; il y
en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les
secourir; mais celles-ci les cherchent: elles ne vivraient point si
elles ne les soulageaient pas . . . Aussi il faut voir comme nous les
aimons, si elles avaient besoin de notre sang nous le verserions
tout-à-l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien
fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels récits, . . . de
douces larmes remplissaient mes yeux . . . Est-il une félicité plus
vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime!

Enfin _Colette_ revint essouflée; elle avait fait ses quatre lieues
toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire.
Elles me suivent, dit cette pauvre enfant tout en sueur, . . . elles
me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir . . . Ma
mère, ajouta-t-elle, en se jetant au col de la vieille, ça les a
rendu si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix
moutons qu'il me faut pour épouser _Colas_, je l'épouserai ma mère,
je l'épouserai, n'est-ce pas? . . . Et ne pouvant tenir à l'innocente
joie de cette petite fille, . . . oui, oui, vous l'épouserez mon
enfant, lui dis-je; voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai
maintenant, recevez-les pour le bouquet de nôces, il est juste que je
partage la reconnaissance d'un service qui m'est bien plus précieux
encore, qu'aux amis que vous m'annoncez; . . . à peine avais-je dit,
que ces dames entrèrent . . . Madame de Blamont se jeta la première
dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement.
Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les
avoir accablé l'une et l'autre de ces délicieuses caresses, que l'ame
prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus
réglée; . . . nous nous assîmes . . . . . . Cette respectable mère me
donna les conseils les plus sages et les meilleurs, . . . elle me fit
part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit
tout ce qu'elle avait fait . . . les lueurs qu'elle apercevait
encore, . . . les moyens à prendre pour réussir; . . . en un mot, à
l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne;
. . . elle m'ordonna de revenir à cette époque . . . Notre commerce
de lettres s'arrangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison
des différentes villes où je devais passer; . . . toutes deux me
firent promettre d'être exact dans mes réponses . . . Je voulus un
instant parler à madame de Blamont, de mes craintes sur l'intérêt
qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger
dans de nouveaux malheurs . . . Que n'y avait-il pas à redouter d'un
époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentimens pour
sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais
sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi . . . Elle tourna
vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes; . . . eh qu'importe
mon ami! me dit-elle, qu'importe d'être un peu plus, un peu moins
malheureuse, je la serais tout de même sans vous, j'ai du moins pour
consolation de l'être en vous servant; . . . une de ses mains pressa
la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie,
y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive
. . . Mon ami, me dit Aline, en m'attirant vers elle, vous me
promettez de m'écrire, . . . vous me jurez bien d'être exact? --Oh
ciel! pouvez-vous en douter? . . . Eh bien! continua cette fille
adorée, en me remettant un porte-feuille superbe; . . . tenez, je
veux que ceci ne soit destiné que pour mes lettres; . . . je vous
defends de l'employer à d'autre usage . . . Je saisis ce meuble
précieux; . . . je le baise, . . . je le dévore; . . . un ressort
part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à-la-fois et mon ame
et mes yeux; au bas de ce portrait chéri, son sang, . . . le sang de
la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent
aussi-tôt dans mon ame; c'est d'après elle c'est d'après ce
sanctuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes
yeux, PENSEZ TOUJOURS À MOI, ET QUE CETTE IDÉE SOIT LA BASE DE TOUTES
VOS ACTIONS; les voilà ces lignes chéries, les voilà Déterville:
puisse me réduire en poudre la main de l'éternel, au moment où ce
qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie.

Le sang dont je me suis servi pour écrire ces mots est pris de-là, me
dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions
de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite . . . Que
tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse
fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre
que pour vous, . . . elle s'y met en disant ces mots; . . . et cette
mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient, . . . prît
la main de sa fille, la mit dans la mienne, . . . et me dit: . . .
oui, Valcour, . . . elle est à vous, je prends le ciel à témoin que
mon consentement ne se donnera jamais à d'autre; je me jette aussi-
tôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus
éloquent que mes paroles, les convainc que mon ame enflammée se
réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma
vie.

Cependant la nuit s'approchait, . . . il s'agissait de la séparation,
madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle
se lève sans me regarder; . . . sa fille l'entend; . . . elle veut en
faire de même: . . . ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes
sur sa chaise; . . . alors madame de Blamont lui dit avec une fermeté
noble . . . Je perds un ami comme vous, ma fille . . . L'espérance de
le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline
n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait
ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris
amers de la douleur et les sanglots du désespoir! . . . Madame de
Blamont se rasseoit; . . . elle prend une main de sa fille et la
baise avec transport; cette vive caresse produit à l'instant dans
l'ame d'Aline, la diversion qu'a prévu cette femme spirituelle et
sensible . . . Elle se retourne vers sa mère; . . . elle se cache
dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes, . . . et
madame de Blamont se relevant aussi-tôt, . . . l'emportant pour-
ainsi-dire dans ses bras, essaye de lui faire franchir le seuil de la
porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre
chambre; . . . élan sacré d'une ame impétueuse; . . . pressentiment
cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi . . . Cette
chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me
croit encore, . . . ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras
de sa mère, franchit d'un trait l'intervalle qui nous sépare, arrive
comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes pieds,
sans mouvement, . . . c'est alors où mon cœur éclate, . . . où nulle
considération n'en peut calmer l'effervescence . . . Je me précipite
sur cette chère amie, je la presse sur mon sein, . . . nos corps
enlacés comme nos ames, semblent ne plus faire qu'une masse, qu'aucun
effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le
désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne; . . . celle qui
suspend à-la-fois par la douleur toutes les facultés de mon
existence.

Fuyez, me dit madame de Blamont, en faisant étendre sa malheureuse
fille sur un lit; . . . fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle,
elle ne vous trouve plus sous ses regards . . . Allez divin ami,
continua-t-elle, en me tendant les mains; . . . souvenez-vous de
cette scène; rappelez-vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez
que ma fille me soit chère, persuadez-vous, . . . ou qu'on
m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous; et m'étant
prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma
reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les
yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être
entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la
forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même soir, . . . elles
m'apprendront j'espère les suites de cette triste séparation, je
t'implore pour l'obtenir d'elle, avec les plus grands détails . . .
Finissons ceux qui me regardent.

Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout-à-coup me
fit craindre de m'égarer comme la veille, l'état dans lequel j'étais
d'ailleurs, ne permettant pas même à mon esprit, la possibilité de me
conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre, que l'astre en
venant consoler la terre, ramena, s'il était possible, un peu de
calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chène
antique, et m'abymant dans mes idées, me livrant à la sombre
mélancolie qui semblait appesantir à-la-fois tous mes sens; je
trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un
instant de repos, . . . que n'eut pas obtenu mon ame dans un état, ou
moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je
m'endormis, . . . à peine le fus-je, qu'un fantôme effroyable apparut
aussi-tôt à mes sens enchaînés . . . Je le vois encore . . . J'écris
que je rêvais, . . . mais je n'oserais pas l'affirmer, . . .
l'impression fut trop vive; . . . non, mon ami, je ne rêvais pas
. . . Je l'ai vu ce fantôme, . . . il était vêtu de noir, . . . il
avait une figure que je peindrais sans doute, . . . il avait celle du
père d'Aline . . . il tenait à la main, . . . pardonne mon désordre,
. . . il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie, . . .
il la secouait sur mon sein; . . . il mêlait les flots de sang qui en
découlaient à ceux qui jaillissaient de mes blessures r'ouvertes;
. . . et il me disait en m'offrant cet épouvantable spectacle; . . .
oui, mon ami, il me le disait; . . . ses paroles ont frappé mon
oreille, je ne dormais point; . . . il me disait le cruel: . . .
«Voilà celle que tu veux épouser; . . . frémis, tu ne la reverras
plus». J'ai jetté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir
cette tête précieuse et la porter sanglante sur mes lèvres, mais je
n'ai pu saisir qu'une ombre: tout a disparu dans l'instant, il n'est
plus resté de réel que la terreur et le désespoir. Je me suis levé
dans une mortelle agitation; . . . j'ai poursuivi ma route au hasard.
Différentes ombres gigantesques produites par les reflets de la lune
sur les arbres qui m'environnaient, semblaient prêter encore plus de
réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment
cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de
mon Aline, pour fixer un instant ses regards; à-la-fois ému par mille
pensées différentes; . . . en proie tour-à-tour à mille tourmens
divers; tantôt je voulais revoler sur mes pas, tantôt je voulais
terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon
imagination venait de me faire voir expirée . . . Enfin le soleil se
leva, et mieux conduit par le hasard, que par l'incertitude de mes
pas chancelans, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de
quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner
comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris; . . . que je quitterai
bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par
l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la
confiance des deux sincères amies qui ont bien voulu me les
prescrire; adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien
déchirans, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un
ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse;
instruis-moi de leur sort; . . . entretiens-les de moi; . . .
rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les
véritables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir.



LETTRE LXVI.

Aline à Valcour. [1]

ce 22 avril, à Verfeuille.

Pourquoi faut-il que la première lettre que je vous écris depuis
votre départ, soit tracée d'une main tremblante? eh quoi! Jamais les
expressions de mon cœur ne vous parviendront que par des sanglots, ce
seront toujours des flots de larmes qui les feront arriver à vous;
mais prenons ces détails de l'instant fatal où vous vous arrachâtes
de vos malheureuses amies; l'état affreux dans lequel j'étais,
engagea ma mère à coucher dans la maison de _Colette_; elle y passa
la nuit près de moi, nous l'envoyames dire au château pour qu'on ne
fut pas inquiet et y revînmes dîner le lendemain . . . Cette protégée
de mon père, cette _Augustine_ dont je vous ai quelquefois parlé,
parut la plus surprise de cette légère absence, et nous ne pûmes nous
empêcher de remarquer ma mère et moi, qu'il entrait dans ses
questions infiniment plus de curiosité que d'intérêt, . . . nous ne
doutâmes pas de ce moment qu'elle ne fut ici la surveillante que le
président a placé près de nous; . . . nous la garderons pourtant, ma
mère veut être exacte aux conventions; . . . mais nous saurons nous
en méfier . . . Je ne sais, . . . depuis que nous sommes ici, . . .
je trouve à cette créature quelque chose d'égaré dans les yeux; . . .
elle les a superbes, et cependant ils effrayent. Elle avait autrefois
de la candeur; . . . une sorte de décence et d'honnêteté dans le
maintien qui relevaient l'éclat de ses attraits . . . tout cela n'est
plus aujourd'hui que de la fierté, de l'indécence et de l'immodestie
. . . Oh! comme le vice enlaidit! cette malheureuse était belle étant
sage; . . . elle a toujours la même figure, et l'on ne la voit plus
sans dégoût . . . Voilà donc l'ouvrage de la séduction, . . . de la
débauche, et le caractère du crime est tellement ennemi de la nature,
que par-tout où s'impriment les traits odieux de l'un, tous les
agrémens de l'autre, ou disparaissent ou se flétrissent.

Tout fut tranquille jusqu'au 18. Ce jour-là, vers trois heures, ma
mère se trouva indisposée; . . . le lendemain elle eut de la fièvre,
accompagnée de maux de tête, de pésanteur, et d'un peu d'irritation
dans les entrailles. Le 20, elle se trouva mieux, son médecin dit que
ce n'était rien; ne trouvant aucune espèce de danger, il ne
prescrivit que les remèdes analogues à un peu de plénitude et partit.
Tout le 21, le calme se soutint, . . . aujourd'hui les douleurs se
renouvellent, quoiqu'elle ait observé le plus grand régime . . . la
fièvre est plus forte que le premier jour . . . les maux de tête plus
aigus, et les douleurs d'entrailles plus vives . . . Nous attendons
le médecin; . . . mais l'heure du courrier m'obligera de faire partir
ma lettre avant que je ne puisse vous mander le résultat de sa
visite. On lui a remis tantôt un billet fort tendre de mon père . . .
il vient, dit-il, d'apprendre son état . . . son inquiétude est
extrême; sans la crainte de déranger les conventions, il volerait à
elle . . . Il lui demande dans ce moment-ci la permission de
n'écouter que son cœur; j'ai répondu, au nom de ma mère, qu'il était
le maître de faire ce qu'il voudrait, mais qu'elle supposait son
indisposition trop légère pour que cela valût la peine de lui faire
faire un voyage.

Ô Valcour! dans quel trouble est votre Aline! concevez-vous le
tourment qui l'agite . . . supposez-vous l'état de son ame? rien ne
m'annonce heureusement encore le revers dont je tremble, mais s'il
arrivait ce revers effrayant! si j'allais perdre cette tendre amie!
. . . si la main du ciel allait briser les plus doux nœuds de ma vie!
Vous allez me gronder . . . je le mérite . . . vous allez me dire que
mon imagination toujours sombre, vole au-devant des malheurs et les
réalise à plaisir . . . Eh bien! pensez ce qu'il vous plaira, mais je
ne suis pas à moi en écrivant ces lignes, un frémissement
involontaire conduit les mots que ma main grave . . . il me les dicte
ou les suspend . . . -- Mon ami, croyez-vous que je pus survivre à
celle dont j'ai reçu le jour? . . . Vous qui savez combien je l'aime,
le supposez-vous un instant? . . . Dès que par cette perte affreuse
je perdrais à-la-fois et l'espoir de lui consacrer ma vie, et celui
de la passer avec vous . . . Vous imaginez que . . . oh! non, non,
soyez sur, je vous en fais ici le serment; non je ne lui survivrais
pas une minute . . . J'aurais bientôt tranchée le cours d'une vie qui
ne m'offrirait plus que des douleurs.

Je suis bien loin de croire . . . ô mon ami! qu'il y ait du mal à
finir ses jours quand ils ne peuvent servir ni à notre bonheur ni à
celui des autres . . . Ah! la vie n'est pas un fardeau qu'il nous
faille traîner malgré nous! . . . cette ame . . . image du Dieu qui
l'a crée, un peu plutôt dégagée de ses liens, n'en revolera pas moins
pure dans le sein de son père. Si ce n'est que pour languir, que ces
ames sont quelqu'instans enfermées dans nos corps, si leur véritable
destination est près du Dieu dont elles émanent, pourquoi ne pas les
y réunir? L'envie de se rejoindre à son auteur, peut-elle donc jamais
être un crime? C'est l'être qui croit que tout périt avec lui . . .
dont la faible imagination ne peut s'élever au sublime dogme de
l'immortalité de l'ame, qui doit craindre la mort, et frémir de se la
donner; mais celui qui ne voit l'enveloppe grossière qui captive
cette brillante portion de son Dieu, que comme une prison où rien ne
l'oblige à s'arrêter, peut en détruire les liens quand on les lui
rend trop aigus; . . . celui qui ne voit cette vie que comme un
passage, peut se détourner vers l'hospice, quand on sème sa route
d'épines . . . Quelle atteinte reçoit-elle donc alors cette ame
immortelle? . . . Les coups qui la dégagent peuvent-ils donc
l'atteindre? ils désorganisent un peu de matière, dont la forme est
égale à la nature; et qu'importe que les élémens qui nous composent
existent de telle ou telle manière, il n'est pas en nous de les
détruire, nous n'anéantissons rien en nous donnant la mort, nous ne
faisons que varier des modifications, et ce droit qui nous est donné
par la nature ne contrarie aucune de ses loix, puisqu'il n'enlève
rien à ses bâses . . . à ces élémens indestructibles qu'elle-même
varie chaque jour sous mille formes différentes . . . Mais supposons
un moment que je fusse dans une telle situation, qu'il me devint
impossible de vivre sans être cause d'une foule de crimes, et sans
pouvoir éviter d'être contrainte à en commettre moi-même; croyez-vous
mon ami que cet état perpétuel de désordre et de désespoir,
n'irriterait pas bien plus la divinité que le léger mal que je ferais
en me donnant la mort? Et dans toutes les suppositions possibles
. . . un crime, si vous voulez que cela en soit un, n'est-il pas
préférable à deux cents? mais si je n'en fais pas un en me tuant
. . . si je suis fermement convaincue qu'il doit m'être permis de
briser mes fers quand ils me gênent, alors l'action qui me soustrait
à des millions de crimes certains, n'est-elle pas louable au
contraire? ne me devient-elle pas un titre aux bontés de l'Éternel?
Eh! notre existence est-elle donc si précieuse, pour qu'une créature
de plus ou de moins dans l'univers puisse être regardée comme quelque
chose de bien important! Quoi, ce sera au nom d'un Dieu de paix,
qu'un général d'armée pourra sacrifier vingt-mille hommes en un jour;
il reviendra de ce carnage couvert d'honneurs et de lauriers, et ce
seront des flétrissures et des opprobres que vous apprêterez au
malheureux qui ne faisant tort qu'à lui-même . . . qui pressé de
jouir de la lumière céleste . . . qui jaloux de quitter promptement
le séjour de la fausseté, de l'égoïsme, du libertinage et du crime,
aura détruit sa fragile existence pour revoler plutôt vers son Dieu!
À qui donc appartiendra ma vie, si ce n'est à moi? Qui donc en pourra
disposer, si ce n'est moi? Si cette vie est un don de Dieu, il ne
peut exiger que je regarde ou respecte ce don, comme convenable à
moi, que tant que rien ne peut m'empêcher de voir ainsi; mais quand
ce bienfait devient onéreux, quand il pèse au lieu de me servir, je
puis le rendre sans crainte à celui de qui je l'ai reçu. Je suis une
ingrate, sans doute, si voulant jouir de ce bienfait, je souille de
crimes cette carrière qu'il ne m'est permis de suivre que pour
glorifier celui qui m'y place; mais si c'est au contraire la crainte
d'être exposée à en commettre, qui m'oblige à rendre le don que je
profanerais en le gardant, je ne fais assurément aucun mal à m'en
défaire.

Mon ami! pardon de ces idées . . . une puissance plus forte que moi
me les inspire . . . Si cette voix qui me les dicte allait m'obliger
à les suivre . . . si j'allais vous laisser sur la terre! . . . si
vous alliez perdre celle que vous avez tant aimée! chéririez-vous
toujours sa mémoire . . . vous occuperiez-vous de cette tendre Aline?
vivrait-elle toujours dans votre pensée? serait-elle sans cesse l'ame
de votre vie . . . l'élément de votre existence? . . . Ô! mon cher
Valcour! s'il daigne m'écouter ce Dieu que j'implore . . . je lui
demanderai pour grace . . . que le souffle qui anima jadis le corps
de celle que vous aimiez, puisse venir quelquefois agiter le votre;
et si j'obtiens cette faveur, observez les jours où vous m'aimerez le
mieux . . . remarquez ceux où je vous semblerai plus présente; . . .
ces jours-là mon ami seront ceux, où l'ame de votre Aline aura obtenu
de revivre en vous, où vous ne serez plus animé que par elle . . .

Ma mère sonne . . . j'avais profité d'un instant de repos pour vous
écrire . . . elle s'éveille . . . Dieu! elle est plus mal que jamais;
des frissons . . . des vomissemens; . . . infortunée que je suis
. . . plus rien d'obscur pour moi dans l'avenir . . . il est brisé ce
voile affreux qui séparait ma vie; toutes les horreurs que
j'entrevoyais au-delà, s'avancent à moi sous la faux de la mort . . .
l'ange des ténèbres entr'ouvre le cerceuil, et votre malheureuse
Aline n'a plus qu'un pas pour y descendre.

[Footnote 1. Toutes les suivantes à commencer par celle-ci furent
adressées à Chambéri, où il était convenu que Valcour devait être
pour lors.]

LETTRE LXVII.

_Déterville à Valcour._ [1]

Vertfeuille, ce 6 mai.

Ils ne sont plus ces jours heureux où ma main occupée à te
transmettre des faits intéressans, passait les jours entiers à
dissiper tes peines, en t'amusant des mêmes récits qui charmaient les
objets de ta tendresse; vois maintenant les traits de cette plume
funèbre, comme autant de serpens cruels qui vont déchirer ton cœur;
frémis en ouvrant ce paquet, je ne te dirai point, ranime ton
courage; . . . je ne t'engagerai point à te consoler. Je te
connaîtrais mal ou t'estimerais peu, si tels étaient les accents de
la voix qui te parle, . . . non, . . . _lis, et meurs_ . . . Je ne te
retiens plus à une existence trop cruelle pour toi, après les pertes
que tu viens de faire . . . Renonce à la vie, Valcour, elle ne peut
plus t'offrir que des épines, unis ton ame à celles de tes amies
. . . encore une fois, lis, te dis-je, et descends au tombeau.

À peine eus-je appris l'état de madame de Blamont, que je courus à
Vertfeuille, on venait de m'envoyer un homme à cheval pour me prier
de ne pas perdre un instant; le même courrier m'apportait une lettre
pour le comte de Beaulé, qu'on invitait à se joindre à moi; . . . il
venait de partir la veille pour des inspections pressées sur les
côtes; je mis sa lettre à la poste, incluse dans une de moi, et
j'arrivai seul le vingt-quatre; je trouvai, comme tu t'imagines
aisément, tout le monde dans une extrême désolation, l'accident de
notre respectable amie devenait très-grave, le renouvellement du
vingt-deux avait eu des simptômes aussi singuliers qu'effrayans, et
le médecin me dit tout bas, que si le mieux ne se décidait pas le
lendemain, il ne répondait pas trois jours de la malade. Je me gardai
bien d'annoncer une telle nouvelle à ton Aline, son cœur ne la lui
présageait que trop, comme sa mère m'attendait, disait-on, avec
impatience, je m'approchai sur-le-champ d'elle pour lui demander ses
ordres, et lui témoigner la part que je prenais à son état. Elle me
tendit la main dès qu'elle m'apperçut, et la pressant, oh! mon ami!
je crains bien que nous n'allions nous séparer, me dit-elle, . . .
mais quand elle vit que je la rassurais, --eh bien! reprit-elle,
quoiqu'il en soit, j'ai voulu vous voir et vous recommander mes
dernières volontés. --Cette précaution est encore inutile, pourquoi
se noircir l'imagination quand il existe autant d'espoir? --Cela ne
fait pas mourir, mon ami . . . cela ne fait pas mourir, et cela
tranquillise: en disant ces mots, elle me remit un papier et me pria
de le lire.

Comme cet écrit contenait beaucoup d'articles qui, quelque intérêt
que tu puisses prendre à cette digne femme, sont pourtant de peu de
conséquence pour toi, je ne te parlerai que des plus importans.

Mariée, séparée de biens, et pouvant disposer de ce qu'elle avait,
elle laissait tout à sa fille Aline, sous la clause exacte de
t'épouser, et elle demandait pour unique et dernière grace à son
mari, de ne pas contraindre la volonté de sa fille sur une affaire où
tenait absolument le bonheur ou le malheur de la vie. Dans le cas où
Aline serait contrainte à un autre mariage, elle ne la privait pas de
son bien, mais elle voulait qu'elle en disposa seule, et que ce bien
n'entrât point dans la communauté . . . Elle fondait un hôpital de
six lits à Vertfeuille, uniquement destiné pour les habitans du lieu,
et l'on trouverait chez son notaire l'argent utile à cet
établissement . . . Elle demandait un enterrement des plus simples
dans la paroisse de sa campagne, mais elle désirait que tous les
pauvres de l'étendue de ses domaines fussent nourris neuf jours, soir
et matin et servis par ses gens dans la grande salle du château . . .
Elle voulait qu'une petite boète qu'elle me remettait, contenant son
portrait, dans un entourage de quinze mille francs de pierreries, te
fut envoyée sans délai le lendemain de sa mort . . . Elle voulait que
ses superbes cheveux, fussent coupés et remis à sa fille . . . Elle
laissait un bijou de douze mille francs à _Léonore_, et à _Sainville_
une autre belle boîte où se trouvait encore son portrait. Cet écrit
finissait par de sages avis à son Aline; par des conseils remplis de
mœurs et de piété; ensuite elle conjurait cette tendre fille de ne
jamais choisir d'autre sépulture que celle où sa mère allait être
déposée . . . Elle me nommait exécuteur testamentaire de ses legs et
de ses volontés, et m'enjoignait au nom de l'amitié qui nous avait
toujours unis, l'exactitude la plus entière à la tenue de tous les
articles contenus dans l'écrit qu'elle me remettait.

Dès qu'elle vit que j'avais lu, elle me demanda avec empressement, si
je lui jurais de remplir ce à quoi elle m'engageait . . . Je le lui
promis en lui serrant les mains, elle me sourit, me dit que je lui
prouvais bien que j'étais son ami, et que depuis cette assurance elle
se trouvait beaucoup plus tranquille, elle dormît effectivement près
de trois heures la nuit du 24 au 25; mais en se réveillant vers les
deux heures du matin, elle appela Aline qui n'avait jamais voulu
quitter le chevet de son lit, elle la pressa sur son sein, et lui dit
qu'elle se sentait plus mal. Cette tendre fille fondit en larmes;
alors madame de Blamont se contraignit, pour ne pas trop affecter
celle qui partageait si cruellement ses douleurs, elle la conjura
d'aller prendre quelqu'instans de repos, lui assurant que je la
remplacerais; mais Aline ne voulut jamais céder à personne le charme
qu'elle trouvait à soigner sa mère, elle dit qu'elle ne s'en
rapportait à qui que ce fut; . . . que les hommes ne s'entendaient
pas à ces sortes de choses, et ni prières, ni instances, ni ordres ne
purent lui faire quitter sa place.

Comme elle était intéressante, mon ami, dans l'emploi de ces devoirs
sacrés, . . . pâle, . . . les yeux battus, . . . échevelée, sous un
mauvais petit déshabiller de toile, . . . un grand tablier de femme
de chambre autour d'elle, . . . il semblait que la piété filiale
voulut disputer aux graces, le soin touchant de l'embellir.

Mais les douleurs augmentant, il ne fut plus possible à madame de
Blamont de pouvoir feindre . . . Le médecin qui ne quittait plus,
s'approchant de moi après l'avoir observée, --voilà ce que j'ai
craint, me dit-il, . . . elle est perdue, --oh! ciel! répondis-je
avec effroi: . . . perdue, . . . à cet âge, . . . avec autant de
ressources, . . . tant de sagesse et tant de santé. --Elle est
perdue. --Et quel est donc le genre de sa maladie; quelle est la
cause de cet accident imprévu? --Une cause où échoueront tous les
secrets de l'art, _elle est empoisonnée_ . . . --_empoisonnée_, juste
ciel! --elle l'est; prononcez, que faut-il que je fasse? --L'écrire à
son mari et le cacher soigneusement à elle, à sa fille et à toute la
maison, c'est ce que je vois de plus sage à faire . . . le médecin
certifia, signa son opinion, et la lettre partit secrètement par un
homme en poste.

Cependant les douleurs d'entrailles varièrent plusieurs fois dans la
journée . . . À l'une des plus violentes crises, Aline nous arracha
des larmes à tous . . . Elle vint se jetter aux genoux du médecin
. . . _Oh! monsieur!_ lui dit-elle dans un accès de douleur affreux,
_oh! Monsieur! sauvez ma mère, tout ce que je possède est à vous, je
vous en fais un don public_, mais quand elle vit que le médecin se
reculait un mouchoir sur les yeux, et sans lui répondre, elle
retourna se précipiter aux pieds du lit de sa mère, . . . invoqua
l'Éternel avec une componction, avec une ferveur si ardente, que la
violence de l'élan anéantit ses forces et la fit tomber dans mes bras
sans connaissance . . . Nous la portâmes sur un lit, . . . quand elle
eut repris ses sens, je lui fis comprendre de mon mieux qu'elle
devait se calmer, que l'abandon où elle se livrait, dérangeait sa
santé et nuisait même à celle de sa mère: croyant voir que ce
raisonnement la tranquillisait un peu, je voulus essayer de la
préparer au terrible revers qui la menaçait; mais m'interrompant avec
violence à la première phrase, . . . juste ciel! . . . s'écria-t-
elle, . . . elle est morte? et s'échappant de mes bras, . . .
s'élançant comme un trait, du lit où j'essayais de la contenir,
jusqu'aux pieds de celui de sa mère, elle y vint tomber à genoux, les
mains jointes, . . . madame de Blamont un peu mieux, la releva, la
gronda doucement d'une si grande agitation, et lui dit en la baisant
sur les yeux, . . . tu ne veux donc plus que nous puissions causer
tranquillement ensemble? --Oh! ma chère et tendre mère! répondit
Aline en pleurs . . . Ne savez-vous donc pas combien je vous aime?
ignorez-vous à quel point votre sort est irrévocablement lié au mien.
--Si tu m'aimes prouve-le-moi en te calmant, . . . --Eh bien! eh
bien, je suis tranquille, maman, je suis tranquille . . . Alors
madame de Blamont voulant distraire et ses maux et ceux de sa fille,
se fit apporter ses diamans sur son lit, et elle joua avec pendant
deux heures, tantôt se les essayant, tantôt en parant Aline, mais
plus livrée au sombre involontaire de ses idées, qu'au projet de les
adoucir un moment, voyez me dit-elle, Déterville, . . . comme mon
Aline eut été bien le jour de ses nôces, . . . voilà comme je
l'aurais embellie, . . . et cette déchirante idée arracha bientôt des
torrens de larmes à toutes deux.

Cependant, dans toute cette maison autrefois si tranquille et si
délicieuse, on ne respirait plus que la douleur: on ne voyait plus
que de la tristesse et de l'inquiétude, . . . on n'appercevait de
toutes parts que des gens venir, s'informer, repartir; . . . la
désolation était générale.

Au travers de la foule qui circulait dans les appartemens, on vit
tout-à-coup entrer une jeune fille, les bras levés, le visage inondé
de pleurs, . . . c'était cette petite _Colette_ chez laquelle se
firent vos adieux . . . On veut la repousser, . . . elle résiste;
. . . laissez-moi, laissez-moi, dit-elle, je veux aller voir la
protectrice des pauvres, je veux aller voir ma bonne mère . . . Elle
se jette à genoux aux pieds du lit, elle supplie sa chère maîtresse
de lui donner sa bénédiction, baise la terre et se retire en larmes,
. . . _Eh bien!_ nous dit cette femme adorable, dès que cette enfant
fut sorti, _n'y a-t-il pas quelque satisfaction à faire le bien, et
croyez-vous que l'hommage du pauvre ne vaille pas toutes les caresses
de la fortune?_

Comme elle se sentit absorbée le 25 au soir, nous nous retirâmes
avant minuit; mais quelques prières que je fis à Aline, elle ne
voulut jamais quitter sa mère, elle me pria de me charger de tout le
soin du dehors, et de lui laisser ceux de l'intérieur, elle était
aidée de deux femmes de Vertfeuille, qui se reléyaient tour-à-tour;
toutes se disputaient cet honneur, il n'y en avait pas une, même des
plus à l'aise, ni dans le bourg, ni dans les environs, qui ne
sollicitât comme une faveur la grace de veiller cette femme
angélique.

Oh! mon ami! voilà donc les effets de la bienfaisance, voilà donc les
fruits délicieux de la piété et de la sagesse; il semble que
l'Éternel, envieux d'en récompenser l'homme, veuille lui faire déjà
goûter sur la terre l'image des plaisirs célestes, dont ces vertus
seront couronnées. Le 26, dès la pointe du jour, . . . jour affreux
mon ami, . . . jour où la volonté de Dieu, permit que l'innocence
succombât sous le crime, pour éprouver les hommes ou pour les
abaisser . . . On nous annonce dès le matin qu'_Augustine_ venait de
s'évader, . . . qu'elle n'avait rien dit à personne, et qu'on ne
pouvait concevoir ce qu'elle était devenue. De ce moment le voile
tomba, . . . le doute même ne me devint plus permis . . . Je
recommandai le plus grand secret, et m'interdis toutes recherches.
--J'avais l'honneur d'Aline à ménager; devais-je entreprendre ce qui
ne sauvait pas la vie de sa mère, et ce qui traînait son indigne père
à l'échafaud? . . . je montai, . . . la nuit avait été terrible; des
spasmes, . . . des convulsions, . . . tous les symptômes d'une fin
aussi cruelle que prochaine, engagèrent le médecin à me dire qu'il
était de mon devoir d'avertir madame de Blamont . . . Je m'approche
du lit de la malade; . . . j'avais choisi l'instant où Aline était
allée chercher quelques papiers par ordre de sa mère, et j'avais
chargé le médecin de l'arrêter au retour, afin de me donner le temps
d'agir . . . Madame de Blamont sourit en me voyant, . . . sublime
tranquillité d'une ame honnête et paisible . . . Ô doux repos d'une
conscience pure! . . . Je suis bien mal, n'est-ce pas mon ami, me
dit-elle; . . . je ne verrai jamais ma fille heureuse? Hélas! je ne
désirais la vie que pour accomplir son bonheur, . . . je n'en jouirai
jamais, . . . le ciel ne le veut point . . . J'osai croire en ce
moment que rien ne devenait plus expressif que mon silence, . . . je
baissai les yeux et je me tus.

Vous ne me répondez pas, _Déterville_? . . . et je pris une de ses
mains que je pressai contre mes lèvres. Vous ne me répondez pas,
répliqua-t-elle une seconde fois . . . Ici la nature l'emporta sur le
courage; elle eut une crise violente, et me tendant les deux bras,
. . . je suis prête, mon ami, . . . je suis prête; . . . mais cette
chère Aline, . . . je l'abandonnerai donc, . . . je la laisserai donc
sans soutien au milieu des dangers qui l'environnent! . . . Je
n'aurais pas cru que le ciel l'eût permis . . . N'importe, ce n'est
pas à moi à scruter ses ordres, je ne dois que m'y conformer . . .
Alors elle me pria de lui faire venir son curé, et de me charger
entièrement d'Aline pour deux heures, sans lui permettre d'entrer.
Cette commission n'était pas aisée . . . J'envoyai promptement
avertir le prêtre, et assurant Aline que sa mère était mieux, je la
conjurai de faire un tour de jardin avec moi, ayant quelque chose
absolument essentiel à lui dire; . . . mais je savais bien qu'on ne
menait point cette tête-là comme on voulait: elle me répondit
fermement qu'elle n'irait pas avant que d'avoir vu sa mère, qu'il y
avait plus d'une heure qu'elle l'avait quittée, et qu'après un si
long intervalle, elle ne voulait s'en rapporter qu'à ses yeux pour
savoir comment elle était; et elle monta lui porter les papiers que
celle-ci avait demandé; elle redescendit peu après; je vis bien que
madame de Blamont ne lui avait rien dit, et s'était borné, sans
doute, à lui recommander de me venir parler. Je l'entraînai d'abord
par des propos vagues, beaucoup au-delà des parterres, et ayant enfin
gagné un bosquet, je la suppliai de m'écouter. --Eh bien! me dit-
elle, sans s'asseoir, avec une prodigieuse agitation, . . . qu'avez-
vous donc à me dire? . . . je vois bien que voilà du mystère . . .
faut-il que je la perde? . . . Peut-être que non, lui dis-je, mais si
ce malheur vous arrivait? --elle ne serait pas la seule victime, et
j'aurais bientôt partagé son sort. --Oh ciel! est-ce là ce que je
devais attendre de tant de piété et de vertu? Songez-vous à ce que
vous vous devez à vous-même, à ce que vous devez à l'homme qui vous
adore! --Valcour? . . . il est perdu pour moi . . . Comment pouvez-
vous croire que je sois jamais à lui? mais ne m'en parlez pas, je
vous prie, le sentiment de ce que je dois à Dieu même, ne
l'emporterait pas aujourd'hui sur ce qui n'appartient qu'à ma mère;
je ne veux penser qu'à elle, je ne veux m'occuper que d'elle; il
n'est pas une seule idée qui puisse combattre la sienne dans mon
cœur! . . . Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, ajouta-t-elle,
en voulant fuir, comme si elle eût compté tous les momens qui la
séparaient de l'objet de son idolâtrie . . . Mais la retenant par une
main, et voyant qu'avec une telle ame, il valait mieux frapper les
grands coups tout de suite, que d'employer des ménagemens qui ne
servaient qu'à la déchirer en détail. Aline! m'écriai-je . . . ô ma
chère, Aline! . . . cette mère que nous adorons vous et moi, . . . ce
tendre objet de nos inquiétudes mutuelles, . . . il faut absolument
nous en séparer . . . Le trait l'ayant frappé sur la partie la plus
sensible de l'ame, et l'ayant, pour ainsi dire, pétrifiée, elle me
fixa; . . . tout-à-coup ses yeux s'égarent, la stupidité s'imprime
sur ses traits; sa respiration devient vive et pressée, et la tête se
dérange totalement . . . Je me repentis d'avoir été si vite; je
reconnus qu'elle n'était nullement préparée, et que malgré ses
propos, elle s'était toujours fait illusion . . . Je l'approche,
. . . elle me repousse avec un geste furieux; et s'égarant de plus en
plus, . . . elle me dit en balbutiant, d'aller chercher sa mère;
. . . que le déjeûner était servi sous le bosquet où nous étions
. . . Hélas! c'était malheureusement celui qui nous servait jadis à
cet usage . . . Je sais bien qu'elle ne viendra pas, continua-t-elle:
. . . puis montrant la terre, . . . elle veut aller là, . . . là,
. . . là, . . . mais elle n'ira pas sans moi . . . Déterville, allez
donc la chercher, vous voyez bien que nous l'attendons . . . Alors
inondé moi-même de mes larmes, je la pressai sur mon sein: ô tendre
fille! m'écriai-je, rappellez votre raison et vos sens; reconnaissez
le plus sincère de vos amis, et écoutez-le . . . mais se débarrassant
brusquement de mes bras, elle me dit, toujours égarée, que puisque je
ne veux pas aller chercher sa mère, elle va donc y voler elle-même
. . . Non, lui dis-je, en la retenant, . . . elle remplit des devoirs
pieux que vous ne devez point troubler. Ce mot, refrappant une
seconde fois son ame, parce que, tout cruel qu'il est, il n'anéantit
pourtant pas tout-à-fait l'espoir . . . Ce mot, dis-je, la remet dans
son assiette ordinaire: . . . la raison revient, mais la secousse
ayant trop ébranlé les nerfs, elle tombe dans une violente attaque de
convulsions: elle se renverse à terre, . . . elle s'y roule, . . .
tous ses membres frémissent, peut-être eût-elle succombée en ce fatal
instant, si un déluge de larmes ne l'eût soulagée . . . Bien content
de la voir pleurer, je lui tends les bras, . . . elle s'y jette . . .
Ô mon ami! me dit-elle, il faut donc qu'elle me soit ravie? il faut
donc que je perde la consolation de mes jours! . . . l'amie la plus
chère de mon cœur, . . . l'arbitre de ma destinée, . . . celle que
j'adorais, . . . celle dont la tendresse faisait mon bonheur, . . .
celle que je pouvais conserver encore cinquante ans, et vous voulez
que je lui survive! . . . Ah! que deviendrai-je sur la terre quand je
ne pourrai plus l'y voir? Non, non, ne veuillez pas un tel sacrifice,
. . . ne l'exigez pas, mon ami, je ne pourrais pas vous le promettre
. . . La voyant plus affligée, sans doute, mais cependant un peu plus
raisonnable, je mis en avant les motifs de consolation que pouvaient
dicter la sagesse . . . Tout fut vain, . . . plus je cherchais à la
résigner, mieux elle m'échappait, ce qui semblait devoir la tempérer,
la révoltait presqu'aussi-tôt, et je n'arrivais à son ame abattue,
qu'en y agravant le désespoir. Cependant elle s'impatientait; elle
brûlait de revoler près de sa mère: . . . je fus obligé de l'y
ramener, et de laisser ma besogne imparfaite. Celle de madame de
Blamont était finie, . . . nous entrâmes . . . Aline s'élança dans
les bras de l'objet de son cœur: elle lui demanda pourquoi on les
avait séparées si long-temps, --des soins. --Ces soins ne sont pas
encore nécessaires, reprit Aline, avec humeur, vous n'êtes pas encore
au point de les devoir prendre; . . . alors madame de Blamont
embrassant sa fille avec tendresse, lui dit en versant des larmes
amères; Aline, Aline, _il faut nous séparer_: et toutes deux pressées
dans les bras l'une de l'autre, y restèrent ainsi plusieurs minutes
sans mouvement; mais quand Aline s'en arracha, elle retomba sur le
lit de sa mère dans une nouvelle attaque de spasme qui nous fit
craindre pour elle-même. Cependant à force de soins, cette tendre
fille ne voulant pas perdre les derniers momens qui lui restaient, se
calma, et le médecin permit à madame de Blamont de prendre un peu de
crême de ris qu'elle paraissait désirer. Aline plus tranquille, parce
qu'elle se flattait toujours quand elle ne se désolait point,
partagea ces derniers alimens, colée sur le sein même de sa mère.
Quel tableau, mon ami! je n'en ai jamais vu de plus intéressant, et
mes pleurs coulent avec trop d'abondance pour pouvoir essayer de le
peindre.

À trois heures il prit une faiblesse affreuse à notre chère malade;
on ne lui rendit un instant la lumière, que par le secours des plus
violents cordiaux . . . Dès qu'elle eut r'ouvert les yeux, elle
demanda à être enfermée une demi-heure avec sa fille et moi; le
médecin voyant qu'elle pouvait parler, la fortifia par quelques
nouvelles gouttes d'essence, et nous laissa. Elle nous fit placer
tous deux auprès de son lit, mais Aline ne voulut l'écouter qu'à
genoux . . . Elle appuya dans cette posture, ses mains dans celles de
sa mère, et courbant sa tête sur le lit, elle l'entendit avec le plus
saint respect.

«Mes amis, nous dit cette femme divine, me voilà prête à me séparer
de vous pour jamais. À trente-six ans je devais compter sur une plus
longue vie; mais avec les malheurs dont j'étais accablée, elle n'en
fût pas devenue plus utile au bien de mon ame: le moment où je touche
est cruel; on ne s'accoutume pas assez à l'envisager dans le monde,
et quelqu'ait été notre conduite, quand il arrive, il nous effraye.
Pleinement convaincue de l'existence d'un Dieu juste, j'ose voler
sans crainte entre ses bras; je lui demande sincèrement pardon de ce
qui peut l'avoir offensé; j'aurais voulu lui porter un cœur plus pur,
. . . au moins le lui offrirai-je sans crime; ce serait pourtant vous
tromper que de vous dire que je n'ai pas commis bien des fautes;
. . . que d'impatiences sous le joug dont il lui plaisait de
m'accabler! je fus sacrifiée bien jeune, et vous savez ce que j'ai
souffert; je m'en suis plaint, je ne l'aurais pas dû; il m'eût fallu
regarder ce qui m'arrivait, comme des volontés du ciel; . . . chaque
dépit était une révolte dont je devrais m'accuser comme d'un crime;
. . . peut-être aussi suis-je coupable de trop d'amour-propre, mais
cette chère Aline en est cause . . . Je me suis trouvée long-temps
fière d'avoir pu lui donner le jour; et comme toute ma tendresse
était en elle, j'y plaçais aussi mon orgueil. L'extrême amour que
j'ai eu pour cette fille, m'a sans doute distrait de celui que je ne
devais qu'à Dieu: Son bonheur était mon unique occupation; je
regardais la possibilité de le faire, comme la consolation de tous
mes maux . . . Je n'ai pas réussi, il fallait encore que cette croix-
là me fût offerte; il fallait que la coupe des douleurs fût avalée
jusqu'à la lie! Je la laisse jeune et sans secours, . . . en proie à
des malheurs qui me font frémir pour elle, . . . et je n'y serai plus
pour les écarter de ses pas: . . . elle n'aura plus ma main pour
essuyer les larmes qu'ils arracheront de son cœur . . . , Ô ma fille,
tout espoir est perdu maintenant, le dernier conseil que j'ai à te
donner, est d'obéir à ton père, et de te livrer aveuglément à celui
qu'il te donne . . . Et comme elle vit ici qu'Aline faisait un geste
d'horreur, . . . Eh bien! reprit-elle, puisque tu crains les crimes
qu'une telle union assemblerait inévitablement sur ta tête: il te
reste le parti du cloître, jette-toi dans les bras de l'époux sans
tache, les plaisirs célestes qu'il te promet, valent bien mieux que
les joies trompeuses d'un monde, où tu ne trouveras que des traverses
. . . Dans ce cas, Déterville, il faudrait faire reconnaître
_Léonore_ à mon mari, et tous mes biens lui passeraient. _Léonore_
étayée d'un époux qu'elle aime, n'aurait rien à redouter d'un père
vicieux et cruel, et toutes les raisons qui ont pu légitimer un
arrangement . . . qui ne laissait pas que de me faire éprouver bien
des remords: toutes ces raisons, disparaissant, dis-je, si mon Aline
se donnait à Dieu, il deviendrait nécessaire alors de rendre à sa
sœur l'existence qui lui est due, et de la faire renoncer aux biens
qu'elle réclame aujourd'hui, dont le mien et celui de son père la
dédommageraient amplement; je vous laisse ce soin, Déterville, en
raison du parti qu'Aline prendra, et vous ferez, d'après ce parti,
les changemens nécessaires à l'acte que je vous ai remis, je vous y
autorise pleinement: . . . puis se soulevant avec peine, . . .
l'instant approche, mes amis, a-t-elle continué, . . . dans peu je
vais paraître aux pieds de l'Éternel; . . . dans peu je l'invoquerai
pour mon Aline . . . Lève-toi, ma fille, . . . lève-toi; . . . n'est-
ce pas beaucoup que j'aie la douceur d'expirer dans ton sein . . .
Cette joie ne pouvait-elle pas m'être ravie? Laisse-moi te bénir et
t'embrasser . . . Déterville, je vous la recommande. Adieu.»

Alors elle a jeté ses bras autour de son Aline; elle l'a fortement
serrée sur son sein: . . . une légère convulsion l'a saisie, . . . et
l'ame la plus pure qui fût émanée des mains de l'Être suprême, a
revolé vers son auteur.

Je ne te peins point mon état, Valcour, tu te le représentes; . . . à
peine avais-je la force de lever les yeux; mais tant d'importantes
occupations exigeant mon courage, mon premier soin, comme tu le
crois, a été de voler à Aline: elle était courbée sur sa mère: hélas!
il était difficile de savoir laquelle des deux vivait encore; il n'y
avait plus dans cette chère fille, ni poulx, ni respiration, ni
chaleur; et quand avec beaucoup de peine j'ai pu l'arracher des bras
qui l'enlaçaient, elle est tombée sur le lit sans connaissance; on
est accouru, les soins se sont divisés, mais il n'en était plus
besoin pour l'infortunée mère, . . . elle était déjà dans le séjour
que l'Eternel doit à la vertu: . . . elle l'embellissait déjà.

On a porté Aline dans sa chambre, livrée aux soins de sa chère Julie
et du médecin, . . . au bout d'une heure elle est revenue, et me
trouvant au chevet de son lit, elle m'a demandé sa mère, . . . elle
m'a dit avec égarement, que c'était moi qui la lui ravissais, . . .
que c'était moi qui l'empêchait de la voir, et qu'elle appellait au
tribunal de Dieu de toutes les injustices que je commettais envers
elle. Je l'ai pressée dans mes bras, elle s'en est arrachée, et s'y
rejettant bientôt avec transport, elle m'a demandé mille pardons des
reproches qu'elle m'adressait: elle m'a dit qu'elle n'était plus
maîtresse de sa tête; qu'elle savait bien l'affreuse perte qu'elle
avait faite, mais que si je l'aimais, je lui procurerais la douceur
d'embrasser encore une fois sa tendre mère; en disant cela elle nous
est échappée, et malgré les efforts de Julie, elle s'élançait
infailliblement vers le cadavre qui venait d'être exposé dans un lit
de parade, si heureusement Julie, au risque d'être renversée, ne lui
eût opposé un rempart de nos corps, ne l'eût saisie et reportée
promptement sur son lit.

Alors ses larmes ont coulé avec abondance; elle a poussé des cris de
douleur qui eussent déchiré l'ame du mortel le plus insensible; . . .
mais comme une voiture arrivait en poste dans la cour; il me fallut
la quitter, en la recommandant à Julie, et aller vaquer à d'autres
soins.

Cette voiture était celle du président, il n'avait avec lui qu'un
valet; il s'est arrêté dans la première salle, et aux accents
lugubres qui l'ont frappé, . . . aux gémissemens, . . . aux pleurs
universels, il a pu voir que son abominable forfait était consommé;
. . . que l'ange n'était plus dans le temple et que l'éternel l'avait
rappellé vers lui . . . Je l'ai abordé, . . . il m'a embrassé avec le
plus grand flegme; . . . il m'a remercié de mes soins, en me faisant
entendre avec adresse, que ma présence était maintenant inutile au
château; je n'ai pas fait semblant de le comprendre, ayant dans mon
porte-feuille ce qui autorisait cette présence, je l'ai laissé dire
ce qu'il a voulu . . . Il m'a prié de le mener où reposait sa femme;
je l'ai conduit dans la chambre de parade, et comme on travaillait à
arranger le corps, il étoit nud, sous un voile, dont on s'était
pressé de le couvrir quand on l'avait entendu entrer; il a fait signe
qu'on se retira; quand il s'est vu seul avec moi, . . . il s'est
approché du lit, et levant le voile, le monstre a dit comme Néron, en
voulant souiller Agrippine, en vérité, _elle est encore belle_! Peut-
être en eût-il dit davantage s'il ne m'eut vu frémir d'horreur; . . .
il s'est approché, . . . il a regardé le visage avec attention; . . .
mais je ne vois nulle apparence de poison, a-t-il dit . . . Que
prétends-donc votre médecin? . . . C'est un fou ou un homme
dangéreux, qui mériterait que je le fisse punir; c'est faire tort à
tous les honnêtes-gens au milieu desquels elle est morte; . . . et
vous-même, vous n'auriez pas dû le souffrir. --Moi? Non-seulement je
l'ai souffert, mais j'ai ordonné qu'on vous l'écrivit. --Je ne
reconnais pas là votre prudence. --Je n'en ai peut-être jamais eu
autant de ma vie. --(_Et me contraignant_) --À qui fallait-il se
plaindre, ai-je dit, à qui fallait-il parler d'un fait certain, si ce
n'est à celui qui doit le venger? --_Certain_? Non; et dès qu'il ne
l'était pas, il vallait cent fois mieux ne rien dire; voilà ce que
j'aurais appellé de la prudence. --Une fille sauvée. -– Qui?
--Augustine. --Bon, c'est une catin; je sais ce que c'est, séduite
par un de mes gens, n'aimant point sa maîtresse; . . . malade ou non,
elle décampait tout de même . . . Ils sont fort loin tous deux; vous
croyez-bien que j'ai renvoyé le valet! Sont-ce là vos preuves? --On
pourrait en acquérir d'autres. --Allons, allons, laissons cela; ces
horreurs-là ne doivent jamais se supposer dans une maison, les croire
est compromettre tout ce qui l'habite; où est Aline? --Content de
changer de propos, et d'après les invariables résolutions que j'avais
prises, ne voulant pas aller plus loin, je lui ai peint l'état de
cette chère fille; je lui ai dit que je croyais prudent de la laisser
quelques jours tranquille. --Quelques jours, m'a-t-il dit en
ricannant, je compte pourtant l'emmener demain; Dolbourg l'attend à
Blamont, et nous concluons tout de suite. --Eh quoi! monsieur, sur le
tombeau de sa mère? --Bon! petitesses que cela; une femme qui vient
de mourir n'empêche pas qu'on en mette une autre dans le cas de
donner la vie; . . . au contraire, c'est une sorte de réparation
qu'on doit à la nature, et chaque instant qu'on retarde à la lui
faire, est une lézion envers ses loix. Une mère est sacrée, . . . si
vous voulez, . . . quand elle vit; elle n'est plus rien quand elle
est morte . . . . . . Tenez, je quitte Paris, il y arriva hier au
soir quelque chose de tout-à-fait semblable, dans un genre un peu
différent néanmoins, mais qui vous fera voir également que quand il
s'agit d'objets sérieux, on ne s'arrête pas à des balivernes de
sentimens, qui ne sont faites que pour _le peuple_. M. de Mézane, qui
a une affaire au parlement d'Aix, . . . et que ce parlement, l'un des
plus sages, l'un des plus intègres et des mieux composé du royaume
[2], n'a voulu arranger avec la famille de la femme, qu'aux clauses
d'une longue détention; M. de Mézanes, dis-je, qui se cachait depuis
plusieurs années, entraîné par _l'imbécile délicatesse_ de venir
rendre à Paris des soins à une mère expirante, y est accourru malgré
les dangers; il était à peine dans l'appartement de la défunte, que
la famille de son épouse lui a fait mettre la main sur le collet; il
s'est récrié contre ce procédé, . . . on lui a ri au nez, et on l'a
jeté dans un cachot de la Bastille, où il a eu _très-plaisamment_ à
pleurer à-la-fois la perte de sa liberté, la mort de sa mère et la
barbare stupidité de ses parens; il me semble que quand le
gouvernement nous donne l'exemple de ces choses-là, nous pouvons le
suivre . . . Oh monsieur! ce que vous me citez là me fait horreur,
ai-je dit, il fallait sans doute que l'homme dont vous parlez fût
coupable de crime de haute-trahison. --Pas un mot, des écrits contre
nous, . . . contre les rois; _des prédictions_, quelques autres
aventures de jeunesse, bien pardonnables à vingt-sept ans; de ces
choses que nous faisons nous-mêmes tous les jours, mais que nous ne
voulons pas que les autres fassent. --En ce cas, monsieur, trouvez
bon que je vous le dise, il y a une atrocité révoltante à se
permettre un tel crime pour punir un délit ordinaire; car alors la
vertu n'a rien gagné, et il y a un forfait exécrable de plus dans la
masse des torts de l'état [3], et l'indigne détournant la
conversation, --mais sur quoi donc, reprit-il, fondez-vous la
légitimité de cette douleur ressentie pour la perte de ceux que nous
chérissons? De quel bien peut être un sentiment qui n'apporte aucune
variation à l'état de celui qui n'est plus, et qui trouble ou dérange
la santé de celui qui reste? --Ces choses-là ne se raisonnent point,
monsieur, elles se sentent; malheur à qui ne les éprouve pas. --Non,
monsieur, tout doit être soumis à l'analyse, ce qui ne peut l'être
est faux; or dites-moi, je vous prie, si d'après mes systèmes de
matérialisme, . . . si d'après la parfaite certitude où je suis que
la mort termine tous nos maux et ne nous en laisse aucuns à redouter;
si d'après cela, dis-je, ma femme, qui n'était rien moins qu'heureuse
dans ce monde-ci, ne se trouve pas maintenant dans un repos
préférable à l'état perpétuel de douleur où elle végétait ici-bas;
. . . et si cela est, d'où vient la regretterais-je? Mes regrets
n'auraient-ils pas l'air de lui dire: _Je suis désolé de ce que vous
ne soyez plus dans une position malheureuse_, . . . _désespéré de ce
que vous soyez hors d'état de souffrir encore_; et ces regrets, . . .
je vous le demande, . . . les trouvez-vous bien délicats? . . .
Renonçant un instant à mes systêmes, si j'adopte les votres, si je
crois cette femme dans un monde meilleur, mon chagrin de ne la plus
voir dans celui où elle souffrait, ne devient-il pas tout-à-fait
insultant n'ayant plus que moi pour objet; vous m'avouerez que cet
égoïsme est révoltant . . . . . . Eh quoi! je suis fâché d'être privé
d'elle, et n'en suis affligé que par la perte que j'éprouve ne
l'ayant plus, sans réfléchir au gain qu'elle fait de ne plus m'avoir;
je ne pense qu'à moi en agissant ainsi, . . . nullement à elle, et
j'ai l'air de consentir tacitement à ce qu'elle perde le bien qu'elle
possède, pour venir me rendre celui que je perds. D'où je conclus
qu'il y a une injustice extrême à regretter la mort de ceux qui nous
ont été chers; car l'enfer étant impossible, ou ils ne sont rien, ce
qui n'est pas un état pis: ou ils sont mieux, ce qui est un état plus
doux; et dans l'un et l'autre cas, on a certainement tort de les
redésirer à la vie, où ils ne seraient que dans un état moindre. Ne
nous étonnons donc point d'après cela, que des nations entières ayent
pour usage de se réjouir à la mort de leurs proches, et de se désoler
à la naissance de leurs enfans; je ne connais point de coûtumes
meilleures que celle-là [4]. Il faut plaindre ceux qui naissent à la
douleur, il faut les imiter, et pleurer comme eux quand ils voyent le
jour; nous quittent-ils, c'est un bonheur sans doute, et nous ne
devons pas nous en affliger. --Mais supposons un moment que cette
douleur ne soit que pour nous, instinct délicieux d'une ame tendre,
n'est-il pas barbare de lui résister? --Le vrai philosophe se fait
aux privations, et ne doit être affecté d'aucunes. Je ne vous accorde
pas d'ailleurs que cette extrême sensibilité soit un bien, il me
serait peut-être bien aisé de vous prouver le contraire; ce qu'il y a
de certain, c'est que si cette émotion est un bonheur, au moins
n'est-il pas celui de tout le monde; car je vous réponds que je ne
l'ai jamais senti . . . Eh monsieur! c'est une chose si-tôt remplacée
que le vuide d'une femme, d'une maîtresse, d'un parent, d'un ami;
nous ne nous affectons si vivement de leur perte, que par l'idée où
nous sommes de ne pouvoir jamais retrouver dans un autre être, les
qualités qui nous échappent dans celui que la mort nous ravit; or
cette idée non-seulement est personnelle, mais elle est chimérique;
c'est l'habitude qui nous lie bien plus que ce rapport ou cette
convenance de qualités, et si nous y prenions bien garde, nous
verrions que cette peine éprouvée lors de la perte, n'est que la
sensation physique d'une habitude rompue; or l'homme le plus
malheureux sans doute, est celui qui, ne sachant pas l'art de
voltiger également sur tous les plaisirs, . . . de les effleurer tous
sans s'appesantir sur aucuns, s'est fait d'une sorte de goûts une si
forte habitude, qu'il ne peut plus y renoncer sans douleur. Usons de
tout et ne nous attachons à rien, jamais les pertes ne nous
affecteront; un nouvel ami en remplacera un ancien, une nouvelle
maîtresse celle que l'on vient de perdre, et le tourbillon des
plaisirs nous entraînant sans nous donner le temps de penser, nous
n'aurons jamais la douleur de plaindre ce que nous aurons appris à
remplacer aussi promptement. --Ce vuide est épouvantable, la seule
idée en glace d'effroi, c'est abrutir notre ame, c'est étouffer en
elle la plus douce de ses facultés. Oh monsieur! quelque plaisir que
vous puissiez m'offrir à présent en serait-il un seul qui valut pour
moi la sensation que j'éprouve à pleurer l'amie que je viens de
perdre. --Mais si vous chérissez votre douleur, elle devient une
volupté; et dans ce cas vous m'avouerez que la volupté qui console,
vaut beaucoup mieux que celle qui afflige. --L'une est celle d'une
ame de fer, l'autre celle d'un cœur délicat et sensible. --Et d'où
tenez-vous, monsieur, qu'il vaille mieux être organisé dans votre
sens que dans le mien, si nous avons également tous deux des
plaisirs? --Les miens sont ceux de la vertu, les votres mènent à tous
les crimes. --Il faudrait savoir maintenant lequel (conventions
sociales à part) donne plus de plaisir du vice ou de la vertu?
--Comment une telle chose peut-elle se mettre en discussion? --Je
vous le demande à mon tour; car si vous caractérisez le plaisir, la
sensation chatouilleuse reçue à l'ame, par une cause quelconque,
cette commotion beaucoup plus violente quand elle est donnée par le
vice, fera naître infailliblement plus de plaisir que celle qui
serait l'effet de la vertu; et dans ce cas, l'homme parfaitement
heureux pourrait bien être celui qui, renversant toutes vos idées
sociales, se ferait des vertus de vos vices et des vices de toutes
vos vertus. --Monsieur, dis-je en fureur, ne pouvant plus tenir à de
si cruels sophismes, vous feriez pendre avec raison le malheureux qui
penserait comme vous. --D'accord, reprit ce scélérat, mais le bonheur
d'être au-dessus des autres donne le droit de ne pas penser comme
eux; voilà le premier effet de la supériorité; le second est d'en
abuser, pour diriger ses actions d'après la singularité piquante de
ses systêmes philosophiques; c'est ce qui fait qu'un homme trahit
l'état, fait sa fortune et quitte le ministère en se disant ruiné
[5], qu'un autre détruit le commerce intérieur de la France, parce
que le projet absurde de ses maîtrises lui vaut deux millions [6];
que cent autres se cotisent pour attirer à eux la substance du peuple
et affamer ensuite ce même peuple en lui vendant dix fois au-dessus
de sa valeur cette nourriture qu'il vient de lui voler. Croyez-vous
donc que ces gens-là soient moins heureux pour n'avoir pas chéri
comme vous ce fantôme idéal de vertu? --Heureux? Ils ne peuvent
l'être, le vrai bonheur n'est que dans la vertu, et les remords des
coquins dont vous parlez, au défaut du glaive de Thémis, doivent nous
venger de tous leurs crimes. --Des remords, vous me faites rire; ah!
croyez que l'habitude du mal les énerve depuis long-temps dans de
telles ames; celui de ces gens-là qui en connait encore à la seconde
chûte, n'est qu'un sot que ses confrères devraient à l'instant
dépouiller, et qu'ils persiflent cruellement au moins, s'ils n'osent
le molester d'une différente manière; mais tenez, monsieur, je vois
que nous ne nous accorderons pas de la soirée, ordonnez, je vous
prie, qu'on nous serve; je n'ai point dîné pour venir plus vite, et
j'ai un appétit dévorant. Nous philosopherons au dessert si cela vous
convient . . .

Je donnai des ordres, il se mit à table et soupa avec une
tranquillité, qui me fit voir qu'il fallait que ce scélérat eût
acquis une furieuse habitude du crime, pour se trouver dans un tel
calme en venant de le commettre; je ne mangeai point comme tu crois,
je me contentai de lui tenir compagnie, me levant de temps à autres,
pour vaquer aux soins qu'exigeaient mon emploi; mais ne paraissant
point chez Aline, que ma présence irritait au lieu de calmer, et que
je ne voulais instruire que le lendemain matin de la suite cruelle de
ses malheurs. Le médecin n'était point encore parti, il prenait un
peu de repos. Le président voulut le voir; il lui demanda avec
effronterie de quoi sa femme était morte? --_De poison_, répondit
hardiment celui-ci. --Mais, docteur, pensez-vous? . . . --Il est une
façon sûre de vous convaincre, monsieur, nous ferons, quand vous
voudrez, l'ouverture du corps. --Non, en honneur, ces opérations-là
m'ont toujours révolté; elles ne sont pas sûres, et elles ont, ce me
semble, quelque chose de cruel, . . . ne disséquons point, enterrons.
--Un peu surpris de cette réponse, le médecin lui demanda s'il ne
jugeait pas à propos de former une plainte juridique. --Et contre
qui, dit le président? --Mais, monsieur, ces choses-là ne doivent pas
rester impunies; vous, messieurs, qui en punissez _jusqu'au soupçon
le plus impossible_ [7], devez savoir mieux que nous la nécessité de
sévir contre de telles horreurs. --Soit, dit le président, mais comme
je suis loin d'admettre votre soupçon, qu'en le formant il tombe
inévitablement sur tout ce qu'il y a eu d'honnêtes-gens autour de ma
femme depuis trois mois; et que, dénué de preuves, comme nous le
sommes, nous ne ferions jamais de cela que du bruit et pas le moindre
exemple. Je suis pleinement convaincu que le plus sage est de rester
dans le silence et de revenir comme moi, monsieur, à l'opinion qu'un
tel crime, sans fondemens, sans motifs, devient absolument
inadmissible. Sur-le-champ il changea de discours, évitant avec le
plus grand soin de reparler d'_Augustine_. Le souper fait, il fut se
coucher; . . . mais, ô comble d'horreur, pourquoi faut-il que j'aie
encore cette dernière turpitude à révéler; et pourquoi une lettre que
je ne consacrais qu'à la tristesse, doit-elle être souillée par des
récits infâmes!

Le président ne marche jamais sans un de ses serviteurs zélés pour
les plaisirs de leur maître, qui sacrifient pour leur en procurer,
devoirs, religion, honneur et toutes les vertus qui caractérisent
l'honnête homme. Dès que le patron est quelque part, cet insigne
agent jette aussi-tôt les yeux sur ce qui l'entoure, et démêle avec
une adresse et une promptitude singulière, l'objet qui peut convenir
aux sâles désirs de celui qui l'employe; le lieu, les circonstances,
la douleur générale . . . Cette impression de respect profondément
gravée dans tout ce qui se trouvait là, rien ne parut sacré à ces
deux monstres, l'un ordonna d'agir, l'autre travailla; et dans le
nombre des jeunes paysannes que la piété, la reconnaissance attirait
aux pieds de leur respectable dame, une, plus faible, ou moins
touchée, osa écouter les propositions qui lui furent faites; c'était
une jeune orpheline de quatorze ans, presque livrée à elle-même; le
zélé serviteur la fit voir à son maître, celui-ci approuva le choix;
dès le soir elle fut conduite dans la chambre de cet horrible époux,
et le traître osa consommer son forfait près des cendres encore
palpitantes de cette malheureuse femme, dont il venait de trancher si
odieusement les jours. Il la garda toute la nuit; je ne le sus
qu'après son départ; . . . en vérité, je ne l'aurais pas souffert, si
j'en avais été prévenu.

Dès qu'il fut retiré, je me mis en devoir de remplir les tristes
soins dont j'étais chargé; ce qui m'embarrassait le plus, était la
manière dont je m'y prendrais pour prévenir cette pauvre Aline des
nouveaux malheurs qui l'attendaient encore. L'ordre était précis, le
président me l'avait renouvellé en nous séparant; et lorsque sur cela
je lui avais montré les dernières intentions de sa femme, il les
avait traité de radotage, qu'on pouvait entendre par pitié dans
l'instant où elle les avait dictées, mais dont on ne pouvait que rire
après . . . À l'égard des biens, meubles ou immeubles, je n'ai rien à
réclamer ici, monsieur, m'avait-il dit, tout est à ma femme, elle a
pu faire les dispositions qui lui ont convenues; mais pour ma fille
elle est à moi, vous l'avertirez, je vous prie, qu'il faut qu'elle
parte demain sans faute. Je devais donc la préparer.

Pour ne pas troubler sa nuit, que je ne supposais pas déjà fort
tranquille, je ne me rendis dans son appartement qu'à la pointe du
jour; elle ne s'était ni deshabillée, ni couchée, ses accès de
douleur avaient été cruels, et d'autant plus, sans doute, que son
désespoir étoit muet, ses larmes ne pouvant trouver de passage
retombaient en gouttes de sang sur son cœur; elle demandait sans
cesse à aller embrasser sa mère, et s'irritait violemment de la
résistance qu'on était obligé de lui opposer; elle revint un peu
quand elle me vit. Elle me demanda pourquoi je l'avais laissée seule
si long-tems? Je m'excusai sur les soins qu'exigeait la situation, et
après avoir donné tout ce qu'il m'était possible à l'affliction de
son ame, j'essayai de m'en rendre maître. Un mouvement d'amitié lui
échappa . . . je le saisis . . . je la pressai dans mes bras, et ses
larmes coulèrent . . . Ô mon amie! lui dis-je alors . . . appelez le
courage à votre secours . . . j'ai de nouveaux malheurs à vous
apprendre . . . Elle me fixa avec un air d'effroi, qui me fit
trembler . . . et toutes ses idées se portèrent sur toi. --Ô ciel!
s'écria-t-elle, Valcour est-il avec ma mère, un même coup les a-t-il
réuni? il est heureux dans un tel cas que la personne qu'on veut
amener doucement à l'instruction d'une nouvelle affreuse, aille au-
delà de la vérité; je pris une de ses mains, et lui souriant avec
amitié: --non, lui dis-je, Valcour se porte à merveille, et je suis
bien sûr qu'il n'est occupé que de vous; mais ce que j'ai à vous dire
est peut-être plus cruel encore que ce que vous avez craint . . .
Votre père est ici . . . il vous emmène dès aujourd'hui, et veut
qu'incessamment vous soyez la femme de Dolbourg . . . Je n'ai vu de
ma vie un mouvement aussi violent que celui que fit ici cette fille
à-la-fois courageuse et infortunée . . . Ô mon ami! me dit-elle en se
levant, il n'est donc plus rien dans le monde qui puisse maintenant
m'empêcher de me rejoindre à ma mère! . . . --Asseyez-vous Aline, lui
répondis-je, je croyais trouver en vous de la force, et vous ne me
montrez que du désespoir; rien ne peut rompre les résolutions de
votre père, mais il vous reste des moyens d'échapper aux nœuds qu'il
vous destine. --Et quels sont-ils? --Écoutez-moi, et sur-tout calmez-
vous. Elle s'assit et me prêta toute son attention. --Je ne vous
conseillerai point le parti du cloître, lui dis-je alors, en vain le
proposeriez-vous on s'y refuserait assurément; mais voici ce que mon
amitié vous dicte. Que votre soumission fléchisse d'abord votre père,
ne lui montrez qu'obéissance et respect pendant la route . . .
Arrivée au château, tâchez d'entretenir Dolbourg seul, témoignez-lui
vivement l'insurmontable aversion que vous éprouvez pour ce mariage;
peignez-lui la certitude des malheurs qui en résulteront pour tous
les deux, intéressez-le enfin; employez tout; la nature vous a donné
des graces, une éloquence douce et persuasive à laquelle il est
difficile de résister. Moins violent que votre père, je ne serais pas
étonné qu'il se rendît; si cela arrive, comme je m'en flatte,
engagez-le avec la même ardeur à rompre, peut-être le fera-t-il, mais
mettons toutes choses au pis, et supposons que vous ne trouviez aucun
moyen d'éviter le sort qu'on vous destine; votre fidèle Julie vous
reste, cela est décidé; échappez-vous avec elle, voilà cent louis que
je lui donne pour la dépense de ces soins; accourez chez madame de
Senneval [8], elle sera prévenue, elle ira vous attendre exprès dans
la terre voisine de Paris, que vous lui connaissez; là, vous me ferez
venir; Eugénie et moi, nous nous chargeons de vous; nous vous sortons
de France, nous vous remettons dans les bras de l'époux que vous
destinait votre mère, et nous vous y faisons jouir en paix de la
fortune qu'elle vous laisse . . . L'ombre la plus légère du bonheur
est si flatteuse pour un cœur au désespoir! Cette chère fille tomba
dans une douce rêverie, je lui demandai ce qu'elle avait. --Ô
Déterville! me dit-elle, vos procédés me rendent confuse, mais
permettez une réflexion, mon ami, s'il est vrai que vous ayez envie
de m'arracher aux maux qui me menacent comme vos touchantes bontés
m'en répondent, pourquoi l'effet de vos soins ne commencerait-il pas
dès ici, pourquoi ne m'évitez-vous pas cet affreux voyage avec mon
père? --Cela se peut-il, répondis-je avec douceur, votre père est
ici, de ce moment vous êtes en sa puissance . . . Si vous
disparaissez, c'est moi qui vous enlève, et vous perdez, sans vous
sauver par cette démarche, le seul ami qui vous puisse servir; si
vous partez de Blamont, . . . aucun soupçon ne peut tomber sur moi,
votre fuite est votre seul ouvrage et les soins que nous vous rendons
ensuite ne sont plus le fruit d'une séduction, c'est une protection
accordée, c'est un service que nous vous rendons, votre père en ce
cas a des torts réels, dont il est tout simple que vous ne vouliez
pas être la victime, tandis que jusqu'à-présent ses torts envers vous
ne sont pas assez fondés pour le fuir, il n'y a ici que des mauvais
procédés, il y aura des horreurs à Blamont. Vous échapper d'ici est
en un mot un parti violent; un plus simple peut réussir, et il est
des lois de la prudence de n'employer jamais les moyens excessifs,
que quand les autres n'offrent plus d'espoir. --Elle retomba dans ses
réflexions, . . . puis au bout d'un temps; Déterville, me dit-elle,
je me sens plus forte que je ne l'aurais cru, vos bontés me
pénètrent, et j'en profiterai, . . . oui, mon ami, j'en profiterai,
continua-t-elle, en se relevant, ou cela me sera impossible; . . .
puis avec violence, mais possible, ou non, je ne serai jamais la
femme de _Dolbourg_; et me prenant par les deux mains: --maintenant,
dites-moi, mon ami, si vous croyez qu'il y ait au monde une créature
plus malheureuse que moi? assurément, lui dis-je, il y en a, il s'en
faut bien que votre sort soit désespéré, peut-être même êtes-vous
moins à plaindre aujourd'hui que je ne vous le croyais hier. --Mon
ami, me dit-elle, en se tournant vers la fenêtre, il fait jour,
vraisemblablement, nous allons bientôt nous séparer, et se jetant
dans mes bras, . . . oh mon cher Déterville! ce nouveau coup de
foudre sera bien terrible pour moi; mais avant qu'il ne m'écrase, ne
me refusez pas la faveur que je vais vous demander. --Qu'exigez-vous,
Aline? ne connoissez-vous pas tous vos droits sur mon cœur? --Je veux
aller embrasser encore une fois ma mère, . . . ou vous ne m'avez
jamais aimée, ou vous m'accorderez cette consolation, je vous crains,
lui dis-je, votre tête est trop vive, votre cœur trop ardent, . . .
ce spectacle est douloureux, vous ne pourrez jamais le soutenir;
. . . mais se contenant avec un courage qu'il n'est pas possible de
peindre, . . . non, répondit-elle, vous vous trompez, c'est un saint
devoir que je ne partirais pas sans remplir, mais ne redoutez rien,
la religion et la piété combattront la douleur, mon ame abattue par
trop de chocs, retrouvera dans la multitude des secousses, la force
que chacune d'elle lui aurait enlevée . . . Marchons, . . . guidez
mes pas tremblans, et n'ayez nulle crainte, puis sans me donner le
temps de répondre, elle prit mon bras et nous nous avançâmes vers le
lieu funèbre.

Madame de Blamont était sur un lit de damas bleue, où je l'avais fait
parer avec décence, voulant procurer le lendemain aux habitans de sa
terre la satisfaction de la voir qu'ils imploraient avec des torrens
de larmes; elle avait une robe de gros de tours blanc, ses cheveux
dans leur couleur naturelle, proprement peignés sous un grand bonnet,
sa tête reposait sur un oreiller garni de dentelles, et son attitude
était celle d'une femme qui dort; huit cierges brûlaient autour du
lit dont les rideaux étaient relevés avec des gros flots de rubans
blanc; deux prêtres modestement recueillis récitaient des prières à
basse voix.

Par la porte où nous entrions, le tableau s'offrait à nous en entier
. . . Ta malheureuse Aline ne l'a pas plutôt apperçu qu'elle recule
et tombe dans mes bras; . . . mais persuadée qu'elle n'a plus qu'un
moment à elle, la crainte de le perdre, l'extrême résignation dans
laquelle elle est, tout la soutient et nous avançons; les prêtres se
retirent un instant, Aline plus libre se jette aux pieds de sa mère,
et les baise tous deux avec respect, . . . elle se relève, vient sur
les côtés, prend chacune des mains tour-à-tour, et y imprime ses
lèvres avec la componction de la plus vive douleur, . . . elle
s'approche de la tête, considère un instant le calme pur qui règne
sur les traits de cette femme; . . . admire la beauté qui s'y peint
encore . . . Ici son ame se déchire elle élance ses bras autour du
col de cette mère adorée; l'arrose de ses larmes; l'accable de ses
baisers, et lui adresse des mots si tendres; . . . lui fait des
questions si touchantes, que la crainte de la voir succomber à cet
excès de sensibilité me fait approcher d'elle, et la supplier de ne
pas s'abandonner ainsi; mais comme elle me résistait, comme elle
n'écoutait, . . . comme elle n'entendait plus que sa douleur, le curé
survint et lui fit les mêmes instances, elle craignit alors d'avoir
manqué de respect; cette tendre fille sans cesse occupée de ses
devoirs, y sacrifiant toujours les passions les plus ardentes de son
ame, se retira en baissant les yeux, et se replaça à genoux au pied
du lit pour partager un instant les prières avec les deux honnêtes
ecclésiastiques qui s'étaient chargés de ce soin. Ce fut en ce moment
que je lui annonçai tout bas le legs des cheveux que lui faisait sa
mère; je lui dis que j'allais les couper pour les lui remettre tout
de suite. Cette nouvelle remplit son ame de consolation . . . Elle me
donne ses cheveux, dit-elle, . . . cette bonne mère, . . . cette
tendre mère, . . . elle a pensé à moi, . . . ah! donnez-les moi,
. . . donnez-les moi vite, . . . ils ne me quitteront de la vie . . .
Je m'approchai du lit pour procéder à cette opération, . . . mais
Aline se détourna, elle ne voulût pas me voir faire, elle était bien
aise d'avoir ses cheveux, mais elle était fâchée qu'on les coupât, il
semblait que cela devînt pour elle une preuve de plus de la mort de
sa mère, et peut-être jouissait-elle en cet instant de l'illusion de
la croire endormie. --C'était d'ailleurs déparer en quelque sorte ce
corps qu'elle idolâtrait, toutes ces idées sans doute troublèrent le
plaisir sombre qu'elle éprouvait à ce don, et quand je le lui
apportai, elle ne le reçut d'abord qu'en frémissant; . . . bientôt
pourtant elle les couvre de baisers, et se détournant pour ouvrir sa
poitrine, elle les place au-dessous du sein gauche, protestant sur
les pieds de sa mère qu'ils ne quitteraient jamais cette place.

Ma vertueuse amie, dis-je au bout d'une demie heure de cette cruelle
visite, il faut partir, cet instant va vous affliger encore, il
vaudrait presque mieux que nous ne fussions pas venus . . . Elle
frissonna, on eut dit que j'arrachais la partie la plus sensible de
son ame, mais toujours ferme et courageuse, après avoir renouvellée
une dernière fois ses baisers aux mains et au front, elle s'incline
respectueusement et sort en pleurs, la tête cachée dans mes bras
. . . Je l'embrassai dès que nous fûmes dehors, je suis bien plus
content de vous que je ne l'aurais cru, lui dis-je, ceci me remplit
d'espoir pour la suite . . . Oh ma chère amie! de la force, il en
faut, de la prudence, de la sagesse et soyez sûre que nous réussirons
. . .

Nous rentrâmes dans sa chambre; elle me demanda où serait enterrée sa
mère, avec une sorte d'émotion qui m'allarma; je lui fis part des
dernières dispositions de la défunte; et quand elle vit que madame de
Blamont désirait expressément que sa fille fût mise un jour dans le
même cercueil --ah! dit-elle, comme ceci me console encore, cela
sera, n'est-ce pas, Déterville? cela sera? personne ne peut s'y
opposer? --Non, certes, lui dis-je, . . . puis, comme sans réflexion,
--vous en chargez-vous, mon ami? --Fille adorable, répondis-je, la
nature ne dérangera pas ses loix pour que je sois chargé de ce soin:
réfléchissez que j'ai douze ans plus que vous; --oh! qu'importe, on
finit à tout âge. Dites-moi toujours que si vous me survivez, vous me
promettez de me faire mettre auprès de ma mère? --Je vous le jure,
mais aux conditions que nous allons nous occuper d'autre chose. --Oh!
de tout ce que vous voudrez, après cette promesse. --Eh bien! j'exige
que vous preniez quelque nourriture. --Oui, de _la crême de ris_,
comme hier, avec celle que j'ai perdue, n'est-ce pas, mon ami, . . .
comme hier? . . . Et avec un peu d'égarement; --mais elle ne sera
plus là, . . . ce ne sera plus elle, . . . il n'est plus possible que
je la revoie jamais! . . . et sans répondre. --Eh bien, voulez-vous
que j'aille vous chercher quelques légers alimens? --non, en vérité;
--et cependant à force d'instances, je l'obligeai à avaler un œuf
frais, dans lequel je battis quelques gouttes d'élixir. Nous
employâmes ensuite le peu de temps qui nous restait, à assurer nos
mesures; je convins avec elle, que dans tous les cas, Julie me ferait
un détail exact de ce qui se passerait au château de Blamont, dès
qu'Aline y serait; et Aline me promit de son côté de m'écrire le plus
souvent qu'elle pourrait, et d'observer avec exactitude tout ce qui
était convenu entre nous . . . L'heure pressant, elle s'habilla;
quand on lui présenta une robe noire, elle la baisa avec transport;
ah! mon ami! dit-elle, en me regardant, voilà la dernière couleur que
je porterai de ma vie . . . À peine était-elle prête, que le
président me fit dire qu'il m'attendait dans les salles d'en bas, et
qu'il me priait de lui amener sa fille: eh bien! lui dis-je,
--comment va le cœur? --mieux que je ne croyais, me répondit-elle, en
prenant mon bras; mais sur-tout, mon ami, ne me quittez point que je
ne sois en voiture; je le lui promis, et nous descendimes; . . . dès
qu'elle entendit la voix du président qui causait avec quelques
habitans de Vertfeuille, elle frémit. --Courage, lui dis-je, du
respect et du silence; elle entra, elle salua son père, sans
prononcer une parole; monsieur de Blamont s'approcha d'elle, il
l'exhorta froidement à se consoler: il lui dit que le deuil lui
siéyait à merveille; qu'il ne l'avait jamais vue si jolie; et elle
continua de se tenir debout, les yeux baissés, sans répondre une
parole.

À titre d'exécuteur-testamentaire, tout ceci va vous donner bien de
la peine, me dit le président; elle a bien fait de vous choisir,
assurément, cela ne pouvait être en meilleures mains . . . Ma fille
a-t-elle déjeûné? Oui, monsieur, dis-je, bien sûr d'obliger Aline par
cette réponse; avez-vous ordonné qu'on vous servît? --Oui, j'ai dit
qu'on mît deux perdrix; j'aime à la folie celles de Vertfeuille,
elles ont bien plus de goût que celles de Blamont: Aline, vous en
mangerez une? --non, mon père. --C'est que la journée est bien
longue; il y a vingt-cinq lieues de traverse, j'ai six relais, nous
n'arrêterons pas; nous aurons des biscuits dans la voiture, mais cela
ne nourrit point. --On servit; le président mangea ses deux perdrix,
but autant de bouteilles de vin de Bourgogne, et causa avec les
différentes personnes dont la salle était remplie, pendant que dans
une ambrazure, Aline et moi fumes nous entretenir encore un moment.

J'achevai de raffermir son cœur; elle me témoigna mille caresses,
. . . et comme en s'ouvrant à l'amitié, son ame était prête à se
fendre; je fis semblant de ne rien voir: elle me pria de t'écrire, et
ton nom n'eut pas plutôt volé sur ses lèvres que ses yeux
s'inondèrent: . . . Je rompis encore ces nouvelles effusions; je
craignais une crise affreuse; et quand l'instant du départ approcha,
je ne vis d'autre parti, pour éviter cette révolution, que de la
navrer par de la froideur . . . Je me déchirais moi-même en agissant
ainsi, mais il le fallait . . . J'abordai le président, . . . elle
m'entendit et se contint . . . On vint avertir que les chevaux
étaient mis . . . Je la vis tressaillir, mais je ne m'approchai plus
d'elle . . . Le président sortit . . . Julie ensuite, . . . elle
quitta le salon la dernière.

Dès qu'on la vit, le peuple forma deux haies, au milieu desquelles
elle fut obligée de passer.

Là, cet ange céleste reçut involontairement les hommages de tout ce
qui l'entourait. Les uns élevaient leurs mains vers le ciel, en lui
souhaitant mille prospérités . . . Ceux-ci pleuraient et se
détournaient d'elle, comme pour ne la pas voir s'arracher à eux,
d'autres enfin se jettaient à ses pieds, lui rendaient graces des
bienfaits qu'ils en avaient reçus, et imploraient sa bénédiction
. . . Elle traversa la foule, ne regardant que la terre, ne laissant
jamais voir sur son front que la douleur et l'humilité . . . Le
président monta, Julie suivit; . . . alors Aline tourna les yeux sur
moi, pour m'adresser un adieu cruel qui eut ouvert la source des
larmes que je m'efforçais d'étancher; . . . mais ne pouvant plus me
distinguer, par les précautions que j'avais prises, quoique je ne la
perdisse pas de vue . . . Elle s'élança comme un trait dans la
voiture: . . . tout s'éloigna avec la rapidité de l'éclair; . . . et
moi, confondu, . . . anéanti, . . . je crus que l'astre disparaissait
pour toujours des cieux, et que le monde allait être condamné à vivre
éternellement dans les ténèbres.

Je rentrai, suivi du peuple, dont les pleurs ne tarissaient point. Ne
voulant faire enterrer madame de Blamont qu'au bout de trente-six
heures révolues, d'après les instances réitérées de sa fille, je fis
ouvrir l'appartement où elle était exposée, après avoir pris soin de
faire enclore le lit d'une balustrade couverte de drap noir: il n'y
eut personne qui ne vint se prosterner aux pieds de celle qui leur
avait été si chère; tous la bénirent, tous l'adorèrent . . . Ô gens
du siècle! vous qui vivez comme le monstre qui la sacrifiât,
obtiendrez-vous de tels hommages, quand la parque aura tranché vos
jours? . . . Aurez-vous, comme cette femme divine, du sein de l'Être-
Suprême où l'ont placée ses vertus, la douce consolation de vivre
encore dans le cœur des hommes, et de les voir vous offrir le tribut
sacré de leur amour et de leur reconnaissance?

Ces soins remplirent tout le vingt-sept. Le lendemain, à dix heures
du matin, le cortège vint prendre le corps pour le rendre à sa
dernière demeure; chacun se disputait l'honneur de porter ce précieux
fardeau; et ses gens ne le cédèrent qu'avec peine aux six plus
notables du lieu. Ils l'enlevèrent, et elle arriva à la paroisse, au
triste son des cloches, . . . murmure harmonieux! devenu plus lugubre
encore par les sanglots et les gémissemens de tout ce qui
l'accompagnait; mais le désespoir devint si violent, quand on la vit
disparaître et s'enfoncer dans les entrailles de la terre . . . Les
cris de la douleur furent tels, que les voûtes du temple en
retentirent; on eût dit, que tout ce qui était là lui eût été attaché
par quelques liens; . . . il semblait qu'ils étaient tous ses enfans,
tous la pleuraient comme une mère.

Je revins, et passai, sans doute, la plus cruelle journée que j'aie
eue de ma vie: dégagé des soins les plus importans, je n'écoutai plus
que mon chagrin . . . Ô mon ami, qu'il fut affreux; l'obligation de
me contraindre, en repoussant vers mon cœur les larmes que je m'étais
refusées en avait ébranlé les ressorts; toute la machine était
affaissée . . . Je me promenais seul à grands pas dans ces
appartemens où régnaient autrefois la décence, la joie douce et
l'honnêteté, et je n'y trouvais plus qu'un vuide horrible et des
marques de deuil.

Elle a passé, me disais-je, celle qui faisait le bonheur des autres;
le ciel n'a voulu la laisser qu'un instant sur la terre . . . elle
n'y a paru que pour faire le bien, . . . et je lui appliquais ces
paroles superbes qu'inspirait à Fléchier la célèbre duchesse
d'Aiguillon [9]: _elle n'a été grande que pour servir Dieu, riche que
pour assister les pauvres, vivante que pour se disposer à la mort_.

Telle est, mon cher Valcour, la première partie des malheurs que j'ai
à t'apprendre, je passe les détails qui m'occupèrent les jours
suivans, pour en venir plutôt au sombre récit qui me reste, et qui ne
déchirera pas plus cruellement ton cœur que le mien ne le fut en le
lisant.

Le 3 mai au soir, je revenais de l'église, où je n'ai pas manqué
d'aller pleurer deux heures par jour sur le tombeau de ma malheureuse
amie, depuis que nous avons eu la douleur de la perdre; lorsqu'on
m'avertit qu'un homme à cheval demandait, avec empressement, à me
parler. Je vole où l'on me dit qu'il est, le cœur palpitant d'effroi,
je trouve un inconnu qui me rend à l'instant un paquet de lettres;
. . . j'ouvre avec précipitation, . . . j'interroge, . . . je lis
sans comprendre, je reconnais enfin l'écriture d'Aline, précédée d'un
journal exact de Julie. Je t'envoie le tout, . . . lis, Valcour, et
respire, si tu le peux, jusqu'à la dernière ligne.

[Footnote 1. Toutes les suivantes, excepté la dernière, étaient sous
la même enveloppe.]

[Footnote 2. Il a dans ses registres depuis cent ans, vingt
assassinats pareils à celui de Calas. Il a, sous François I., mis le
feu à quatre-vingts villages de la Provence; il a coûté la vie dans
ce même-temps à quatre-vingt mille citoyens; il a dans différentes
époques ouvert trois fois sa ville aux ennemis; c'est encore lui qui,
dans ce moment-ci (1787), bouleverse la province. Il est tout simple
qu'une telle assemblée mérite les éloges du monstre dont nos lecteurs
frémissent. (_Note de l'editeur_)]

[Footnote 3. Monstres capables de cette horreur, vous pâlissez en
reconnaissant votre victime; . . . tranquillisez-vous elle vous
pardonne, ce fut hors de vos fers la première jouissance qu'elle
voulût goûter.]

[Footnote 4. Les Scandinaves et les Germains pleuraient à la
naissance de leurs enfans; dès qu'il leur en était né un, ils
s'asseoiyaient autour de son berceau; et là chacun représentait,
aussi pathétiquement qu'il lui était possible, les misères de la vie
humaine et compatissait aux maux que le nouveau-né aurait à souffrir
dans le séjour qu'il allait faire dans le monde; ces mêmes peuples se
réjouissaient à la mort de leurs amis ou de leurs parens, tous ceux
qui assistaient à la cérémonie ne s'entretenaient que du glorieux
échange, par lequel le défunt avait quitté une vie sujette à tant de
misères, pour entrer dans l'état d'une parfaite félicité; ensuite, on
jouait, on chantait, on se régalait pendant trois jours. Il reste
encore des traces de cette coûtume dans presque toutes les villes du
nord de l'Allemagne.]

[Footnote 5. Tel fut le mensonge de l'abominable _Sartine_.]

[Footnote 6. C'est l'opération du scélérat _Lenoir_.]

[Footnote 7. Voyez la page 316 de ce volume-ci.]

[Footnote 8. Belle-mère de Déterville, on doit s'en souvenir.]

[Footnote 9. Nièce du cardinal de Richelieu.]



LETTRE LXVIII.

_Julie à Déterville._

Au château de Blamont,
ce premier mai.

J'exécute vos ordres et ceux de ma maîtresse, monsieur, puissent être
lus de vous de tristes caractères, que mes larmes effacent à mesure
que ma main les écrit. Vous exigez des détails, quelque douloureux
qu'ils soient, j'obéis.

M. le président s'endormit dès que la voiture fut en mouvement, et ne
s'éveilla qu'au premier relai: il fit quelques questions à sa fille,
qui ne lui répondit que par monosyllabes: alors il lui demanda d'un
ton sévère, si elle s'avisait d'avoir de l'humeur? --Je n'ai que du
chagrin, monsieur, répondit-elle, j'imagine que mes malheurs m'en
donnent le droit. --Sur cela, monsieur le président répondit que la
plus haute de toutes les folies était de se chagriner, qu'il fallait
savoir monter son ame à une sorte de stoïcisme, qui nous fit regarder
avec indifférence tous les événemens de la vie; que pour lui, loin de
s'affliger de rien, il se réjouissait de tout, que si l'on examinait
avec attention ce qui paraîtrait devoir, au premier coup d'œil, nous
désoler le plus cruellement, on y trouverait bientôt un côté
agréable; qu'il s'agissait de saisir celui-là, d'oublier l'autre; et
qu'avec ce systême on parvenait à changer en roses toutes les épines
de la vie: . . . que la sensibilité n'était qu'une faiblesse dont il
était facile de se guérir, en repoussant de soi avec violence tout ce
qui voulait nous assaillir de trop près, et en remplaçant avec
vîtesse par une idée voluptueuse ou consolatrice, les traits dont le
chagrin voulait nous effleurer; . . . que cette petite étude n'était
l'affaire que de très-peu d'années, au bout desquelles on réussissait
à s'endurcir au point, que rien n'était plus capable de nous
affecter. Et il assura mademoiselle qu'elle serait toujours
malheureuse, tant qu'elle n'adopterait pas cette prudente philosophie
. . . Aline ne répondit rien, et monsieur se retournant vers moi, me
fit tout haut, sur mademoiselle, des questions de la plus grande
indécence. Quand il vit que je baissais les yeux sans répondre, il
m'apostropha avec humeur; il me dit que je n'aurais pas beau jeu avec
lui, si je voulais faire aussi la prude; que le ton de sa maison
était autrement libre que celui du logis que je quittais, et qu'il
fallait, ou s'y mettre, ou s'attendre à n'y pas demeurer long-temps.
Ensuite, en me renouvellant les questions indiscrètes qu'il venait de
me faire sur sa fille, il me dit que dès qu'il allait la marier, il
fallait bien qu'il connût ces choses-là, et que ne voulant pas
tromper son gendre, il était essentiel qu'il sût _si la marchandise
était sans défaut_; mais que puisque je refusais de le lui apprendre
. . . _il fouillerait les ballots lui-même_, _pour en apprendre la
valeur_; et sur cela il dit à mademoiselle qu'il faisait bien chaud,
qu'il lui conseillait d'ôter toutes les coëffes et tous les mantelets
dont elle était affublée; mais Aline qui avait choisi le strapontain
par préférence, courbée sur la portière, et la tête cachée dans ses
mains, n'écoutait rien, et ne répondait à rien . . . Alors, monsieur
le président me demanda relativement à moi les mêmes éclaircissemens
qu'il voulait que je lui donnasse sur mademoiselle, et il accompagna
ses questions de gestes si mal-honnêtes, . . . d'actions tellement
indécentes, que je le menaçai d'appeler ou de me jetter hors de la
voiture; il me dit qu'il saurait me mettre à la raison; que je me
trompais fort, si j'imaginais qu'il m'emmenait pour plaire à sa
fille; et qu'assurément il m'aurait laissé, sans ma jeunesse et ma
jolie figure; qu'il attendrait, puisque je faisais autant la
difficile, mais qu'il me prévenait qu'il en faudrait toujours venir
là, et qu'il y avait à Blamont des moyens sûrs pour vaincre la
résistance des filles. Peu à-près il se rendormit, et ne parla
presque plus du jour, à environ un quart de lieue de Sens, une roue
se cassa, et nous arrivâmes comme nous pûmes à l'auberge de la poste,
où il fallait bien coucher malgré nous. Monsieur parla lui-même à la
maîtresse de la maison, et nous montâmes peu-après dans une chambre à
deux lits, où il fit porter les équipages de nuit de mademoiselle, me
disant que c'était là sa chambre et celle de sa fille, et que je
n'avais qu'à en demander une pour moi; mais Aline me prit par le
bras, et dit qu'elle allait en demander une pour elle et pour moi,
parce qu'elle ne pouvait se passer de sa femme-de-chambre la nuit. Eh
bien! dit le président, on tendra un troisième lit ici, mais vous, ma
fille, vous ne coucherez sûrement pas ailleurs. --Je vous demande
pardon, mon père, dit Aline en ouvrant brusquement la porte, et se
jettant avec moi sur la gallerie, alors elle appella la maîtresse, et
lui demanda une chambre; cette femme, guidée par les yeux du
président qu'elle consulta aussi-tôt, répondit qu'elle n'avait
d'autre lit à lui donner, que celui qui était dans l'appartement de
monsieur, et que toute sa maison était pleine. Mais vous destiniez un
coin à cette fille, dit Aline en me montrant: --oui, mademoiselle;
mais cette chambre n'est pas faite pour vous. --N'importe, n'importe,
j'y coucherai avec elle; tout est bon, pourvu qu'il soit décent, et
rien ne l'est moins, madame, que de faire coucher une fille dans
l'appartement de son père. --Cela nous arrive pourtant tous les
jours. --Vous trouverez bon que ce ne soit pas à moi. L'hôtesse
n'osant répliquer, ouvrit une assez mauvaise petite chambre à l'autre
extrémité de la gallerie, et nous y entrâmes, sans que le président,
qui nous voyait de sa porte, osât prononcer un seul mot.

Mademoiselle demanda un bouillon pour elle, et un poulet pour moi.
Elle supplia instamment l'hôtesse de prendre elle-même la clef de
notre chambre, et de ne nous ouvrir le lendemain que quand son père
voudrait partir.

À peine fumes-nous renfermées, que replaçant devant les yeux d'Aline
la conduite de son père dans cette seule journée, je lui dis,
qu'après tous les dangers que nous courrions avec un tel homme, nous
ferions peut-être prudemment, d'essayer à nous sauver d'où nous
étions. Je lui représentai qu'une fois au château, les moyens que
nous trouvions à présent ne nous seraient peut-être pas offerts. Mais
mademoiselle qui ne se ressouvenait point du château de Blamont, où
elle n'avait été qu'une fois avec sa mère, dans son enfance, me dit
qu'il lui paraissait impossible que nous n'eussions là les mêmes
moyens qu'ici; qu'elle espérait fléchir Dolbourg; obtenir de lui de
renoncer à ses projets, et que favorisée par monsieur Déterville,
elle ne voulait s'écarter en rien des conseils qu'elle en avait reçu.
--Mademoiselle, lui dis-je, monsieur Déterville, qui s'est expliqué
devant moi, a dit ce me semble, que pour légitimer votre fuite il ne
fallait que trouver des torts à monsieur votre père. Ses propos,
. . . ses projets d'aujourd'hui, tout cela n'annonce-t-il pas des
horreurs . . . Julie, me dit cette inestimable maîtresse, tu ne sais
pas ce que c'est que d'accuser son père? Tu ne sens pas ce qu'il en
coûte à une ame comme la mienne, pour divulguer des torts de cette
espèce, dans celui de qui je tiens le jour; j'aimerais mieux mourir
que d'oser une telle chose; et dans tout ceci, d'ailleurs, il n'y a
encore rien de réel, rien que je puisse prouver, et rien qu'il ne
puisse combattre . . . Ô ma chère amie! espérons, ceci ira peut-être
mieux que tu ne crois, j'attends tout de Dolbourg . . . Quoi qu'il en
soit, ajouta-t-elle, en me saisissant la main, avec un air qui me fit
frémir, ne crains rien Julie, je ne trahirai jamais l'amant que
j'aime; je ne ferai jamais d'autre choix que celui de ma mère; et
s'il faut une victime à ces monstres, voilà la main, dit-elle, en
tendant la sienne, voilà la main qui en ouvrira le flanc . . .
Ensuite elle se jetta sur le lit sans se deshabiller, et passa la
nuit dans les larmes.

Le lendemain matin on vint nous avertir pour le départ, nous sortîmes
promptement et fûmes nous tenir à la porte de la chambre de monsieur,
sans y entrer. Il parut; nous descendîmes avec lui et nous reprîmes
dans la voiture les mêmes places que nous avions la veille. Monsieur
ne dit pas un mot, nous imitâmes son silence et nous arrivâmes vers
midi au château de Blamont, dont les abords ténébreux et isolés
surprirent et effrayèrent mademoiselle, qui, comme je viens de le
dire, ne se ressouvenait plus de sa position. La voiture pénétra
jusques dans la cour intérieure, et là, nous trouvâmes monsieur
Dolbourg, qui offrit son bras à mademoiselle pour descendre de la
voiture; elle accepta cette politesse et lui fit une révérence pleine
de douceur. La voiture se retira, nous entrâmes dans la salle d'en
bas; tout est triste dans cet affreux château, tout y noircit
l'imagination, tout y inspire la terreur; et cette horrible maison a
plutôt l'air d'une forteresse que d'une habitation de campagne; on
n'y voit que des voûtes, des grilles, des portes épaisses. Dès que
nous fûmes entrées, monsieur me dit de faire porter les équipages de
sa fille dans l'appartement qu'on m'indiquerait; mais mademoiselle
m'arrêtant, demanda instamment à ces deux messieurs de permettre que
je ne la quittasse point. Oh! parbleu, dit brusquement monsieur de
Blamont, elle ne mangera ni ne couchera pourtant point avec vous; il
me semble qu'une fille est en sûreté quand elle est entre son père et
l'époux qui doit lui appartenir. --Vous n'avez rien à craindre
mademoiselle, dit monsieur Dolbourg, daignez me croire et laissez
sortir votre Julie. Aline n'osa résister; je fus faire ce qui m'était
ordonné et revins aussi-tôt dans le sallon; mademoiselle était assise
entre ces deux messieurs, et je sus, qu'à cela près de quelques
propos déplacés, parce qu'il était impossible à de tels gens de n'en
pas tenir, il n'avait été pourtant question, dans cette première
entrevue, que de choses indifférentes; dès qu'Aline me vit revenir,
elle demanda la permission de se retirer, elle lui fut accordée,
monsieur lui donna la main lui-même pour la conduire dans sa chambre;
quand elle y entra, voyant qu'il n'y avait qu'un lit, elle demanda
instamment qu'on en tendit un autre pour moi. --C'est impossible, lui
répondit le président, mais elle est à portée de vous et voilà des
sonnettes dont vous pouvez vous servir au besoin; cela dit, il se
retira, et nous nous arrangeâmes dans cette chambre; en furetant dans
les différens coins, nous aperçûmes dans l'embrâsure d'une fenêtre la
ligne suivante, écrite avec un crayon: _C'est ici que la malheureuse
Sophie_, . . . la phrase n'était pas finie . . . --Oh ciel! dit Aline
effrayée, . . . ce sera ici qu'il aura conduit cette pauvre fille. Je
ne le savais pas, on me l'avait dite au couvent . . . Et qu'en a-t-il
fait? Pourquoi l'a-t-il emmenée dans ce château? . . . Pourquoi n'a-
t-elle pu écrire que cette ligne? . . . Ô Julie! tout me fait frémir
. . . Nous en étions là, quand on vint avertir mademoiselle que le
dîner était servi, bien sûre qu'on la forcerait d'y paraître elle
n'osa faire des excuses, elle se remit comme elle pût de son trouble
et descendit. Elle vit alors que la société était composée des deux
amis, d'une vieille dame, d'une jeune personne de quinze à seize ans,
assez jolie, et d'un jeune abbé; la conversation fût générale tant
que les laquais servirent; mais renvoyés au désert, elle prit un ton
bien différent. --Aline, dit le président, cette jeune personne que
vous voyez est la fille de madame, elle est ma maîtresse, je vous la
recommande et j'espère que vous vivrez bien avec elle . . . Ce vieux
coquin de Dolbourg a été mon rival quelque temps, mais aujourd'hui
que le sacrement l'enchaîne, il m'a bien promis que ce ne serait que
dans les bras de l'hymen qu'il allumerait les feux de l'amour; ce bel
enfant et sa mère seront les témoins de votre mariage, et c'est
monsieur l'abbé qui le célébrera, circonstance à laquelle a pensé
s'opposer Dolbourg; car l'abbé est galant et votre vieux mari est
jaloux comme un italien. Mademoiselle, les yeux constamment baissés,
ne répondit jamais un mot. On sortit de table, et dès qu'on en fut
hors, elle salua respectueusement son père et se retira. Elle
prétexta de la fatigue pour se dispenser du souper, et après avoir
encore visité l'une et l'autre tous les coins de la chambre pour
s'assurer qu'on ne pouvait y pénétrer par surprise, elle s'y enferma
avec moi et passa la nuit à-peu-près comme la précédente, mais plus
agitée encore à cause de cette ligne imparfaite de la main de
_Sophie_, et dont elle ne pouvait expliquer le sens. Telle fut
l'histoire du 28.

Le lendemain, dès neuf heures, le président frappa, nous lui
ouvrîmes, il m'ordonna de me retirer, et ayant dit à sa fille de
l'écouter avec attention, il lui demanda si elle était décidée à lui
obéir et à épouser le lendemain son ami Dolbourg? Mademoiselle lui
dit qu'elle ne pouvait revenir de la surprise où elle était de se
voir faire une telle proposition avant même que sa mère ne fût
enterrée; monsieur se voyant maître de _sa victime_, répondit avec
des termes durs qu'il se moquait de ces considérations, qu'il voulait
être obéi, qu'il venait lui demander sa parole de l'être, ou qu'il
allait la faire jetter dans un cachot, dont elle ne sortirait de sa
vie. Mademoiselle ne s'allarma point, son courage fût extrême; elle
dit qu'elle comptait trop sur les bontés de son père pour craindre
d'être ainsi traitée; mais que, puisqu'on exigeait un aussi cruel
sacrifice, elle demandait instamment de pouvoir entretenir Dolbourg
tête à tête. Cette faveur ne lui fut pas refusée. Le président sortit
et monsieur Dolbourg entra peu après . . . Il n'y eut rien qu'Aline
ne fit, rien qu'elle ne mit en usage pour le dégoûter de cet hymen,
l'amour et le désespoir prêtaient une énergie à ses discours, à
laquelle il semblait impossible de résister . . . Dolbourg fût
inébranlable; enfin cette intéressante fille se jetta aux pieds de
son tyran avec des flots de larmes, pour le conjurer de renoncer à
ses projets; . . . tout fût inutile, . . . il lui dit froidement de
se relever, . . . que ce qui était décidé se ferait, . . . qu'il ne
voulait d'elle que sa _personne_, . . . nullement son cœur, qu'une
fois sa femme, il saurait ou vaincre ses répugnances, ou s'en moquer
si elles redoublaient; . . . qu'à l'égard de la haîne qu'elle lui
faisait envisager, c'était la chose du monde qui l'effrayait le
moins, qu'il la ferait vivre dans une telle solitude et dans une
subordination si entière, qu'il n'aurait pas à redouter les effets de
cette antipathie. Il dit que cela lui rappelait l'histoire de sa
dernière épouse, qu'il avait été de même obligé de la prendre
d'_assaut_, comme il voyait bien qu'il allait faire ici; et que
malgré toute la hauteur du caractère de cette femme, malgré les
invincibles dégoûts qu'elle avait de même éprouvé pour lui, il avait
su la réduire en peu de mois au sort le plus soumis; qu'il se
souvenait au mieux des moyens, et que tous violens qu'ils pussent
être, il saurait les remettre en usage . . . Alors mademoiselle
confuse de s'être abaissé jusqu'à la prière avec un tel monstre, lui
a dit fièrement, eh bien! monsieur, tout est dit, mon père peut venir
chercher ma parole, je serai votre femme demain.

Monsieur de Blamont revenu, elle lui a renouvellé devant Dolbourg les
mêmes promesses avec un visage ferme et tranquille; elle lui a
demandé pour unique grace qu'on ne l'obligea point de descendre, et
qu'on la laissa vingt-quatre heures seule, pour se préparer à une
action qui lui coutait autant. Le président balança, il dit que ce
n'était pas à l'esclave à dicter des loix à ses maîtres; aussi,
reprit-elle promptement, vous voyez bien que je ne demande que des
graces. --Oui, oui, dit _Dolbourg_, en entraînant _le Président_,
laissons-la bouder vingt-quatre heures, puisque cela l'amuse; il n'y
a-t-il pas d'ailleurs des choses auxquelles il faut nécessairement
que puisse vaquer une fille qui va cesser de l'être, continua-t-il
avec un ton de persiflage aussi impertinent que ridicule . . . Oui,
oui, mon enfant, ajouta-t-il, en voulant la prendre sous le menton,
(_oui, oui, faites bien tout cela, et que je n'aye qu'à me louer du
logis quand le papa m'en donnera les clefs_.) Alors monsieur, voulant
soutenir ce ton de grossière plaisanterie, dit que dans la règle, _on
devait balayer les chambres avant d'admettre un nouvel hôte, qu'il
fallait au moins leur donner de l'air, et que ce soin le regardait
seul_. Assurément, dit Dolbourg, je ne suis point jaloux, tu le sais,
fais ce que tu voudras, mon ami, _tu n'avaleras jamais si bien
l'huître que je n'en retrouve encore l'écaille, et c'est tout ce
qu'il faut à un époux examinateur, et qui malheureusement n'est que
cela_. Encouragé par ces plats et odieux propos, le président
s'avança avec impudence vers sa fille, et la saisissant durement par
le bras, _sauvage créature_, lui dit-il, il n'y a plus de défense
ici, il n'y a plus de mère dans le sein de laquelle tu puisses te
jetter; mais à ces cruels mots mademoiselle tomba à la renverse dans
un fauteuil, et ses larmes . . . ses sanglots allaient la suffoquer
infailliblement, si Dolbourg, beaucoup plus effrayé que son ami, ne
m'eut appellé fort vîte; cachée dans un coin, en dehors, d'où rien ne
m'échappait, j'accourus, mademoiselle était sans connaissance, je la
délaçai promptement; . . . mais les scélérats, . . . je frémis en
traçant ces indignités, . . . ils osèrent porter des yeux impurs sur
ce sein d'albâtre, agité des soupirs de la douleur, . . . . . .
inondé des pleurs du désespoir, . . . . . . ils osèrent, . . . . . .
Oh monsieur! n'en exigez pas davantage, leurs exécrations furent au
comble, . . . on me tenait pendant ce temps-là. Mademoiselle en
reprenant ses sens s'apperçut de tout, ah ma chère Julie! s'écria-t-
elle, qu'est-ce donc que les monstres ont fait? . . . hélas!
répondis-je, en fondant en larmes, c'est à ce prix qu'ils vous
accordent vingt-quatre heures . . . Bon reprit-elle avec une fermeté
qui m'étonna, je n'ai pas besoin d'un plus long délai, et,
s'approchant de la fenêtre, elle en considère l'élévation, elle la
mesure des yeux, elle avait plus de quatre-vingts pieds de hauteur,
et au bas était un fossé de trois toises de large, et entièrement
plein d'eau; . . . et bien Julie, me dit-elle, après un peu de
réflexion, . . . tu le vois, voilà nos projets impossibles. --Plus
que vous ne pensez, répondis-je avec douleur, nous sommes observées
de partout, c'est ce qui met le comble à l'horreur de notre sort;
. . . regardez, lui dis-je, en lui montrant l'autre côté du fossé,
appercevez deux hommes qui ne quittent jamais notre fenêtre de vue,
et si je fais le moindre pas dans la maison, je suis partout suivie
par deux autres. Notre position est affreuse. --Je le sens, me
répondit Aline, aussi ne me reste-t-il qu'un parti à prendre . . . ne
la comprenant pas, j'osai lui dire que dans la terrible circonstance
où elle se trouvait, le seul était de fléchir; . . . mais sans en
entendre davantage, elle me repoussa avec humeur, je te croyais mon
amie, me dit-elle, mais je vois bien que tu ne l'es plus, es-tu déjà
vendue à mes tyrans? sont-ce eux qui t'engagent à me parler ainsi?
suis-je donc déjà seule sur la terre? suis-je abandonnée? . . . suis-
je livrée de toutes parts à mes ennemis? --Oh ciel! m'écriai-je, en
me jettant à ses pieds, ma chère maîtresse peut-elle concevoir un tel
soupçon? moi, vous trahir, . . . moi, vous abandonner! Ah comptez sur
moi jusqu'à _la mort_ . . . À ce mot, elle frissonna, elle se leva
brusquement, et me dit, . . . je saurai bientôt si ce que tu
m'assures est vrai, et tu verras si le dernier moyen que je me
réserve ne me débarrassera pas sûrement de mes persécuteurs! --Quoi
vous espérez de vous sauver? --Oui, dit-elle, en souriant d'un air
que je me suis rappelé depuis, et qui ne me frappa point assez pour
lors; oui, Julie, je me sauverai, . . . je retournerai dans la maison
de ma mère, . . . il ne sera pas vrai, comme ils l'ont dit, que son
sein ne me servira plus d'asyle, . . . il m'en servira, Julie, . . .
il m'en servira encore, . . . et ayant fait deux tours dans la
chambre avec une grande vitesse, elle me demanda un verre d'eau . . .
Voilà, dit-elle en le prenant, le dernier repas que je veux faire à
Blamont. --Mademoiselle, lui dis-je, croyant la voir un peu remise,
et lui supposant des moyens de fuir qu'elle allait me communiquer, ce
repas ne vous donnera pas de grandes forces, si vous avez envie
d'aller loin. --Assurément, me dit-elle d'un air ouvert et libre,
assurément, ma bonne amie, j'irai fort loin . . . Peut-on trop fuir
un tel séjour! . . . Elle me demanda son écritoire, je le lui donnai,
. . . elle me dit de la laisser tranquille jusqu'à ce qu'elle sonna.
--J'obéis, elle écrivit jusqu'à sept heures, . . . alors, elle me fit
entrer, et après m'avoir fait asseoir, regarde les souscriptions de
ces lettres, me dit-elle, . . . je les lis; sur l'une était écrite à
_mon meilleur ami_; je gage, lui dis-je, que celle-la est pour
monsieur Déterville, --Assurément, . . . je lus l'autre, il y avait,
_à celui que j'idolatrerai même au delà du tombeau_ . . . oh! pour
celle-là, lui dis-je, je mettrai le nom quand vous voudrez, et elle
sourit . . . Sur la troisième était: _aux mânes de ma mère_, veux-tu
porter celle-la, me dit-elle? --Oh! Mademoiselle! --eh bien! je la
porterai, mon enfant, . . . je la remettrai moi-même; . . . et elle
se leva avec une agitation prodigieuse. Oh! pourquoi tous ces
mouvemens, . . . pourquoi toutes ces paroles m'ont-elles échappées?
. . . peu après, elle me dit que depuis que nous étions hors de
Vertfeuille, nous n'avions pas encore imaginé de prier un instant
pour sa mère, cela est vrai, lui dis-je, --réparons cela Julie; elle
se mit à genoux, m'ordonna de m'y mettre et de réciter dans mon
livre, l'office des morts, lentement et de manière à ce qu'elle pût
me suivre et m'entendre, elle remplit ce devoir avec une ferveur,
. . . une componction qui m'édifia jusqu'aux larmes; ensuite elle
voulut que nous récitassions ensemble le vingt-quatrième psaume
_Dominus illuminatio mea_, dont le sens est, que _quelque soit le
nombre des ennemis qui nous accablent, on ne doit rien craindre,
quand on a Dieu pour protecteur et la vie éternelle pour espoir_,
mais quand elle en fut au seizième verset, _mon père et ma mère m'ont
abandonnée, le Seigneur seul s'est chargé de moi_; ses yeux se
remplirent de larmes, . . . et elle se livra à la plus profonde
douleur, peu après elle se releva; je suis plus tranquille à-présent,
me dit-elle, on ne conçoit pas quelle satisfaction éprouve une ame
sensible à prier pour ce qui l'intéresse; cette pauvre mère, . . .
cette tendre mère, . . . comme elle m'aimait, quels soins elle a pris
de mon enfance! . . . comme dans un âge plus avancé, le bonheur de ma
vie l'occupait uniquement, comme elle me pressait encore dans ses
bras quelqu'heures avant d'expirer! je n'ai plus rien, tout est perdu
pour moi sur la terre, tout est perdu, Julie, je n'ai plus rien,
. . . et ses pleurs recommencèrent à couler.

Cependant, il était près d'onze heures, elle me demanda si je voulais
veiller avec elle, . . . c'est ce que je désirais, . . . j'acceptai.
--Bon, me dit-elle, mais nous ne passerons pas la nuit entière
pourtant, un peu avant qu'ils ne viennent me chercher; je serai bien
aise de prendre quelqu'heures de repos . . . Je veux être belle pour
la cérémonie; . . . _je veux l'être autant que la nature pourra me le
permettre_, . . . ah! me dit-elle, après un instant de réflexion
. . . Ils soupent, . . . ils sont dans la joie et dans les plaisirs,
. . . ils ne m'entendront pas, donne-moi ma guitarre, elle la prit,
l'accorda, et parodia sur-le-champ les couplets qui suivent, sur ceux
de la romance de Nina.

Air: _Romance de Nina_.
Mère adorée . . . en un moment
La mort t'enlève à ma tendresse!
Toi qui survis, oh mon amant!
Reviens consoler ta maîtresse.
Ah! qu'il revienne, (_bis_) hélas! hélas!
Mais le bien-aimé ne vient pas.

Comme la rose au doux printemps
S'entr'ouve au souffle du zéphire,
Mon ame à ces tendres accens
S'ouvrirait de même au délire,
En vain, j'écoute; hélas! hélas!
Le bien-aimé ne parle pas.

Vous qui viendrez verser des pleurs,
Sur ce cercueil où je repose;
En gémissant sur mes douleurs,
Dites à l'amant qui les cause,
Qu'il fut sans cesse, hélas! hélas!
Le bien-aimé jusqu'au trépas.

Et aussi-tôt qu'elle eut fini, . . . va dit-elle, en brisant avec
fureur sa guitarre contre le mur, va loin de moi, inutile instrument,
après avoir chanté celui que j'aime pour la dernière fois, tu ne dois
plus servir à rien.

Je n'osais lui parler, je la voyais dans un trouble, . . . dans une
agitation . . . Tantôt elle se levait et marchait à grands pas;
tantôt elle se rasseiyait, et s'abymant dans sa douleur, on
n'entendait plus d'elle que des gémissemens et des cris.

Onze heures sonnèrent . . . elle les compta, je n'ai plus que cette
quantité d'heures à moi, me dit-elle . . . Ils doivent venir à dix,
et rassemblant ses lettres, elle les mit sous une enveloppe à votre
adresse . . . Déterville ne t'a-t-il pas recommandé, me demanda-t-
elle, de lui envoyer un journal exact de tout ce qui se passait ici?
--Oui, mademoiselle. --Eh bien! il faut le faire, et quand tu
l'enverras, n'oublie pas d'y joindre ce paquet; elle me le remit, me
faisant jurer de vous l'envoyer exactement. Ces soins remplis, elle
se calma; nous causâmes deux ou trois heures avec tranquillité, elle
paraissait inquiète du sort de Sophie, elle ne concevait ni comment
elle était venue dans ce château, ni pourquoi son nom se trouvait
dans cette chambre, comme elle ne savait pas la fuite d'Augustine, ni
les soupçons affreux que cette aventure nous avait inspirés; d'après
vos ordres je continuai de lui tout cacher. Nous parlâmes d'objets
indifférens, mais elle entremêlait toujours dans ses propos, des
choses sinistres, et qui m'effrayaient beaucoup. Quelquefois elle me
demandait combien de temps il fallait à un corps pour se conserver
entier après le dernier soupir . . . Si je croyais qu'une personne
qui s'ouvrirait les veines serait bien long-temps à expirer;
d'autrefois, si j'imaginais que dans le cas où elle mourut à Blamont,
son père lui refuserait la grace d'être placée auprès de sa mère? si
je croyais que Valcour serait bien fâché d'apprendre sa mort? et
mille autres propos semblables, mais auxquels je ne fis jamais toute
l'attention que j'aurais dû faire . . . Enfin trois heures sonnèrent,
elle tressaillit; . . . comme le temps passe, dit-elle; lorsqu'on est
près d'un grand évènement, il semble que les instans coulent avec
plus de rapidité. Quand cette même heure sonnera ce soir, il y aura
bien des choses de faites, . . . puis se tournant vers moi . . . elle
me regarda quelques temps sans rien dire, ensuite elle compta les
années qu'il y avait que nous étions ensemble; elle daigna remarquer
avec attendrissement que j'y étais depuis qu'elle avait atteint l'âge
de la raison . . . Tu étais presqu'aussi enfant que moi, me dit-elle,
je m'en souviens. --Honnête créature, continua-t-elle en
m'embrassant, je n'ai jamais pu rien faire pour toi, . . . je me
serais satisfaite si j'avais épousé Valcour . . . je te recommande à
Déterville . . . et ce propos fut un des plus forts qu'elle m'ait
tenu; un de ceux où son projet semblait le mieux se découvrir sans
qu'elle y pensa . . . Funeste permission du Ciel . . . je n'y pris
pas encore assez garde, j'étais remplie de l'idée qu'elle voulait
s'échapper, et que ce n'était qu'au cas où son projet ne put avoir
lieu, qu'elle attenterait à ses jours, et je me résolvais bien alors,
à ne la point perdre de vue. Elle récapitula tout ce qu'elle avait
fait depuis que nous étions ensemble, ses espérances, ses craintes,
ses inquiétudes, ses désirs, ses chagrins, ses momens de douceur
. . . Elle n'oublia rien . . . Oh! dit-elle après avoir fini . . .
que c'est une chose courte que la vie, . . . il semble que tout cela
ne soit qu'un songe. --Quatre heures sonnent . . . sors doucement, me
dit-elle alors, va voir s'il serait possible de fuir; examine le
chemin jusqu'aux portes du château, s'il est libre, viens me
chercher, et nous échapperons. --Mais ne vaudrait-il pas mieux,
mademoiselle, que vous vinssiez avec moi? --Non, si nous sommes
surveillées, on irait dire que je veux me sauver, et ils
accoureraient aussi-tôt exercer sur moi quelque nouvelle violence
. . . Je sortis; . . . à peine fus-je au détour du corridor, toujours
très-éclairé, que deux gens de la maison se présentèrent brusquement
à moi, et me demandèrent où j'allais, ce que je voulais, et pourquoi
j'étais encore levée, je prétextai un besoin de prendre l'air, ils me
dirent en me repoussant que ce n'était pas là l'heure, et que j'eusse
à rentrer promptement, ou qu'ils allaient éveiller monsieur. Je
revins rendre à mademoiselle le triste compte de ma mission . . .
Allons, me dit-elle, ma bonne amie, il faut s'y résoudre . . . que la
volonté de Dieu soit faite; . . . va prendre quelqu'heures de repos,
je ne serai pas fâchée moi-même de dormir un peu . . . Puis avec la
plus grande tranquillité, et c'est ce qui me trompa, --ils doivent
venir à dix heures, tu entreras chez moi à neuf, il me faut bien une
heure pour m'habiller; . . . je résistai pourtant à cette attention
de sa part, je lui dis que je n'avois nullement besoin de repos, et
que j'aimais mieux rester à lui rendre des soins . . . Non, non, dit-
elle, en m'attirant vers la porte, cela m'empêcherait de dormir, nous
sommes en train de parler, nous n'en finirions pas . . . Va, ma bonne
amie . . . va, et ne manque pas sur-tout d'entrer une heure avant
eux, tu sens bien que je ne veux pas qu'ils me trouvent au lit.
J'allais me rendre à ses instances, quand elle s'apperçut que
j'oubliais le paquet de lettres sur la table, elle revint le prendre
avec inquiétude, et le cacha dans mon sein . . . Je sortais . . .
elle m'arrêta, . . . elle jetta ses bras autour de mon cou, et me
serra sur elle avec des flots de larmes, s'appercevant bientôt que ce
nouvel accès de douleur m'affectait avec trop de violence, elle se
contint, continua de me ramener doucement vers la porte, en me
recommandant de ne rien oublier de ce qu'elle m'avait dit.

Je me retirai, . . . mais avec un trouble dont je n'étais pas
maîtresse; . . . je passai dans ma chambre, où vous croyez-bien que
je ne dormis pas, . . . je vins plusieurs fois écouter doucement à sa
porte, résolue d'entrer au moindre bruit que j'entendrais. Jamais
aucun ne frappa mon oreille, et quand neuf heures sonnèrent, je me
précipitai dans son appartement avec une inquiétude inexprimable.

Ô monsieur! quel spectacle! . . . il m'est impossible de vous le
peindre; . . . cette chère maîtresse, . . . cet ange du ciel que je
pleurerai toute ma vie; . . . elle était à terre . . . elle était
noyée dans son sang; . . . elle avait devant elle les tresses des
cheveux de madame, au milieu desquelles elle avait placé le portrait
en miniature qu'elle possédait de cette mère respectable. Il est à
croire qu'elle s'était poignardée devant ces chers objets de son
cœur, et qu'à mesure que la perte de sang lui avait ôté ses forces,
elle était tombée sur ses genoux à la renverse; telle était la
position où je la trouvai. L'arme qu'elle avait employée était une
branche de longs ciseaux, dont elle se servait à sa toilette; elle
avait séparé cette branche de l'autre, et se l'était enfoncée à trois
reprises au-dessous du sein gauche; le sang avait abondamment coulé
des trois blessures, et il

[Illustration: _Oh Monsieur quel spectacle!_]

ruisselait à grands flots dans la chambre; l'envie de la secourir,
s'il en était temps, fut plus forte en moi que l'épouvante; je volai
à elle, mais elle était déjà froide, déjà les ombres de la mort
obscurcissaient les traits de son beau teint, déjà ses yeux étaient
fermés à la lumière; déjà le monde avait perdu son plus bel ornement.

Je la pris dans mes bras, en l'arrosant de larmes; je l'étendis sur
son lit, et jettant les yeux sur la table, j'y trouvai l'écrit
suivant que je transcrivis promptement dans mes tablettes avant de
faire monter personne . . . Le voici mot à mot:

«Je demande humblement pardon à mon père, et de l'action que je
commets chez lui, et de l'humeur que je lui ai donnée par ma
résistance à ses ordres; il fallait que les motifs qui fondaient
cette résistance fussent bien violens, puisque je préfère la mort à
ce qui m'était destiné; j'implore pour dernière grace, d'être placée
auprès de ma mère, comme elle l'a désiré, et qu'on enferme avec moi,
dans le cercueil, ce portrait et ces cheveux, où mes lèvres
s'impriment en arrachant ma vie.»

ALINE DE BLAMONT.

Ce billet transcrit, j'appelai . . . Monsieur le président arriva; le
croirez-vous, monsieur . . . les excès d'inhumanité de cet homme
seront-ils conçus de votre ame sensible? . . . Ce lugubre tableau ne
lui inspira que de la colère, . . . mais elle fut terrible . . . il
s'en prît à moi; il m'accabla d'invectives; . . . il me jetta à
terre, et me foulant aux pieds, il me dit que c'était moi qui avais
tué sa fille . . . Abymée dans ma douleur, supportant tout sans avoir
la force de répondre, je lui montrai du doigt le billet qui étoit sur
la table; il le lut rapidement, et contraint à me justifier, il n'eut
plus l'air de prendre garde à moi; il se promena à grands pas dans la
chambre, sans que la douleur s'imprimât jamais sur son front, sans
qu'on y pût voir autre chose que de la fureur et de la rage; au bout
de quelques minutes, il redescendît et reparut bientôt avec Dolbourg
. . . Celui-ci frémit . . . lut le billet . . . reporta les yeux sur
Aline . . . et versa des larmes . . . Puis, adressant fièrement la
parole au président: «Monsieur, lui dit-il, c'en est trop; cet
épouvantable évènement m'ouvre enfin les yeux sur tous les désordres
de ma vie; ce n'est que par mes vices que j'ai inspiré de l'horreur à
cette malheureuse; je suis las de n'être dans le monde qu'un objet de
terreur et de mépris; les derniers rayons de cette vertu sans tache
. . . frappe mon cœur, l'éclaire, et le déchire . . . Ô fille
céleste! continua-t-il, en prenant une des mains de ma maîtresse
qu'il couvrît de ses larmes, pardonne-moi le crime dont je suis
cause, daigne obtenir de l'éternel dont tu fais déjà toute la gloire
qu'il veuille me le pardonner aussi, je vais l'expier dans la
douleur; je vais le pleurer le reste de ma vie. Adieu, monsieur, je
ne partagerai plus vos débauches, une retraite sévère va m'ensevelir
pour jamais; . . . ne me suivez pas, et ne me voyez de vos jours».

En disant cela il sortit, et une heure après il était loin du
château. --Mais l'ame de monsieur de Blamont ne s'ébranla pas aussi
facilement; plus furieux encore de la perte de son ami, que de celle
de sa fille, il s'en reprit à moi de nouveau, il me dit que si
j'avais surveillée Aline, cet évènement n'aurait pas eu lieu; je le
priai de se rappeler qu'il m'avait défendu de coucher dans la chambre
de mademoiselle, que j'y avais pourtant passé une partie de la nuit,
malgré ses ordres, et que ce malheur était arrivé vers le matin, dans
un moment où Aline m'avait expressément enjoint de me retirer . . .
Il sortit furieux, et remonta peu après avec la vieille dame et
l'abbé; celui-ci, dit en minaudant, et pinçant son jabot, que cela
était affreux, mais qu'il était important de suivre _le fil_ de cette
avanture, qu'il y avait assurément _des branches_ à tout cela qu'on
ne découvrirait jamais, sans faire arrêter la complice, et ils se
parlèrent tout bas avec le président. Pendant ce temps la vieille
dame, très-émue, lisait le billet et considérait mademoiselle, elle
s'approcha du président; monsieur, lui dit-elle, si vous faites
quelque cas de mes conseils, je crois que ce que vous avez de plus
sage, . . . de plus honnête à exécuter, est de faire mettre Aline
dans une bierre, de la renvoyer à Vertfeuille pour y être enterrée
près de votre femme comme elle le désire, et de la faire accompagner
sans éclat par cette pauvre fille, qui bien certainement, n'est pas
coupable; . . . je vous en demande pardon, monsieur, mais si vous
vous décidez à autre chose, j'imiterai Dolbourg, et ni ma fille ni
moi ne resterons pas une minute de plus chez vous. Eh bien! allez
tous au diable, dit le président en fureur; . . . mais voilà un crime
constaté, j'en veux savoir l'origine, cette créature peut seule me
l'apprendre, elle refuse de me le dire, je ne connais pas d'autre
moyen que de la mettre entre les mains de ma justice. --Assurément,
dit l'abbé, il n'y a pas d'autre parti à prendre, c'est celui de la
raison et de la sagesse. Je ne le crois pas, dit la dame avec
beaucoup de force et de sang-froid, car cette fille qui n'a rien
commis, n'avouera rien, hors de vos mains elle se plaindra, et
ébruitera un évènement horrible que vous avez le plus grand intérêt à
cacher.

Sur cela, le président sans répondre, sortit en grondant, on le
suivit, et je restais seule en proie à mes douleurs et à mes
inquiétudes. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais d'affreux à vous
apprendre, je ne vais plus m'occuper que des moyens de vous faire
passer ces lettres, je mettrai la dernière ligne à la mienne, à
l'instant où je croirai pouvoir vous l'envoyer en sûreté.

_Post-scriptum_ de Julie.

Le conseil de la vieille dame a sans doute prévalu, tout s'apprête
pour le départ, Aline sera conduite à Vertfeuille dans une voiture
fermée, confiée à mes soins et au seul domestique qui guidera les
chevaux, le tout passera pour une voiture de meubles que monsieur
envoie à la terre de madame, et c'est à vous que cela s'adresse;
monsieur qui sait que je vous écris, et qui me fournit les moyens de
vous faire tenir ma lettre, vous prie de nous attendre, et de ne
partir de Vertfeuille qu'après avoir rempli envers Aline, les mêmes
soins dont vous avez bien voulu vous charger pour madame de Blamont;
ainsi vous allez revoir votre malheureuse amie, . . . mais dans quel
état? L'auriez-vous pensé?

J'avais une autre lettre toute prête et moins détaillée, c'eût été
celle que vous auriez reçue, si monsieur le président eût voulu voir
ce que j'écrivais, mais il ne l'exige pas, je vous envoye le vrai
journal . . . Adieu, monsieur, ma douleur me suffoque, et je finis en
vous assurant de mon respect.

JULIE.

_Post-scriptum_ de Déterville à Valcour.

Je l'attends, . . . et pour couvrir son cercueil des larmes amères de
mon désespoir, et pour lui rendre les derniers soins. Je t'envoye
toujours ce funeste detail, ainsi que ses lettres posthumes. Que ces
cruels écrits entretiennent éternellement ta douleur. Si tu fais tant
que de pouvoir survivre à celle qui sut t'aimer ainsi . . . Au moins
regrette la sans cesse, qu'elle nourrisse toutes les pensées de ta
vie, et consacre-lui tous les instans de ton existence, je ne te
permets d'autres distractions que celles que la piété pourra t'offrir
. . . Mais si jamais, quoiqu'elle te conseille, le monde te revoit
après une telle perte, je dirai, Valcour n'était pas digne d'Aline,
il ne l'est plus de Déterville.



LETTRE LXIX.

_Aline à Déterville._ [1]

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Vous êtes étonné du parti que je prends, monsieur, mais soyez sûr
qu'il ne m'en reste pas d'autre, puisque j'ai fait tant d'adopter
celui-là. Croyez que si j'avais pu profiter de vos offres
obligeantes, je l'aurais fait sans doute, Julie vous dira que la
fuite ne nous a été possible que dans un moment, où elle ne
s'accordait ni avec vos conseils, ni avec mon devoir.

Je demande avec les plus vives instances d'être placée à côté de ma
mère, rappelez-vous qu'elle l'a voulut. Si la cruauté de ceux chez
qui je suis maintenant, s'étendait jusqu'au refus de cette grace,
réclamez-moi, monsieur, je vous conjure, représentez que j'ai trop
souffert dans ma vie, pour ne pas me flatter au moins d'une telle
faveur après ma mort.

Ce paquet devant vous être rendu avant que vous ne receviez mes
tristes cendres, je vous prie de faire mettre dans le cercueil de ma
mère, celle de ces lettres qui lui est adressée, et de faire tenir
l'autre à Valcour, dites-lui, monsieur, que je meurs pour me
conserver à lui; . . . sa délicatesse m'entendra. Il ne me restait
plus d'autre partis entre celui que je prends, ou celui d'être une
créature infâme; . . . était-il en moi de balancer?

Je vous prie de vouloir bien me rappeller quelquefois, monsieur, au
tendre souvenir de ma chère Eugénie et de sa respectable mère, si
l'une et l'autre me condamnent, vous me défendrez, je remets tous mes
droits aux mains de l'amitié, c'est-elle que je prie de m'excuser,
sans compromettre sur-tout celui que la nature m'oblige à respecter,
quels que puissent être ses torts.

Que de bontés vous avez pour ma mère et pour moi, monsieur, et quelle
indiscrétion de vous donner autant de peines! Je vous conjure
pourtant de ne pas me refuser vos derniers soins, je vous les demande
au nom de ce sentiment pur que vous m'avez juré tant de fois.

Vous souvenez-vous de ces soirées charmantes, passées dans quelques-
uns de nos hivers à Paris, entre vous, ma mère, votre aimable famille
et Valcour, où vous me disiez que ce serait moi qui vous surviverait
tous, que c'était à moi qu'était réservée l'épitaphe de la société;
ce pronostic me désolait, vous vous le rappelez comme il s'est
heureusement démenti . . . Oui, monsieur, je dis heureusement, c'est
l'être, qui restant seul au monde, se trouve avoir à pleurer tout ce
qu'il avait de plus cher, que l'on doit regarder comme à plaindre,
. . . celui qui meurt l'est beaucoup moins, et connaissant votre
sensibilité, voilà pourquoi je m'afflige infiniment plus pour vous
que pour moi. Mais ne me regrettez pas, monsieur; le bonheur où j'ose
aspirer maintenant, est bien au-dessus de celui qui pouvait
m'attendre en ce monde, daignez employer ces motifs pour consoler
Valcour, je crains les premiers momens pour lui, . . . que n'êtes-
vous là pour lui donner vos soins! Oh monsieur! je dispose de bien
peu de choses, mais au moins personne ne peut m'enlever ce qui est à
moi, je désire donc que mes petits ouvrages et mes desseins soient
envoyés à Valcour, parce que je sais qu'il les aime, ce don lui fera
plaisir; et vous monsieur, je vous supplie d'accepter mes livres.
Vous voudrez bien partager ce qui me reste d'ailleurs, tant en effets
qu'en argent, entre les pauvres de Vertfeuille et ma chère Julie, je
vous recommande cette fille, faites qu'elle puisse trouver place dans
les legs pieux de ma mère, elle en est digne et par sa conduite et
par tous les soins qu'elle a eu de moi jusqu'au dernier moment.

Adieu, monsieur, souvenez-vous quelquefois d'Aline, vous n'eutes
jamais une meilleure ni une plus sincère amie.

[Footnote 1. Celle-ci et les deux suivantes, sont les lettres
posthumes d'Aline, incluses dans le paquet que Déterville envoyait à
Valcour avec le journal de Julie.]



LETTRE LXX.

_Aline aux mânes de sa mère._

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Oh vous qui me donnâtes le jour! . . . vous dont je baise les
dépouilles mortelles en traçant ces derniers caractères . . . Ombre
chérie que je vois, . . . que j'entends et qui m'inspires le courage
de me rejoindre à vous; dans peu d'heures nous serons réunies . . .
En paix dans le sein maternel, les crimes et les cruautés des hommes
ne pourront plus atteindre votre malheureuse fille, elle retrouvera
dans ce sein sacré le calme et le repos qu'elle n'a pu rencontrer
dans le monde . . . Ouvrez vos bras, ma mère; ouvrez-les que j'y
descende . . . Daignez recevoir votre fille dans l'asyle où vous
reposez . . . Mourons ensemble puisque nous n'avons pu y vivre . . .
Les barbares! ils ont voulu m'immoler sur votre tombeau . . . Vos
cendres n'étaient pas refroidies, que le crime était déjà dans leur
cœur . . . Que dis-je, ils avaient peut être tranché le fil de votre
vie, pour mieux conduire celui de leur odieuse trame! . . . J'ai
résisté ma mère, et cependant je ne suis plus digne de vous. Nos
chairs vont reposer et se flétrir ensemble, . . . vous ne m'aurez
précédée que de bien peu dans l'abyme de l'éternité, . . . je m'y
plonge après vous, pleine de confiance en la bonté de l'être auprès
duquel vous êtes déjà . . . J'ose espérer qu'il ne me punira point de
ma faute j'arriverai près de lui, soutenue par vos vertus, elles
m'obtiendront la clémence dont je ne me flatterais pas sans elles.
Oui, c'est vous, ô ma mère! . . . c'est vous qui me conduirez auprès
du trône de Dieu, . . . vous lui direz: «Voilà la victime des hommes,
mais son cœur fut toujours votre temple, vous avez voulu qu'elle
mourut comme Moïse, votre volonté la transporta sur la montagne [1]
et lui fit voir la terre fortunée qu'elle n'habita jamais; heureuse
d'avoir vu finir le flambeau de ses jours presqu'à l'instant où il
s'allumait . . . Ne lui reprochez pas seigneur d'avoir osé
l'éteindre, . . . ne la punissez pas d'avoir brisé les liens d'une
vie périssable pour vous demander une vie éternelle, où le bonheur de
vous servir sans cesse ne sera plus troublé par ses larmes».

Oh! mon Dieu! cette ame pure, en sortant de vos mains, serait elle
souillée pour avoir été quelque temps dans le corps fragile où vous
l'enfermâtes? Elle n'y connut jamais que le désespoir et les pleurs,
. . . elle s'en échappe pour revoler à vous . . . Peut-être est-ce
faiblesse; . . . peut-être a-t-elle manqué de courage, . . . au lieu
de se mutiner contre ses chaînes; . . . au lieu de se révolter contre
son frein, si elle vous eût appelé dans ses tribulations, elle eût
peut-être obtenu votre secours, . . . ne la punissez pas de sa
débilité, elle a eu plus d'amour que d'espoir, plus de désir d'être
réunie à vous que de forces pour vous implorer . . . Ce sont les
crimes d'une ame tendre, daignez ne pas l'en châtier. Quand vous la
créâtes à votre image, le don d'aimer fut la première des vertus que
vous imprimâtes en elle; ne la punissez pas de s'y être livrée; . . .
ne la condamnez pas à la douleur parce qu'elle en a redouté la
sensation, mais faites-là reposer dans la joie, parce qu'elle a
désiré de connaître la votre, et qu'elle a voulu franchir avec
rapidité le gouffre épais des misères humaines, pour se retrouver
plus promptement dans l'immensité de votre gloire. Oh! mon Dieu! ne
faites rien pour moi! n'accordez mon pardon qu'aux larmes de cette
mère adorée qui ne cessa de vous connaître et de vous servir;
regardez-nous comme deux fleurs desséchées par le venin du serpent,
et que le souffle pur de votre ame céleste peut ranimer au sein de
l'immortalité.

[Footnote 1. Allusion à la maison de Colette, située sur une
montagne, où Aline vit son amant pour la dernière fois.]



LETTRE LXXI.

_Aline à Valcour._

Du château de Blamont, ce 29 avril.

_Le temps de mon séjour sur la terre est fini; je suis comme la tente
du pasteur qu'on plie déjà pour l'emporter_

ÉZECHIAS, _Cant._

Elle est évanouie cette douce illusion, elle s'est exhalée comme la
fumée qui s'élève dans l'air, . . . tu l'as perdue celle que tu
aimais, _ses jours se sont écoulés comme l'ombre, et elle a séché
comme l'herbe_. [1] Joie trompeuse! espérance frivole vous n'avez
amusé son cœur que pour rendre votre privation plus cruelle! oh
Valcour! elle n'existe plus celle qui te parle, sa voix fragile,
s'élevant du sein des sépulchres, ressemble à ces météores échapans à
l'œil qui les suit . . . Avais-je tort de t'engager à mépriser _ce
vase d'argile_ qui ne devait durer qu'un instant? que tes yeux
pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu'ils
voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la
dissolution, et n'ayant plus que le sceau du sentiment indestructible
que mon ame imprimât sur chacun d'eux; . . . mais si tout est
annéanti, s'il ne reste plus de moi que de la poussière, cette ame
qui t'aimât subsiste, ne fut-elle pas même immortelle par la pureté
de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l'être
que tu sus animer dans Aline, l'être que créât . . . que vivifiât ton
amour, doit être èternel comme lui. Tu la verras cette ame aimante,
elle se réalisera dans tes veilles, . . . elle apparaîtra dans tes
songes; . . . elle voltigera près de toi, et s'identifiant à la
tienne, elle en réglera les mouvemens, comme la main de Dieu dirige
les astres dans les plaines immenses de l'espace.

Oh mon ami! que de changement! quelques jours ont apporté à notre
situation, Il y a trois semaines que nous formions des plans de
plaisirs, des projets de commerce, . . . que cette mère tendre que
j'ai perdue, et que j'idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et
nous permettait d'y croire avec elle, . . . frêles jouets des décrets
suprêmes . . . Quel intervalle énorme ce peu d'instans vient de
mettre entre nous! semblables au pilote insensé qui se réjouit à la
vue du port, et que l'ouragan impétueux brise incessamment sur
l'éceuil qu'il se félicitait d'avoir évité . . . Nous imaginons
toucher au bonheur, tandis qu'il est certain qu'il n'existera jamais
pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les
tristes résultats de leurs décisions chancelantes. Leurs impuissans
désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés
du Zodiaque, vont s'annéantir sans effet dans les volontés de
l'Éternel, comme ceux-ci se dissipent sans chaleur dans les flots
condensés de l'air.

Mais supposons que tout eût ri pour nous, admettons un instant que
nos jours eussent coulés dans un jardin de délices, où les roses
fussent nées sous nos pas; où le cèdre toujours parfumé, ne nous eût
offert son ombrage qu'aux bords des ruisseaux de lait, et qu'auprès
des fruits du palmier . . . Sommes-nous immortels, mon ami, et n'eût-
il pas fallu quitter, comme _Eve_, ce séjour si doux du bonheur? Eh!
t'imagines-tu que cette séparation n'eût pas été plus cruelle alors
qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui, où nos pas n'ont pressé que
des ronces? Nos liens se seraient multipliés, et l'accroissement de
notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers,
n'eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre?
remercions l'éternel de nous avoir présenté le calice avant qu'il ne
fût plus amer; il t'aurait fallu pleurer à la fois, une épouse
chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits
que ton amour eût fait éclore dans mon sein, et tes larmes ne coulent
aujourd'hui, que sur une maîtresse à peine connue . . . Qui sait si
du desir ardent de te plaire, ne seraient pas née dans moi quelques
vertus nouvelles qui t'enchaînant plus fortement encore, t'eussent
rendu ma perte plus douloureuse . . . Ah, mon ami, permets-moi de
m'arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au
même instant où la conçoit mon cœur . . . Si ces gages sacrés, dont
je parle fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes
j'aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne!
avec quelle joie j'aurais fait passer dans leurs ames naïves, ce feu
divin que j'éprouvais pour toi! Comme je me serais plue à les voir
t'adresser les expressions de mon amour! eh! qu'avaient-ils donc de
condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me
priver? . . . Mais ne scrutons pas ses desseins, . . . nous n'étions
pas nés l'un pour l'autre . . . Adorons et soumettons-nous.

Ô Valcour! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel
moyen que j'emploie pour sortir de la vie . . . Ah! si je l'ai pris
ce moyen terrible, . . . si j'ai dû briser ton idole dans le temple
où tu l'adorais; crois qu'aucun autre parti que celui-là seul, ne
m'enlevait à l'infâmie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me
blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet . . . En
quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de
ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne? . . . Oui,
j'ai mieux aimé la mort que la certitude de n'être jamais l'un à
l'autre . . . J'ai préféré la cessation de ma vie, au double opprobre
qui devait la souiller: ce parti est affreux, sans doute, puisqu'il
nous sépare _pour toujours_, . . . _pour toujours_; . . . quel mot
mon ami! il n'est que trop vrai; . . . c'est _pour toujours_ que nous
sommes séparés; il est impossible à présent que nous soyons jamais
l'un à l'autre; les années s'accumuleront, . . . les générations
présentes et futures s'écrouleront dans l'abyme des temps; . . . les
crimes et les vertus se mélangeront, se croiseront, se multiplieront
sur la terre; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la
voûte des cieux, sans qu'aucune de ces circonstances puisse ramener
celle qui pourrait rendre Aline à Valcour. Non, mon ami, . . . toutes
les gouttes d'eau de la mer, cent millions de fois multipliées par
elles-mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la
multitude des siècles qui doivent composer l'intervalle immense qui
va nous séparer; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule
combinaison, pas un seul acte d'autorité, émana-t-il même de Dieu, ne
pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous
complaire.

Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter
celle de l'Être infini, dans le sein duquel nos ames vont se réunir;
. . . Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par
l'existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher
et plus précieux! . . . Oui, Valcour, c'est à ses pieds que je vais
t'attendre; . . . Ne préviens pas l'instant de cette réunion désirée;
pleure sur ma faute, et ne l'imite pas. Laisse-moi préparer cet être
saint, à daigner te recevoir un jour; laisse-moi l'implorer pour toi,
et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent; ne m'ôte
pas l'espoir flatteur d'imaginer que mes prières contribueront peut-
être à ton éternelle félicité. Je dois l'essayer dans les cieux,
n'ayant pu l'obtenir sur la terre. Toi, . . . continue d'y exercer
ces vertus qui te valurent mon cœur; chacune de celle où tu te
livreras, aussi-tôt recueillie par ton Aline, sera présentée par elle
au tribunal sacré de ce grand être. «Dieu puissant (oserai-je lui
dire); il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui
l'aimât, ne le rejettez pas de votre sein, et que ce soit par ses
bonnes œuvres que j'obtienne à-la-fois de vous, et mon pardon, et son
bonheur . . . Nous vous aimerons, . . . nous vous chérirons . . . ,
nous vous glorifierons, . . . nous tresserons ensemble les couronnes
de mirthes que nous déposerons à vos pieds, . . . nous oserons faire
retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons
le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans
Jérusalem [2].

Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je; songes,
au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver; . . . à ce qui
t'attend au sein de l'éternel; mais, pour mériter cette fin céleste,
ne te dérobe point au monde Valcour, fait pour en être l'ornement; je
ne te condamne point à l'abandonner; je n'exige de toi que de
continuer d'y vivre honnête; plus son séjour nous offre d'occasions
de chûtes . . . plus il est beau de n'y montrer que des vertus; il
est au milieu de ce monde pervers, une solitude profonde, . . . c'est
le cœur de l'homme sage, . . . il y descend, il s'y recueille, il y
trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image
l'embellisse cette solitude où je t'exile; fais-l'y régner sans
cesse, mon ami, j'ai encore assez d'orgueil pour croire qu'elle
servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait
pénétrer au sanctuaire, érigée à cette image chérie. Lorsque le
véritable chrétien veut exciter en lui des actes d'amour pour le Dieu
qu'il adore, lorsqu'il veut opposer cet amour dont il brûle, à la
tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l'image souffrante
de ce Dieu bon qui s'immolât pour lui . . . Il se rappelle les
douleurs de ce Dieu, il se dit, _il est mort pour moi_. Si cette
pensée ne suffit pas pour contenir ton ame dans la route du bien; si
toute belle qu'elle est, elle ne peut la remplir assez . . . Tourne
tes yeux sur le portrait d'Aline, dis, en le regardant, _et celle-là
qui m'aimait est morte aussi pour moi, elle s'est immolée pour éviter
le crime; périssons, s'il le faut, mille fois, plutôt que de le
commettre_. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous
reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l'éternité; unis par
la main de l'Être-Suprême, les traits envenimés de la méchanceté des
hommes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous,
que ce que furent autrefois ceux du prince des ténèbres, contre le
Dieu qui le précipitât.

Il faut nous quitter, Valcour, et cette séparation est bien
différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la
montagne de Colette, alors nous espérions de nous revoir, nous ne
nous quittions que pour nous réunir, . . . et c'est pour _toujours_
maintenant . . . Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera
plus à tes yeux; anéantie dans l'obscurité des tombeaux, on ne
parlera pas plus d'elle incessamment, que si elle n'eût jamais
existée, . . . elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces
caractères, en les arrosant de tes larmes, ton imagination frappée de
celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais
elle n'existera plus; il y aura long-temps qu'elle sera plongée dans
l'abyme; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme
ces rayons de lumières colorant encore la cime des Alpes, quoique
l'astre soit déjà dans le sein des ondes.

Aime-moi, Valcour, aime-moi: . . . chéris toujours celle qui préféra
la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu'au dernier instant
de ta vie . . . Le monde t'offrira des créatures plus belles, il ne
t'en donnera pas de plus tendres . . . Aucune des caresses dont tu
t'enivrerais dans les bras d'une autre, ne vaudrait un soupir de la
flamme d'Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais
déchiré de remords . . . Rappelle-toi souvent nos anciennes amours,
tache de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force
nécessaire à endurer les maux présents . . . Adieu Valcour. Je dois
enfin prononcer ce mot, . . . mes larmes se répandent . . . mon sang
se glace en l'écrivant, . . . mes yeux se tournent vers toi, . . .
ils te cherchent, . . . et ne te rencontrent plus, . . . je ressemble
à la jeune biche qu'on arrache au sein de sa mère . . . D'où vient
que ce n'est pas ta main qui me frappe? D'où vient que je ne puis
expirer dans tes bras? . . . Pourquoi mon ame en s'exhalant, ne peut-
elle aussi-tôt s'enchaîner à la tienne par l'organe brûlant de mes
derniers soupirs? . . . Pourquoi faut-il que je meure froidement et
seule au milieu de mes ennemis? . . . Pourquoi mon corps, que leurs
indignes regards profaneront peut-être, n'a-t-il pas le tien pour
égide? Pourquoi les derniers mots que je profère, imprimés sur tes
lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma
tendresse . . . Je ne le puis, . . . non; . . . mais c'est pour toi
que je meurs, et cette idée me rend les forces qu'allait m'enlever
mon amour . . . Adieu.

[Footnote 1. Pseaume 101.]

[Footnote 2. Pseaume 101.]



LETTRE LXXII.

ET DERNIÈRE.

_Valcour à Déterville._

Ce 17 mai 1779.

Je les ai lus ces funestes écrits, . . . je les ai lus et je respire
encore! Le sentiment de mon amour est si vif, que même en perdant
celle qui en est l'objet, il m'est impossible de trancher une vie
qu'elle anime et qu'elle enflammera jusqu'au dernier moment
. . . . . . Je ferai bien plus que mourir, je vivrai Déterville, je
me nourrirai des serpens de la vie, . . . je m'abreuverai du fiel
qu'ils exhalent. Le sacrifice est plus affreux que si je m'immolais
moi-même; celui qui, ne pouvant supporter les fléaux qui le pressent,
s'y soustrait en se privant du jour, n'est-il donc pas infiniment
plus faible que celui qui consent à vivre dans les maux et dans les
tourmens? L'un craint la peine et s'y soumet; l'autre la brave et s'y
résigne . . . Non, que je désapprouve, en disant cela, l'affreux
parti qu'Aline a pris, elle m'arrache tout ce que j'ai de plus cher,
. . . et je ne saurais pourtant la blâmer; . . . mais ma position,
différente, me permet le choix des moyens, et j'aime mieux ce qui
doit entretenir ma douleur, que ce qui me forcerait à la perdre . . .
Une retraite profonde va m'ensevelir à jamais, je me jetterai dans
les bras de Dieu, . . . je m'y jetterai, . . . et n'adorerai que mon
Aline.

Abandonné dès mon enfance n'ayant vécu que pour souffrir, . . .
n'ayant respiré que l'infortune, n'ayant vu luire sur chaque instant
de mes malheureux jours que les sinistres feux du flambeau des
furies, je devais bien savoir qu'aucune des heures de ma vie ne
pouvait s'écouler sans revers, . . . mais je ne croyais pas à celui-
là, . . . il n'entrait pas dans mon cœur de pouvoir l'admettre une
minute; . . . quel asyle irai-je chercher? Où pourrai-je aller pour
la fuir? Quels lieux ne m'offriront pas son image? . . . Je la verrai
par-tout; . . . elle me poursuivra dans la retraite, elle s'offrira
sous les traits de ce Dieu, au sein duquel j'aurai cru le bonheur
. . . Ô mon ami! entr'ouve-moi le tombeau qui l'enferme; . . . ce
n'est que là qu'il m'est permis de vivre. Laisse-moi l'aller mouiller
chaque jour des larmes amères de mon désespoir . . . . . . Qui sait
si cette ame ardente et sensible, uniquement embrâsée du feu de
l'amour, ne se rallumera pas à toute la violence du mien. Ouvre-moi
son cercueil, te dis-je, que je la ranime ou que je meure . . . . . .
Je cesse d'écrire, . . . ma raison s'égare; trop violemment aigri,
. . . je deviendrais bientôt ou stupide ou cruel . . . Adieu . . .
Aime-moi, . . . oublie-moi, ne cherche jamais sur-tout à savoir où je
suis; si malgré tous mes soins, . . . ton amitié découvre ma
retraite, je verrai ton souvenir bien plutôt comme une preuve de
mépris, que comme des marques d'une tendresse que tu ne dois plus à
celui qui abjure, de ce moment-ci, pour jamais, tout ce qui peut lui
rappeller un monde où la main féroce du destin ne le plongeât que
pour les larmes.



NOTE DE L'ÉDITEUR.

________________________________________

La correspondance cessant ici, il nous devenait très-difficile de
transmettre au lecteur la suite de cette histoire; mais l'extrême
envie que nous avons de lui plaire, l'intérêt que nous lui supposons
pour les personnages avec lesquels il vient de vivre, les ressources
qui nous ont été fournies par monsieur Déterville, nous ont mis à
même de donner quelques éclaircissemens dont nous espérons qu'on nous
saura gré.

Le deux mai, vers le soir, le corps d'Aline partit mystérieusement du
château de Blamont, sous la conduite de Julie, à laquelle le
président imposa le plus rigoureux silence. Tout arriva à Vertfeuille
le six mai, et Aline fût aussi-tôt placée, suivant ses désirs, dans
le même tombeau que sa mère.

Déterville prit Julie dans sa maison, où elle est encore aujourd'hui,
près de sa femme, avec cent pistoles d'appointemens et la certitude
d'y finir ses jours; mais il ne s'en tint pas à ces légers soins, de
plus importans l'animèrent bientôt. Trouvant les crimes du président
trop horribles pour rester impunis, dévoré du désir de venger de si
tendres amies; dès que ses affaires furent expédiées à Vertfeuille,
il fut en poste trouver le comte de Beaulé, où son devoir l'avait
retenu malgré lui. Cet officier plein de mérite, et fort en crédit,
jura à Déterville de l'aider à tirer vengeance du monstre qui venait
de les priver l'un et l'autre de deux femmes qui leur étaient si
chères. Ils revinrent aussi-tôt à Paris, leurs premiers soins furent
de faire faire les plus exactes perquisitions sur Augustine, complice
des noirceurs de monsieur de Blamont. Elle fut trouvée dans une autre
terre de ce scélérat, en Champagne, où elle attendait en paix la
récompense de ses indignes services. Le comte et monsieur Déterville
décidés l'un et l'autre à ne point faire d'esclandre à cause de
Léonore, que, d'après les volontés de madame de Blamont, on désirait
de faire rentrer dans les biens que lui destinait sa naissance
réelle, en renonçant à ceux auxquels elle n'avait aucun droit, se
contentèrent de faire interroger secrètement Augustine devant des
gens préposés par le ministère; elle avoua tout, et fût à l'instant
condamnée à aller finir sa vie dans un couvent de force, où, destinée
aux plus vils ouvrages, elle pourra pleurer long-temps les égaremens
affreux de sa jeunesse.

Le corps de délits contre monsieur de Blamont se trouvant complet par
les aveux d'Augustine et par ceux des témoins que cette fille nomma
et que l'on entendit secrètement comme elle, le ministre expédia sur-
le-champ un ordre pour le faire arrêter; cet homme toujours aussi
surveillant que fourbe et criminel, n'avait pas vu sans manœuvrer
également, les démarches des amis de sa femme; il n'avait pas été
assez heureux pour les rompre, mais il avait été assez adroit pour
les prévenir, . . . il s'était évadé. Le comte ne jugea pas à propos
de pousser les choses plus loin; et, débarrassé de cet indigne
mortel, on ne travailla plus qu'à mettre Sainville et Léonore en
possession des biens de la maison de Blamont, en légitimant la
naissance de _Claire_, en prouvant, au moyen de tous les actes dont
on était muni, qu'elle était réellement fille de monsieur et de
madame de Blamont, et non de la comtesse de Kerneuil, à la succession
de laquelle elle renonça publiquement, ce qui n'affligea pas les
collatéraux. Ces deux époux se trouvent donc en possession de la
terre de Vertfeuille, dont ils font leur plus agréable séjour, et au
moyen de deux millions que le roi d'Espagne a fait rendre sur les
lingots de Sainville . . . de la fortune considérable de la maison
dans laquelle ils entrent, on voit qu'ils se trouvent infiniment
riches; mais l'humanité ne sera plus offensée de l'emploi que cette
jeune femme fera désormais de ses richesses. L'horrible destinée du
père, de la mère et de la sœur de Léonore, ont plus touché ce
caractère dur et altier, que tous les malheurs qu'elle avait éprouvée
dans ses voyages, et le premier effet de son retour à la
bienfaisance, a été de faire chercher avec le plus grand soin l'azyle
de son père; l'ayant découvert à Stockolm, elle lui a fait dire qu'il
eût à prendre un lieu de résidence fixe; que là elle le ferait jouir
d'un bien qu'elle n'avait accepté que pour le soigner, l'améliorer et
goûter le plaisir délicat pour son cœur de lui en faire annuellement
passer les revenus, . . . ce qu'elle fait avec la plus grande
exactitude, et le président, . . . non corrigé, mais plus prudent
sans doute, a joui quelques années en paix, de plus de cinquante
mille livres de rentes à Londres, qu'il avait choisi pour sa
retraite; mais le ciel, qui ne laisse jamais le crime impuni, a
permis que ce scélérat fût assassiné par des voleurs, en allant
visiter le nord de l'Angleterre.

Sainville toujours honnête et sensible, a voulu partager dans un
autre genre la piété filiale de sa chère épouse, il a fait élever à
Aline et à sa mère un mausolée superbe dans l'église de Vertfeuille,
dont les attributs sont: la _constance_, la _piété_, la _foi
conjugale_ et l'_amour_, plaçant des couronnes de myrthes et de roses
sur la tête de ces deux femmes infortunées, qu'on voit serrées dans
les bras l'une de l'autre.

Dolbourg tout à fait revenu de ses travers, habite une petite
campagne, loin de Paris, où il mène la vie la plus régulière, avec un
bien très-médiocre, ayant laissé tout ce qu'il possédait à ses parens
et aux pauvres. Monsieur Déterville, sa chère Eugénie, madame de
Senneval et le comte de Beaulé, continuent d'aller, comme autrefois,
passer une partie de leurs étés à Vertfeuille, contens d'avoir vengé,
sans répandre de sang, des personnes qui leur étaient si chères; ils
jouissent avec calme des agrémens de la société des nouveaux habitans
de Vertfeuille, où ils ne vont jamais sans offrir un tribut de larmes
et de prières aux mânes de ces deux femmes vertueuses, qu'ils
chérirent et respectèrent autant l'une et l'autre.

Quant à monsieur de Valcour, après des mouvemens de désespoir
affreux, après avoir été six semaines entre la vie et la mort, il
s'est jetté dans les bras de Dieu et a fini ses jours au bout de deux
ans dans l'abbaye de Sept-Fonds, qu'il a édifiée par une résignation,
une candeur et des austérités les plus sévères. Ce ne fut que quand
il cessa de vivre que l'on découvrit sa retraite; aucun des soins de
monsieur Déterville n'avait pu la trouver jusqu'alors, et peut-être
lui eût-elle été toujours inconnue, si monsieur de Valcour ne lui eut
adressé en expirant une lettre, où il le chargeait de quelques
dernières dispositions; cette lettre apprit à Déterville où son ami
existait quand il n'était plus temps de le secourir, ce tendre et
délicat amant n'avait jamais cessé de porter sur son cœur le portrait
de celle qu'il aimait. Il y fut trouvé quand il expira.

Clémentine est toujours en Biscaye, heureuse avec son mari et en
commerce avec Léonore, qu'elle vient voir tous les deux ans. Nous
ignorons le sort du reste des autres personnages, excepté Sophie,
dont nous sommes fâchés de ne pouvoir rien dire, nous ne croyons pas
les autres d'une assez grande importance pour que le lecteur doive
regretter de ne pouvoir être instruit de ce qui les concerne, au seul
Zamé près, néanmoins, qui, sans doute, après une longue carrière,
sera mort au milieu d'un peuple dont il était l'idole, emportant avec
lui dans la tombe les regrets, l'estime, l'amour et la reconnaissance
de tout ce qui l'entourait, flatteuses récompenses de la vertu, de
l'honnête homme et du législateur.

_Fin de la huitième et dernière partie._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Aline et Valcour, Tome 4 - Le Roman Philosophique" ***

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